J’aurais pu être cette infirmière qui jette une pierre

L' image d'une infirmière traînée par les cheveux, le visage écrasé contre le sol est la pire image qu'il m'ait été donné à voir depuis longtemps. La réponse de l'État à cette manifestation a été la répression et la diffusion d'images qui permettait de justifier une autre répression, celle de la liberté de manifester, de résister ! Témoignages sur cette journée en forme de droit de réponse.

Il est important qu'un droit de réponse Interprofessionnel s'autorise, se propage et soit lu et reçu par le plus grand nombre pour que la manipulation politico-médiatique rencontre sa résistance, celle d'un peuple en colère ! Voici deux Droits de réponse, celui d'une psychologue EN et d'une psychomotricienne en libérale, Seine et Marne.

1- Droit de réponse de Jocelyne, psychologue éducation nationale

J'étais à la manifestation régionale de ce mardi 16 juin à Paris à l'appel des soignant.e.s. La manifestation s’était super bien passée, plein de monde, de couleurs, d’expression libre et revendicative, aucun heurt ! Alors que nous arrivions à 50 000 personnes sur l’esplanade des Invalides, je découvre d’un coup que nous sommes face à un mur de camions de forces de l’ordre et de grille, les canons à eau déjà braqués sur nous. Où que se tournent mes regards, des policiers des gendarmes des baqueux des voltigeurs des BRAV à toutes les sorties ! Je vais mettre une demi-heure à comprendre que nous avons été nassé.e.s par les forces de l'ordre qui ont cadenassé toute l'esplanade, nous enfermant comme un troupeau de moutons l'abattoir ! Alors que nous arrivons avec un groupe de camarades soignant.e.s en libéral dans une atmosphère assez joyeuse et détendue, je comprends que ça chauffe sur le côté gauche de la pelouse, des gens tentent de sortir, sont repoussés sans ménagement, ça crie ça s’énerve, premiers tirs de grenades lacrymo, je reçois un projectile sur le dos !

On se met à courir et on est bloqué.e.s par les grilles, les camions, les boucliers, pas de sortie, on est pris au piège : des personnes tombaient au sol évanouies ! Une soignante appelle à se masser contre les camions pour exiger une ouverture pour sortir, des personnes s’énervent ou errent sur l’esplanade, complètement sidéré.e.s ! Les lacrymos pleuvent au centre, un groupe de personnes résistent, s’échauffent : « C’est une honte ! C’est inadmissible ! On est là pour nos droits ! Pas pour se faire gazer ! ». Un chant bien connu s’élève : « Tout Le Monde Déteste La Police ! ».

Nous étions pris en étau par toutes les forces de l'ordre qui nous attendaient pour nous faire subir ça : manifestation autorisée pour mieux la réprimer !

Autour de moi il y avait plein de soignants et de soignantes qui ont fait face à la pandémie en ne comptant pas leurs heures. Ce qui était demandé c'est que les revendications soient entendues par le gouvernement et les gens commençaient à réaliser que nous étions tombé.e.s dans un piège.

Nous ne réaliserons que le lendemain qu’en plus de subir la violence policière réelle, dans notre chair et notre sang, nous allions subir la violence des mensonges médiatiques et politiques qui vont envahir les discours de celles et ceux qui les regardent.

La réponse de l'état à cette manifestation pacifiste a été la répression massive et la diffusion des images qui permettent de justifier une autre répression, celle de la liberté de manifester, de s’exprimer, de résister !

Il va donc être extrêmement important de garder toute notre vigilance face aux images des médias pour ne pas céder à cette manipulation odieuse de l'image qui criminalise un geste de colère légitime face à ce qui n'aurait jamais dû avoir lieu !

C'est nous qui étions sous le feu des forces de l'ordre et pas le contraire !

Cette image d'une infirmière traînée par les cheveux, le visage écrasé contre le sol, alors qu'elle a participé à sauver des vies pendant deux mois face à la pandémie, c'est la pire image qu'il m'ait été donné à voir depuis longtemps, quoiqu’elle ait pu faire sur l’esplanade !

