Anecdotes de collages :
La peinture affiche de Jean Luc Mélenchon crée un processus de rencontres. Les affiches ne sont pas placées clandestinement la nuit, mais de jour, le collage se donnant en spectacle. Elle suscite des réactions multiples, contradictoires. Elle n’existe pas dans les espaces dédiés, tels que galerie ou musée, sans d’ailleurs s’y refuser, mais parce que l’urgence de faire exister cette relation au public, oblige cette image à prendre la forme d’une expérimentation directe avec l’opinion.
Un commerçant m’ayant vu coller au revers de sa boutique, m’a demandé fermement d’enlever l’affiche. Je lui réponds en soupirant « chacun son travail ». Pendant ce temps, un autre monsieur nous écoute. Lui souhaite, par réaction, m’acheter une affiche, comme pour me soutenir. N’ayant pas de monnaie pour les 2 Euros, il demande au boutiquer de lui en faire, ce que l’autre accepte, perplexe, et ainsi l’affaire est faite.
Recollant une deuxième fois sur l’affiche posée au flanc de la librairie galerie d’art contemporain Yvon Lambert, une des plus célèbres internationalement, le jeune vendeur sort me dire à quel point cette affiche a du succès, le gens s’arrêtent pour la prendre en photo, en parlent, …Juste à ce moment une dame me demande alors de refaire le geste du colleur d’affiche pour me prendre en photo, et m’en achète une. Le vendeur, à son tour, demande à m’en acheter.
Un commerçant chinois du 11è, m’interdit de coller le long de son magasin. Je commence à enlever l’affiche, et il me dit alors que je peux coller sur la tranche du porche attenant à sa boutique. Ce que je fais bien entendu, surtout que c’est un meilleur emplacement. On se quitte très courtoisement.
Au collège où j’enseigne, l’affiche en salle des professeurs suscite une levée de boucliers de collègues déclarant que c’est de la propagande, invoquant le spectre du réalisme socialiste... Ils n’ont pas remarqué la signature et le site d’artiste, l’absence de tout slogan, ni qu’il peut dans une peinture y avoir plusieurs degrés de lecture. Ils refusent de discuter ou d’écouter le projet, niant qu’il puisse être artistique. Dans certains milieux, la « critique sociale » et l’ « anticonformisme », l’« œuvre politique », semblent des qualités appréciées plus chez des auteurs morts que vifs. J’ai dû retirer l’affiche sur demande du chef d’établissement. Au moment de l’enlever, j’ai eu l’idée de simplement la retourner côté texte, laissant deviner à tous ceux qui le veulent, que l’image invisible est de l’autre côté du texte, interdite. D’autres collègues, heureusement, me l’achètent.
Des gens de gauche ou de droite sont parfois gênés par une ressemblance avec un souvenir traumatisant qu’ils se font du réalisme socialiste, mais ils ne remarquent pas les différences, et la principale : cette image n’est pas une commande imposée par un parti à un artiste, mais une démarche spontanée qui ne rend de compte à personne pour se décider. D’autre part les peintures étaient adoptées dans les années 30 ou 60, parce qu’elles permettaient la couleur, et l’inclusion de slogans. C’est l’imagerie actuelle des affiches politiques qui poserait plutôt des questions sur leur statut et leur entier asservissement. La tendance à réduire une image à sa « ligne politiquement correcte ou non » est, elle, le signe d’une pensée rangeant toute chose dans une catégorie contrôlable. Ces personnes qui « n’aiment » pas la peinture affiche de Mélenchon, ne semblent pas voir qu’elles prolongent la pratique d’instrumentalisation et de suspicion à l’égard de l’art. Des personnes réclament par exemple un nœud de cravate rouge et non violet, et telle ou telle correction plus « dans la ligne », mais alors cette peinture n’en serait plus une, mais une propagande sans intérêt. Mes critiques ne remarquent pas que c’est précisément le déclanchement du débat critique par la peinture qui est le meilleur signe de sa santé et de son statut d’œuvre d’art.
Un monsieur émerveillé, passant dans le 6ème avec ses deux filles adultes, m’en achète trois, persuadé qu’elles vont devenir « objets de collection ». Il comprend parfaitement la dimension libre et artistique du projet et apprécie beaucoup. Puis une conversation s’engage avec un monsieur plus âgé en manteau qui commente lui aussi l’affiche à haute voix. Ils semblent s’opposer sur une vision de la France « enthousiasmante » pour le premier, « qui n’existe pas » pour le second, qui a l’air un peu réactionnaire mais pas bête, arguant des successions de strates qui ont fait ce pays. Amusé, je les invite à se mettre d’accord. Puis ce dernier se plante devant moi en exigeant de l’écouter sérieusement, et se livre à une éloge solennelle de cette affiche, déclarant qu’il n’est pas personne à faire des compliments, mais « là », … « dans ce monde obstrué de médiocrité », etc, .. bref, se déclarant « royaliste », il m’en prend deux.
