Faut-il attendre des sauveurs

Exposé.e.s aux pires (viral, gouvernemental, patronal), pris entre des sauveurs et leurs détracteurs, la place pour penser est niée, le bruit vient "masquer" d'autres bruits bien cachés !

Faut-il attendre des sauveurs 


On assiste depuis quelques temps en France à une énorme polémique : « Raoult ou pas Raoult ? ».

Avec ce texte, j’ai décidé de m’autoriser à demander si là est la vraie question du moment.

D'un côté nous entendons : « Gare aux héros ! », de l'autre côté est crié : « Vive le héros ! ». Dans cet entredeux clameurs on assiste à un entrechoc plein de bruits et de fureurs qui met en scène des éléments très persécutants. Ces personnages manichéens, qu’ils soient héroïques ou fourbes, distribués comme les trop gentils ou les trop méchants, tous ces « Marvel » de la planète sont des personnages issus de l’imaginaire individuel comme collectif. Qu’ils soient classés parmi les bons ou parmi les méchants, ils tiennent nos vies entre leurs mains, du moins c’est ce que l’on veut nous faire entendre, prendre comme la seule vérité pensable.

C’est là que je m’autorise, par choix en tant que personne libre de penser autrement, à interroger la place de chacun.e lorsque ce genre d’affrontement a lieu : quel est l’intérêt de ce duel où je suis reléguée au rang de spectatrice impuissante ? Et plus largement où se trouve notre place d’hommes et de femmes libres dans ce combat des géants dont notre vie dépendrait ?

Aujourd’hui, en France, comme dans de nombreux endroits dans le monde, il y a eu, il y a et il va y avoir ce monstre invisible, planétaire invasif et dévorateur, appelé Covid-19, virus dont je ne suis pas la seule à faire l’hypothèse qu’il serait né de nos aberrations ultralibérales planétaires, virus qui vient déborder toutes nos frontières habituelles, à nous, européens bien campés dans nos conforts, ces frontières usuellement poreuses uniquement pour les transactions financières, frontières habituellement verrouillées aux humains que nos politiques ont mis à genou. Voilà que nos frontières deviennent dérisoires, volatilisées sous le coup de la mondialisation de cet organisme vivant né de mutations qui n’auraient jamais dû voir le jour.    

Dans nos espaces même de cette bonne vieille Europe, on voit apparaître des disparités entre politiques de santé et cohésion peuple - gouvernement. Quelques analyses montrent des lieux indiqués par certains comme pouvant être plus humains que d’autres avec une politique plus sociale, incroyablement plus consensuelle entre le peuple et le gouvernement, comme c’est peut-être le cas au Portugal. D’autres analyses montrent des lieux où c’est le grand patronat qui est protégé, au détriment de l’immense majorité des plus modestes. C’est la voie semble-t-il choisie par le gouvernement français et sa gestion des conflits sociaux de 2018 à 2020 pouvait le laisser pressentir.

Au milieu de tout « ça », voici qu’apparaissent quelques « héros », scientifiques en blouse blanche qui nous fascinent tant et qui sont annoncés tels des messies qui vont sauver l’humanité et de dangereux savants fous ou narcissiques. On se les arrache, on les conspue, on les défend à mort, on les empêche, on les espère avec l’énergie du désespoir, tout ceci en dehors même de tout positionnement scientifique, en collage à l’irrationnel dramatique du moment. Nous voilà sans le vouloir sous emprise consentie collective, nouvelle injonction contradictoire du remède miracle qui existe déjà depuis bien longtemps mais pas depuis assez longtemps et que nous aurons dans pas longtemps peut-être pour pas longtemps.

Réapparait alors cette logorrhée de discours contradictoires qui n’ont eu de cesse de nous rendre fous et folles, ou tout simplement totalement incrédules sous l’impact de tous ces mouvements sans mouvement.

Pourquoi générer ces peurs incontrôlables de voir s’envoler sous nos yeux écarquillés ce qui devrait nous sauver de l’atroce virus ?

Pourquoi nous rendre fous et folles de désir désespéré de posséder l’élixir miracle pour échapper au pire ?

Pourquoi faire surgir des « sauveurs » de l’humanité, en les niant ou en les suppliant, alors que ce sont surtout des moyens pour chercher, des moyens pour trouver, des moyens pour soigner et des moyens pour protéger qu’il faut ?

Est-ce pour mieux nous faire oublier que le problème c’est aussi et surtout comment il se fait que nos services publics, dont ceux dédiés à la santé, soient à ce point dégradés, démunis, mis à nu ?

Est-ce pour mieux nous détourner de ce qui est accordé aux patrons voyous près à se régaler de la curée sur les droits sociaux orchestrée par cet état tout à coup « providence » pour la classe des riches nantis et possédants ?