Alors s'il vous plaît, à celles et ceux qui regardent la télé et postent des commentaires terribles sur ces images, faites attention à ce que vous en dites, prenez soin de celles et ceux qui vous entourent et prennent réellement soin de vous !

On vous ment, ne devenez pas l'instrument de cette perversité d'état !

Respectueusement votre !

2- Droit de réponse de Marie, psychomotricienne en libérale :

A toi, l’agent des forces de l’ordre avec qui j’ai discuté, un peu après 18h ce 16 juin, quand tout était enfin calme en apparence aux Invalides. Je t’ai posé une question en t’abordant, je voulais savoir pourquoi j’avais été attaquée, gazée et traquée pendant près d’une heure et demie. En réponse, tu m’as montrée une vidéo, tu sais, celle des applaudissements ! Ce n’était pas le moment, je ne pouvais pas l’accepter, c’était trop tôt ! J’étais choquée. Et toi, tu me disais « mais regarde, ça s’est quand même aussi bien passé ! ». Ce mardi 16 juin, sur l’esplanade, je n’ai pas pu continuer de parler avec toi, je l’ai dit : « La communication n’est pas possible, on va s’arrêter là ! », puis je suis partie en embarquant les copains.

Le lendemain matin, je suis retournée travailler, la gorge nouée à cause des gaz, du chagrin, de la colère… Mais j’y suis allée, tu sais ce que c’est quand on s’engage dans une profession comme la tienne ou la mienne. Protéger, soigner … Finalement, toi et moi, on fait le même boulot : on est au service de l’Humain.

Sauf que ce mardi-là, les forces de l’ordre que j’ai vues, elles n’étaient pas au service de l’Humain, mais aux ordres de quelques-uns. C’est pour ça que j'aimerais vraiment te montrer à mon tour ma vidéo, celle de l’accalmie après la pluie. La foule que tu vois, en grande partie à l’abris sous les arbres, ce sont tous les citoyens qui ne voulaient pas prendre part aux affrontements, comme moi. Je suis d’accord avec toi lorsque tu dis que ça s’est "Aussi" bien passé. C'est juste qu'on n’était pas du même côté. Tu as été choqué lorsque je t’ai dit que les applaudissements étaient ironiques. Tu ne dois pas oublier qu’il y a deux types d’applaudissements que tu peux recevoir dans l’exercice de ta fonction. Cela va dépendre des ordres qui t’ont été donnés et que tu as décidé de suivre.

Premier cas, les applaudissements sont sincères. Ça, c’est quand tu es cool, que tu applaudis, voire même, si tu l’oses, tu déposes ton casque au sol ...

Deuxième cas, l’ambiance a changé, on t’a ordonné de te préparer. Tu te ranges avec les copains et ton sourire a disparu de ton visage.

Je te raconte l’effet que cela fait quand on est de l’autre côté. La manifestation se déroule bien. Les revendications sont clamées haut et fort pendant que nous en profitons pour remercier ceux qui sont présents, qui nous ont applaudis. On décompresse, on se retrouve, on se recueille. Nous sommes vraiment très nombreux, soignants ou non. Le long du trajet, je surveille du coin de l’œil les personnes censées nous protéger.

Petit à petit, les rangs se resserrent sur les côtés, on ne peut plus vraiment ni entrer ni sortir de la rue. Nous arrivons place des Invalides, il y a vraiment une bonne ambiance. J’avance doucement dans l’allée centrale, arrive au milieu et m’arrête pour attendre ceux de mon groupe. A côté de moi, ça s’échauffe un peu, les applaudissements sont clairement ironiques. Les insultes, qui fusent des deux côtés, ne le sont pas. Je reste en retrait, à une cinquantaine de mètres ; mon groupe se reforme.

