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TÉMOIGNAGESUne vie et un Noël difficiles pour des Antillais à Paris

F.X.G. Mercredi 24 décembre 2014

 

Jocelyn Privat et Victor Boulon : « Nous sommes maintenus dans des liens qui se cachent derrière le paravent de l'aide sociale! »

 

Perché sur ses béquilles, le Martiniquais Jocelyn Privat, 58 ans, est dans le jardin partagé de la résidence sociale où il vit à Paris. Il est reconnu handicapé par la Cotorep depuis un accident en 1995. Il est en compagnie de Tonton, alias Victor Boulon, un sexagénaire originaire de Trois-Rivières, en Guadeloupe.

A deux pas de la gare Montparnasse, le lieu où vivent ces deux écorchés de la vie est un ancien foyer de migrants, transformé en résidence sociale et pension de famille. L'association Aurore pour l'habitat est leur bailleur. Son siège à Montreuil n'a pas donné suite à une proposition d'entretien.

Jocelyn et Victor disposent chacun d'un studio de 17 m2 avec kitchenette pour un loyer de l'ordre de 300 euros. Jocelyn y vit depuis 2012, Victor depuis 21 ans (il n'a pas remis les pieds en Guadeloupe depuis). Victor n'a jamais compris pourquoi son loyer est plus cher que celui de Jocelyn...

Jocelyn, lui, a décidé depuis le 13 décembre de ne plus s'alimenter. Il appelle ça un « suicide social » . Son combat ? Il dénonce le « business social » dont il estime être le jouet. « On veut s'occuper nous-même de nous! » Jocelyn a monté une association quand il était en Martinique, « Association Jocelyn-Privat » pour aider les sans-logis, les chômeurs, les toxicomanes et les ex-détenus. En Guyane où il a aussi vécu quelques années, il avait monté une association avec le même objet. « On me l'a volée! C'est pour ça que celle-ci porte mon nom. » Son projet, c'est l'accompagnement des personnes volontaires à la réinsertion et l'hébergement.

10 EUROS POUR NOËL

Il a rencontré l'AGEFIPH et la délégation interministérielle de Sophie Elizéon. Il lui faut transférer le siège de son association de Fort-de-France à Paris et n'admet pas que son bailleur lui refuse cette domiciliation comme de lui prêter un local de réunion. Aurore ne fait qu'appliquer le règlement. « Je paye un loyer et nul ne peut me daigner le droit de domicilier mon association chez moi. » On lui a dit qu'il y avait la maison des associations. « Je suis handicapé et le bus n'arrive pas devant, plaide-t-il. J'ai simplement besoin d'une boîte aux lettres. Il y a des salles disponibles dans la résidence, mais elles sont réservées au personnel, y compris pour le dépôt de leur braderie. Ils ne sont pas au service de notre insertion » .

Victor, plus calmement, réclame davantage de transparence, notamment pour comprendre le montant de son loyer. « Je logeais dans le même bâtiment que celui où vit Jocelyn, avant qu'on ne le reconstruise. Pendant les travaux, on nous a relogés avec la promesse de revenir. On s'est foutu de nous! » Depuis, Victor n'a plus d'endroit pour peindre. « La directrice m'avait promis un petit local, je n'ai plus que le jardin... » Ce que n'admettent pas ces deux hommes, c'est que ce « social business » se fait au détriment de leur liberté, de leur citoyenneté. « On se sent muselés ici, énonce Victor. Une pension de famille n'est pas un centre d'hébergement. Soit on est hébergé, soit on est locataire et on a des droits. Nous sommes maintenus dans des liens qui se cachent derrière le paravent de l'aide sociale! »

Avec son passé d'ancien détenu et d'ex-toxicomane, et sa parole véhémente, Jocelyn n'est pas pris au sérieux. Il y a quelque temps, il a été envoyé pendant six semaines séjourner en psychiatrie à l'hôpital Sainte-Anne. Victor se tait. Il s'occupe du jardin potager où il a installé son petit atelier de peinture. Il partage les fruits du jardin, il peint et il se tait.

Le soir de Noël, Jocelyn et Victor se retrouveront avec les locataires des deux « pensions de famille » dans la salle de la tisanerie pour partager un repas de réveillon qui leur coûtera 10 euros.

F.X.G., à Paris

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