Vigipirate et maternelles.

Ma fille est en moyenne section à Asnières-sur-Seine, et depuis janvier, comme tous les autres parents, je n'accompagne plus mon enfant jusqu'à sa classe, je ne salue plus la maîtresse, n'échange plus avec elle quotidiennement, ne vois plus l'école, m'arrête à la grille.

 

La situation depuis ce plan Vigipirate rappelle le vieux principe philosophique qui veut que plus de sécurité implique moins de liberté, le paroxysme étant une cellule fermée et surveillée où le citoyen isolé est sous contrôle, totalement "en sécurité". 

 

Nous n’en sommes pas encore là, mais nous concernant, au petit niveau des maternelles, le contact quotidien avec les maîtres et les maîtresses est rompu, tout comme ce petit mot échangé avec l’ATSEM, et le chemin parcouru avec son enfant au milieu de l’école exposant les travaux des classes. Cela nous éloigne de l’école et accentue les différences sociales, entre les familles qui connaissent bien et sont à l’aise avec l’école et celles pour qui c’était déjà difficile sans la rupture inédite de ce lien ; ce qui est contraire aux buts de l’école républicaine. (Les sorties scolaires ont failli être annulées, toutes et jusqu'à nouvel ordre ; j’ai appris récemment qu'elles avait été rétablies le 26 janvier pour tous.)

 

Du point de vue de l’enfant, je me demande si cela ne signifie pas qu’il y a quelque chose de plus important que l’école, et que cet important nous dépasse également car il devient chaque jour un peu plus difficile de l’expliquer. 

 

Petit niveau de maternelles, en fait pas si petit que ça : les premières années ne sont-elles pas les plus déterminantes ? Comment nos enfants vont-ils voir l’école si elle est traitée de cette manière militaire ? Est-ce une manière de débuter sa scolarité, dans la peur, la surveillance et le soupçon ? 

 

Et que ferions-nous si l’état d’urgence augmentait encore ? Arrêter l’école ? Rester enfermé chez soi ? Et si nous étions en état de guerre ? Et comment cela se passe-t-il à Tel-Aviv par exemple ? Le livre autobiographique de Malala Yousafzai, Moi Malala je lutte pour l'éducation et je résiste aux talibans, qui se déroule au Pakistan, remet un peu les idées en place et fait largement relativiser la situation ici bas !

 

Il me semble que la directrice a fait ce qu’elle a pu, avec ce qu’elle avait comme libertés vis à vis de l’inspection générale, qui elle-même a des comptes à rendre au ministère de l’éducation, qui lui-même se tient à carreaux vis à vis de l’Intérieur et de Matignon. Cette chaîne hiérarchique, dont le bout devrait pourtant être, pour le dire vite, nous en bas, aboutit à des pratiques absurdes qui ne signifient plus rien qui soit en rapport avec l’éducation, la culture, l'ouverture. 

 

Pour ma part, je suis tout à fait favorable au retour à la normale, et s’il faut faire entrer chaque enfant avec un adulte inscrit puis s’assurer que l’adulte ressorte bien après avoir déposé l’enfant, et que cela nécessite de la main d’œuvre de sécurité, pourquoi ne pas établir une liste de parents-surveillants ? Je veux bien m’inscrire s’il en faut passer par là. Mais pourquoi faudrait-il en passer par là ? Qu'avons-nous fait pour mériter cela ? Ils tuent, et nous sommes surveillés.

 

La situation semble bloquée, "par en bas", depuis l’école, on ne peut guère mieux faire, et les associations de parents d'élèves, pour ce que j'en ai lu sur leurs sites, ne disent rien, ou soutiennent, par mesure de précaution, le plan Vigipirate ; je me trompe peut-être, il faudrait prendre contact avec les autres écoles, les parents, et les associations sur place… Du côté éducation, il est normal que le personnel enseignant respecte les consignes de sécurité fixée par sa hiérarchie — et particulièrement l'inspection dont l'obéissance au ministère est le trait caractéristique — alors faut-il passer par en haut, c’est à dire par l’éducation nationale directement ? Quant au député, ici : il s'agit de S. Pietrasanta, rapporteur de la loi Terrorisme devenue Renseignement… 

 

Il faut enfin, bien sûr, remercier la directrice pour avoir réussi à obtenir auprès de l’inspection l’accompagnement par les parents dont l'enfant est en petite section : c’était une décision importante, de même que la possibilité de croiser, de manière informelle, les enseignants le mercredi, à l'entrée, la tenue de la kermesse a été une excellente nouvelle, et deux sorties également ; tout cela prouve qu’il est possible d'aller plus loin, d’oublier la folie sécuritaire ambiante, et de nous rendre à nous-mêmes nos libertés.

 

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