D’un coup, il doit être entre 16h et 16h30, les projectiles pleuvent de partout. J’en reçois deux ou trois dans les jambes et les pieds, la fumée monte en un instant. M’as-tu toi aussi tiré dessus ? J’ai attrapé la main d’une amie en me couvrant les yeux et nous sommes parties en courant. Nous sommes allées nous réfugier vers le pont. Tout autour les gens affluent, ça crache, ça tousse, ça pleure … Nous aussi.

Au fond de cette place, aucune sortie, tout est barricadé. Les sorties latérales sont également fermées. J’aperçois qu’un deuxième groupe s’est réfugié à l’opposé de la place, par là où nous sommes arrivés. Ils ont l’air bloqués également. Nous reprenons un peu notre souffle, les trousses de secours commencent à sortir des sacs. Les esprits s’échauffent partout, nous venons d’être attaqués sans aucune distinction !

Des affrontements commencent à se créer à différents endroit ; le vent emporte les gaz vers nous, nous décidons de nous diriger vers l’autre côté de la place. En arrivant au milieu, les affrontements sur ma droite, j’aperçois du mouvement sur ma gauche. Ils sont descendus de leurs motos et se positionnent, tu sais de qui je parle … Nous dépassons ces oiseaux de mauvaise augure et nous nous postons à un endroit où l’on peut observer toute la place à peu près tranquillement.

Après, tout s’est accéléré : Il fallait bouger, tout le temps, ici une charge, là un encerclement et le gaz, toujours le gaz ... Je n’ai pas eu à esquiver les « casseurs ». Pas une seule fois je n’ai eu peur de ces civils aux masques noirs. Par-contre j’ai eu peur de toi et de tes copains. Parce que vous avez décidé d’obéir aux ordres, ce mardi 16 juin vous avez semé le chaos, la haine et la violence. A 18h, les personnes sur ma vidéo, piégées sur cette place, ont été autorisées à sortir. Et c’était fini.

Je suis restée un moment, assise, à regarder cette place vide et silencieuse. Notre groupe n’est pas encore au complet, nous avons été dispersés aux quatre coins.

Une dernière ligne nous déloge tranquillement, sans un mot. Nous demandons par où sortir de la place, la réponse est difficile à obtenir. Nous restons encore un peu, on nous laisse tranquilles, nous observons la vie reprendre. Nous rions, mais les yeux sont rouges, cernés et envahis de sentiments différents. Un dernier coup de sérum physiologique et de crème pour apaiser les brûlures et on lève le camp pour notre Seine et Marne.

C’est là que je t’ai rencontré. Juste après ce moment hors du temps, irréel, entre la guerre et la paix. Il était trop tôt pour me montrer ta vidéo. En plus, tu ne répondais pas à ma question. Je te la repose aujourd’hui, en espérant que mon message te parvienne. Pourquoi ? Pourquoi avoir tiré dans la foule ?

Je sais que ce sont les ordres que tu reçois. Toi, tu sais que vous nous attendiez, que c’était un piège. Ce que je ne sais pas, c’est pourquoi tu prends la décision d’obéir à ces injonctions de ta hiérarchie. Trop de civils, pacifistes, ont été pris en otage puis traqués d’un coin à un l’autre de la place. Tu as juré de protéger ces personnes sur ma vidéo, avant de décider d’obéir aux ordres. Tu avais juré de Me protéger.

J’aurai pu être ce médecin qui fond en larmes, cette infirmière qui jette une pierre… J’ai été cette psychomotricienne accrochée aux bras de son amie auxiliaire médico-psychologique, en hauteur sur un poteau pour que nos proches nous voient et nous rejoignent, tout en essayant de repérer une issue.

Malgré l’angoisse, le danger et la douleur, nous avons continué de prendre soin des nôtres.

Malgré tout ça, si vous en aviez besoin tes proches ou toi, je vous soignerais.

La prochaine fois, si je te vois ôter ton casque et refuser d’être violent avec moi, je te rejoindrais et t’applaudirais, pour de vrai, sans ironie. C’est promis.

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