Dans ma ville de banlieue, après avoir collé sur quelques emplacements puis dans Paris, je rentre chez moi, et découvre avec surprise sur ma boîte mail, un message courtois mais ferme de quelqu’un regrettant qu’on ait collé sur son mur sans en demander la permission. Il menace de porter plainte. Non pas qu’il ait une hostilité particulière envers Mélenchon, mais il craint plutôt les « représailles » des partis hostiles à Mélenchon. Je lui réponds poliment que je viens dès que possible enlever l’affiche. J’arrive à l’adresse avec un seau d’eau, une brosse et un couteau pour détacher l’affiche, et sonne au numéro de la maison. Le monsieur se montre un peu gêné et m’invite, lorsque j’aurai fini, à entrer boire un verre, ce que j’accepte. Une fois l’affiche enlevée, on discute dans le salon du couple, et je donne à sa femme et lui-même, avec deux exemplaires de l’affiche, une explication détaillée du projet, englobant le tout dans une sorte de cours d’histoire de l’art. On se quitte amis. Rentrant chez moi, je découvre un nouveau message mail. Le même monsieur tient à « faire amende honorable » en s’excusant de m’avoir ainsi fait me déplacer, précisant que sa femme regrette qu’ils « avaient une œuvre d’art sur leur mur et qu’ils l’ont faite retirer ». Bref il me suggère quand j’en aurai l’occasion, de venir recoller l’affiche au même endroit…
(7.4.2012) Rue de l’École de médecine, alors que j’enlevais de petits lambeaux de l’affiche qui avait subi des lacérations d’extrémistes, un monsieur et sa femme déclarent, soucieux: Non, Monsieur, vous ne devriez pas faire cela. Je dis faire quoi ? Ils me disent : arracher l’affiche car elle est belle. Je leur réponds: mais c’est pour la recoller. Ah ! me répondent-ils soulagés, et l’on se sépare content.
Dans une rue de la Rive gauche pleine de galeries, des palissades de chantier sont placées pour des travaux au centre de la chaussée, créant une sorte d’arène. Il me suffit d’entrer dans cette enceinte et de coller quatre affiches très en vue. Les gens s’arrêtent, me posent des questions, une personne m’en achète. On entend au loin une galeriste à l’esprit petit commerce probablement d’extrême droite qui mugit ses imprécations contre l’affiche Mélenchon, mais les affiches restent en place.
Devant la galerie Perrotin, passage Saint Claude, je recolle une affiche placée sur un coffret technique. Un habitant sort avec sa femme et s’amuse de « découvrir enfin l’auteur des collages », mais très amicalement, et jure l’avoir prise en photo. Un jeune visiteur l’achète et entame une conversation sur un article paru dans le Monde qui évoque des financements de la CIA lors de l’essor de l’abstraction lyrique américaine pendant la guerre froide, abstraction lyrique censée faire contrepoids au réalisme socialiste dans une vaste guerre artistico politique. J’avoue trouver plutôt de l’intérêt à l’expérimentation des abstraits lyriques américains, mais sait-on jamais…
Une jeune femme près de Beaubourg me complimente pour l’affiche et la façon dont elle est appliquée sur les murs, la visibilité des choix de lieux. Elle me dit hésiter à voter Mélenchon, mais admire le projet.
Près de Strasbourg Saint Denis, une affiche a été littéralement contournée par l’employé chargé d’appliquer un badigeon contre les affichages et graphismes sauvages. On voit comment il a pris soin, dans cette nécessité de geste ouvrier, de contourner l’image avec sa grosse brosse, effleurant les côtés de l’affiche mais la laissant intacte exister sur le mur.
De retour une troisième fois vers Yvon Lambert, dix jours après, je recolle l’image, à peine abîmée. C’est au tour d’Yvon Lambert de sortir de la librairie et de se renseigner, amusé, sur le projet, en me demandant si j’avais laissé les coordonnées, pour prendre connaissance …
Un peu plus tôt le même jour, dans le 6ème arrondissement, c’est un monsieur qui me l’achète en discutant avec un autre qui m’avait abordé. Puis il me dit qu’il est journaliste, visiblement pro Mélenchon, et me demande si je veux bien accorder une rencontre.…
Les gens un peu partout qui m’abordent, me disent l’avoir déjà vue. J’entends dire qu’elle « est partout ». En fait, à peine 250 à 300 affiches ont été collées, et beaucoup ont été rapidement enlevées. Cela signifie, en plaçant bien les images et si elles sont de qualité, que Paris peut être « en connaissance » de l’image avec seulement 250 affiches. Lorsque l’on dit « partout », c’est plutôt l’inverse qui joue, c’est-à-dire la rareté, car il ne s’agit pas d’un matraquage, mais plutôt d’une composition, d’une peinture qui se continue de l’atelier sur les murs de la cité.
Joël Auxenfans. "2012 des peintures accompagnent la campagne". www.legymnase.biz (onglet "2012") et www.heartgalerie.fr