Ouvrons les théâtres

Alors d’abord tu lis le témoignage de l’amie Carole Thibaut, son humeur jetée sur le clavier toute brute, toute vraie, toute simple.

> Le billet de Carole Thibaut.

Et puis ensuite, une fois que tu as fini de hurler, de sécher tes larmes ou un peu tout ça à la fois, tu te dis : Alors on fait quoi ?

Trente familles croupissent dans la boue, au milieu du bruit, et des gaz d’échappements des voitures.

Trente familles. Pas cent, pas mille, même pas 24.000, non. Trente.

Alors, il y a combien de théâtres en Île-de-France ? Combien ont la capacité technique de fournir un abri, un refuge, même pour quelques semaines ? Et là, sans te faire la liste, tu sais déjà qu’il y en a beaucoup plus que trente. Alors tu te dis : Et pourquoi pas ?

Après tout, il y a toujours de la place dans un théâtre. On peut, au moins, y aménager, un campement dans le hall. Et pourquoi pas ?

Ce sera toujours mieux que la boue de la plate-bande qui borde le périphérique, non ?

Et puis, c'est chauffé un théâtre. Il y a des régisseurs, pour  tendre des pendillons et des rideaux, construire à peu de frais et rapidement des cloisons, concevoir un espace un peu au calme, un peu à l’abri. Une sorte de refuge, en somme… Des lieux où se reposer. Et pourquoi pas ?

Et puis il y a toujours une loge de libre dans le théâtre, non ? Mais si, la grande loge collective, tu sais… Celle dont il faudrait refaire les peintures et changer le flexible de la douche, mais si… Alors on envoie le stagiaire régie en courses à BricoCasto, on fait les fonds de bacs de peinture et on la remet en ordre de marche, la loge. Une douche, un coup de blanc, quelques lavabos, un espace pour servir de vestiaire. Quelques règles concernant la mixité, la propreté, les horaires et le tour est joué, non ? 

Vous avez jamais vécu en coloc ? Et bien c’est le moment de s’y mettre. C’est pas si compliqué et puis si vous ne savez pas comment ça marche, demandez donc aux stagiaires de la com, ou aux jeunes actrices et acteurs comment ils s’organisent, ils vous expliqueront ça très bien. La précarité heureuse, la promiscuité festive, ils connaissent par cœur, vous en faites pas. Ils ont les recettes pour rendre tout ça vivable, humain et chaleureux, pas d’inquiétude.

Et il y a même, en cherchant bien, une machine à laver ou deux, dans un coin du théâtre, non ? Et même aussi un sèche-linge, non ? Et puis même, parfois, un coin cuisine, non ? Et puis des prises pour recharger les téléphones, et du réseau wifi pour ne pas être coupé du monde. Et pourquoi pas ?

C'est pas le bout du monde tout ça. C'est pas irréaliste tout ça. C’est pas de l’angélisme tout ça.

Ça ne règlera pas la situation en Syrie, bien sûr. Mais ça évitera peut-être à des gamins de chopper des crèves, des sinusites, et des souvenirs traumatisants pour le restant de leurs existences. Et puis on trouvera bien quelques bassines pour laver les bébés, pas de soucis. Et quelques jouets, aussi. Et puis des chaises et des tables, pour ceux qui voudront étudier. Et même des crayons et du papier pour ceux qui voudront écrire ou dessiner.

C'est pas le Pérou ni le Venezuela, tout ça. C’est à notre portée tout ça. On sait faire tout ça.

On a monté Tchekhov, Beckett, Shakespeare, Molière, Noren, Lagarce, Pirandello, Bond, Kane, Duras, Brecht, Handke, j’en passe et des plus ardus, encore ! Et on ne serait pas foutu, de construire un abri pour deux adultes et trois gamins ? Le temps de passer l’automne et peut-être même l’hiver ? Le temps que leurs dossiers soient déposés et traités ? Le temps que les services officiels leur proposent mieux que le refuge et l’abri que nous pouvons leur offrir ?

Ta, ta, ta.

Alors on met la main dans le cambouis. C’est salissant la solidarité, oui. Ça sent parfois la sueur la fraternité, oui. C’est pas toujours très distingué un réfugié, surtout après être passé par la Hongrie, certes.

Mais en même temps, on te demande pas de l’engager comme dramaturge, non plus… On te demande pas de t’en faire un ami, non plus… Te sens pas obligé de le présenter à tes parents ni à ton public, tu sais.

Mais là, il faut agir, et tant pis si ce n’est pas à nous de le faire, car on peut le faire. Et puisque ni les mairies, petites ou grandes, ni les départements, ni le conseil régional, ni les préfectures, ni l'état ne semblent vouloir bouger le moindre orteil avant qu’un gamin de ce foutu campement se fasse faucher par une voiture, alors faisons ce que nous pouvons.

Montrons ce que c’est qu’un acte. Arrêtons, quelques instants de les poser sur les plateaux, les actes, de les mettre dans notre élocution, les actes et faisons-en un. Très clair. Lisible. Évident. Un acte limpide comme une main tendue. Mais qui est aussi un doigt tendu (tu sais lequel) à tous les Erouc Zemmir et Robart Menère qui nous pompent le sang, l’espoir et le temps de cerveau disponible. 

On déblatère à longueur d'éditorial de saison et de dossier de presse sur le théâtre politique, le théâtre citoyen, le théâtre impliqué, impliquant, le théâtre en phase, à l’écoute, en réception du monde… Alors chiche ! Faisons-le.

Arrêtons d'être frileux, prudent et calculateur. Soyons généreux, cohérents et responsable.

Ouvrons les théâtres, les publics, les privés, les petits les grands, les gros, les chics et les ringards.
Au lieu d'inviter les journalistes, les institutionnels et les professionnels, faisons-leur payer une place de solidarité. Au lieu de pots de première à l'entrée réservée, faisons table ouverte et pot commun.

Ouvrons, oui, ouvrons. De l'air, on en manque, on étouffe, on suffoque. Et c’est tellement simple, tellement simple, oui d’arrêter de se comporter comme des impuissants et des incapables.

C’est tellement simple de faire ce que l’on peut, mais réellement et bien. C’est tellement simple, alors faisons-le. Ouvrons les théâtres.

Faisons entrer la dignité humaine par la grande porte. Le plateau ne s’en portera que mieux. Le poète n’en sera que mieux célébré. Son chant n’en sera que plus clair, plus limpide, plus puissant. Arrêtons de nous jouer la comédie misérabiliste de l’impuissance.

Nous pouvons. Faisons-le. Accueillons. Prenons soin. Montrons l’exemple. Affichons nous. Protégeons-les.

Ouvrons les théâtres.

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