Au cœur de cette toile arachnéenne, je prends le parti du pouvoir de douter de tout ce qu’on nous vend pour penser à nouveau en un langage lavé du vocabulaire et de la syntaxe des dominants. Je veux pouvoir douter pour regarder où sont les forces qui manquent, je veux pouvoir douter pour garder la distance à tenir. Ce doute salutaire et interdit qui permet l’acuité du regard semble être une tâche difficile car il faut pouvoir se sentir solide, contre ses vents et marées, campé.e sur ses deux jambes face à l’ennemi, ne pas avoir si peur malgré la peur qui rode, ne pas redouter le pire qui n’est peut-être pas là encore.

J’ai peur, comme tout le monde, d’un CO-vide, quel que soit son numéro, qui m’emportera vers un service de réanimation aussi désarmé que moi et qui me regardera mourir. J’ai horriblement peur de cette fin indigne pour moi comme pour les soignants qui n’auront pas eu les moyens nécessaire pour me faire respirer sans se mettre en danger. C’est parce que je sais cela que j’ai peur de mon corps allongé auprès de ceux que je remercie chaque soir à 20h. Je sais ce qui a été fait et défait et qui a pour résultat que je risque ce pire-là, celui de l’agonie d’un service public consacré à prendre soin de nous tous, peuple français.

Mais je sais aussi que tout a été pensé pour nous savoir fragiles et donc dociles à leurs injonctions scélérates : ils nous abrutissent, nous abêtissent, nous ignarisent à coup de programmes « culturels » avilissant, à coup de rêves de bourgeoisie arriviste et de désinformation agressive, tenue de main des maîtres et de leurs valets qui nous dominent sans plus aucune vergogne.

L’ennemi reste complexe mais de plus en plus identifié : il y a ceux qui s’exposent sur les espaces de communication à leur solde et avec tout le mépris de classe, à savoir nos gouvernants, eux-mêmes à la solde de quelques puissants aussi invisibles que le Coronavirus, ultra protégés par les nouveaux « chiens de garde » de l’information achetés par ces mêmes puissants planqués dans des sphères inconnues de nous.  

Ce sont eux qui gèrent cette crise sanitaire sous cette casquette abjecte de l’ultralibéralisme ultra persécutante, celle de l’inhumain quant à l’exploitation des richesses de la planète. Ce sont eux dont il faut se protéger comme d’un virus.

Pour en revenir à la France, mon petit pays au sein de l’Europe, toute petite partie du monde, nombre d’entre nous découvrent que ceux que nous élisons nous enlisent dans des injonctions ignoblement contradictoires, face au monstre Corona, à coup de : « Restez chez vous ! » « Allez travailler ! » « Rester chez vous ! » « Allez voter ! » « Vous êtes des irresponsables ! » « Vous aurez tous des masques » « Il n’y a pas besoin de masques » « Nous allons avoir besoin massivement de masques à la sortie de la pandémie... » et tout ça après nous avoir traités inlassablement de « Gaulois Réfractaires » et autres sobriquets méprisants pour nous chasser d’un revers de la main comme une miette sur l’épaule pendant un an et demi du mouvement des Gilets Jaunes, pendant trois mois et demi du mouvement social majeur qui reste à poursuivre, dans l’Interprofessionnel, avec l’Intersyndicale.

On peut comprendre alors qu’on puisse avoir ce besoin impérieux d’une bouée de sauvetage providentielle, surtout si cette bouée qu’on va appeler  « Dr Raoult » est attaquée par ceux qui devraient nous protéger activement et qui non seulement ne le font pas, mais nous mentent en permanence sur leurs exactions contre les services publics, tout particulièrement l’hôpital public, les hospitaliers et tous les soignants, personnel qui devient l’ultime rempart contre le monstre Corona, rempart rendu impuissant car déshabillé par l’état et le patronat par sa politique ultralibérale qui ne date pas d’hier. Je me permets de rajouter ici les exactions contre les personnels non soignants mais indispensables avec des lois qui obligent aux travaux forcés sur des durées non déterminées comme effort pour la Nation, ou encore ces exactions contre les personnels non indispensables à qui l’on refuse le droit de retrait en traitant une fois de plus d’irresponsables ceux qui demandent le droit que leurs vies et celles de leurs proches soient protégées par l’état.   

Ce « Dr Raoult » devient alors « Le Sauveur », le « Superman » des temps modernes avec sa barbe et ses cheveux longs comme attributs (et je n’ai rien contre ces attributs bien au contraire), celui qui dit qu’il a le pouvoir de faire ce que nos gouvernants ont le devoir de faire et qu’ils défont de toutes leurs forces d’ultralibéraux incompétents, celui qui fait mine d’un doigt d’honneur tendu vers ces mêmes gouvernants qui nous abandonnent tout en nous asservissant un peu plus. C’est le « Sauveur » et il le sur-joue en défiant les lois de l’éthique scientifique, ce qui n’aide pas à rester calme. Peut-être peut-on voir en cet homme un médecin chercheur dans la tourmente, comme tant d’autres dans le monde, avec peut-être un peu d’avance sur d’autres, mais financé lui aussi par des grosses entreprises de type « Big Pharma », donc sous l’emprise d’enjeux eux aussi invisibles à l’œil nu. Le Dr Raoult a peut-être raison, peut-être tort. C’est son travail de scientifique et celui de tous les chercheurs du monde entier qui le confirmera ou l’infirmera.

Et puis il y a nos gouvernements en général, et ce gouvernement en particulier, dans toute sa perversité politique qui n’utilise même plus la langue de bois désormais mais bel et bien le langage pervers de l’injonction contradictoire qui livre le monde du travail au bon vouloir patronal !

Il va falloir sortir nos goudrons nos plumes et nos piloris !

Ce qui est au centre de mes mises en tensions là c’est que je suis et reste comme tout un chacun horriblement effrayée, pour moi-même et pour les miens, pour les tout jeunes, les plus vieux, les précaires, pour les vivants et ceux à venir ! Nos enjeux sont ceux de l’humain, mais aussi du vivant de la planète, d’où ces choix « systémiques » que l’on peut appeler marxistes et qui sont les miens. Ces choix ne me protègeront pas contre le Coronavirus certes, mais je me sens plus forte car je m’autorise à être, je m’autorise à partager cet être penseuse avec ceux qui me liront, je m’autorise à regarder cet ultralibéralisme bien en face pour garder toute ma solidité politique dans cette « crise » sanitaire qui me semble plus être une « crise » de ce même ultralibéralisme.  

C’est cet ultralibéralisme qui oblige à la déforestation massive en vue de profits encore et encore, et qui déplace les gens et les animaux sauvages de leurs habitats ! C’est cet ultralibéralisme qui crée ces lieux d’agriculture industrielle où l’on produit ces animaux calibrés à l’identique, légion de monstres issus du capital et vecteurs de nos pandémies ! C’est cet ultralibéralisme qui veut nous faire croire que ces catastrophes sont naturelles et non le fruit de leurs profits ! C’est cet ultralibéralisme qui envoie le monde du travail à la tête de leurs pandémies pour faire perdurer ses profits qui ont généré d’énormes pandémies autres comme la famine qui tue un enfant toutes les cinq secondes dans un monde où on ne manque de rien !

Alors ce que nous commençons à comprendre, nous, travailleurs et travailleuses du public comme du privé en France, c’est qu’à la fin des confinements, nous sortirons hagards, avec nos retraites démantelées, nos congés payés écrasés, en asservissement légal au patronat co-responsable du désastre face au Coronavirus par la casse orchestrée, gouvernement après gouvernement, de l’hôpital de santé générale comme psychiatrique.

Nos préoccupations sont donc du côté du vivant, humainement, socialement et politiquement ! Il n’est pas question de faire confiance à qui que ce soit d’autre qu’à ceux avec lesquels nous construisons jour après jour la lutte contre l’inadmissible, l’intolérable et ce qui doit être mis à bas ! Les sauveurs et sauveuses sont celles et ceux qui sont en train de souffrir, enfermés comme au travail, et qui ouvrent les yeux, qui prennent et reprennent conscience, face à ce début du pire, de l’ennemi réel.

Même si les consciences semblent encore trop en sommeil, il va falloir œuvrer dur et fort pour qu’un réveil se fasse, en urgence ! Ecrire fait partie de ce travail de mise en vigilance, en alerte. Les débats qui animent nos réseaux, sociaux ou pas, font cheminer la conscience des forces qui nous tiennent d’un côté ou de l’autre de la barrière. Ces débats nous font devenir grands pour réveiller les sujets que nous sommes et qui reprenons le pouvoir sur nos mots, sur nos pensées et donc sur nos droits fondamentaux.

La violence exercée pour nous empêcher de reprendre ce pouvoir fait indicateur de la peur que nous y accédions.

De résistances qui tombent en résistances qui se dressent, on avance. Il y a du travail pour nous, devant nous, entre nous, autour de nous, de post en post, de mot en mot, de douleur en douleur, de pessimismes en optimismes, pas à pas jusqu’à ce que les portes s’ouvrent.

Jocelyne Clément, citoyenne en lutte, France, mars 2020

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