Sur l’art et la politique.
À présent que s’approche la fin de la période électorale, les organisations militantes de gauche pourraient fort à propos se poser quelques questions : sont-elles tout d’abord à l’origine d’initiatives visuelles qui ont marqué culturellement leur époque ou bien ne font-elles depuis longtemps que réagir défensivement à l’actualité, et principalement aux décisions prises par les organes du pouvoir en place (politique, économique,…) ? Ont-elles un recul sur leur propre action dans le temps et dans l’espace de la société civile, ont elles archivé leur production graphique et en ont-elle acquis une lecture critique, puisent-elles dans cette ressource de mémoire pour avancer ? S’est-on par exemple posé la question : parmi tout le matériel produit depuis vingt cinq ans, quels sont les productions qui ont laissé une marque culturelle qui transcende l’épisode politique de leur apparition ?
Les études de l’historien d’art Luciano Cheles http://w3.ugrenoble3.fr/gerci/spip/IMG/pdf/cheles.pdf en particulier sur la communication visuelle des partis italiens, néofasciste d’une part et de Berlusconi d’autre part, montrent qu’un parti puisant dans une bonne connaissance de sa propre histoire iconographique se procure les ressources d’une inventivité jouant sur les aspirations de la société d’aujourd’hui. Ce qui dans le cas de la droite italienne, comme le montre Luciano Cheles, relève de la mystification, pourrait dans la cas d’une organisation politique tournée authentiquement vers l’émancipation, se traduire par une production d’images originales, offensives et enrichissantes culturellement.
Si un temps spécifique, un budget dédié, un personnel attitré étaient consacrés durablement à créer des productions émanant des organisations militantes de gauche, un progrès pourrait s’observer. Progrès qui lierait authentiquement l’idée d’alternative politique à des formes inventives entrant en résonnance avec les aspirations sociales. C’est le principe d’une programmation de créations d’images qui fasse événement. L’événement ne doit pas seulement ici être pris pour une agitation en groupe dont on parlerait dans les médias. L’évènement est aussi le phénomène par lequel une image provoque quelque chose d’inédit dans l’esprit de nombreux spectateurs. En cela une simple image affichée ou distribuée peut déclencher l’événement, devenir en soi action, et ainsi avoir un résultat plus important et plus durable qu’un « matraquage » purement quantitatif d’affiches bardées de slogans.
Le militantisme étant l’action de personnes qui se vouent complètement à leur cause, l’effet secondaire en est le manque de temps consacré à d’autres dimensions de la vie, ce qui induit une idée de dévouement mais aussi, avec une accumulation routinière, un appauvrissement relatif des vécus et des esprits, produisant paradoxalement ce que Nietzsche appelait « l’esprit de pesanteur », aux antipodes de la vivacité de création et d’action. Ce fait annule en partie dans les esprits extérieurs, ceux à conquérir, la générosité du militantisme. Elle n’accuse pas uniquement l’activisme mais aussi toute forme d’implication très forte qui sacrifie d’autres aspects clés de la vie. Personne ne peut, il est vrai se consacrer à toutes les choses possibles, mais un déséquilibre existentiel chez quelqu’un peut finir par se sentir, par se retrouver dans ses résultats. C’est l’un des problèmes auquel est confronté l’action militante ; parfois elle s’oppose avec succès à des menaces, mais ne se trouve pas souvent capable de formuler autre chose de vraiment novateur, car toute l’énergie a été consommée par la lutte de résistance, de survie.
Reprenant la citation de Marx par Perec dans Les Choses « Le moyen fait partie de la vérité aussi bien que le résultat », Il semblerait qu’en liant dès le départ la forme de l’action de résistance et l’invention de formes innovantes, le succès se retrouve autant dans le résultat victorieux de la résistance que dans la pose de fondations neuves pour l’alternative concrète. C’est à cette gymnastique, qui ne se réduit pas à un luxe bobo, que nous entraine la création d’images et de formes élaborant un travail sur le sens et la prise de risque, je parle ici d’un travail authentiquement artistique. C’est à ce type de travail que les organisations militantes de gauche ont depuis longtemps veillé à ne pas se confronter. Depuis ce temps (40 ans environ) la majorité des artistes a dû faire son chemin sans jamais ou presque rencontrer les organisations militantes. Les artistes, non sollicités par les organisations militantes, se sont concentrés sur leur carrière dans le monde artistique. De leur côté, les organisations se sont passées des artistes, par absence de budget dédié, par crainte de perdre le contrôle du sens politique de leur propagande. Quelqu’un de fiable et discipliné politiquement est préféré plutôt que quelqu’un de compétent prenant trop d’initiatives personnelles, et l’on considère que la compétence en arts visuels s’acquiert sur le tas (… après avoir gâché quelques dizaines de milliers d’Euros ? ).
Le résultat est un fossé profond qui s’est creusé entre les artistes et les organisations. Les uns allant vers une sophistication élevée, les autres en restant à une forme d’amateurisme du travail sur le sens qui ne trouve pas de forme d’expression convaincante, parce que pris dans l’urgence de priorités perpétuellement reconduites de scrutin en scrutin, urgence qui empêche tout approfondissement et toute subtilité. La propagande politique est toujours ou presque assimilée à de la « grosse cavalerie », qui n’enrichit pas le patrimoine visuel de la société, ne joue pas son rôle d’éducation populaire et ne sert qu’à un martelage des consciences, perdu d’avance face à l’artillerie lourde des médias dominants ( télévision, sondages, campagnes de marketing).
L’objection tacite des dirigeants des organisations militantes à l’engagement avec l’art est : « ces propositions d’artistes peuvent-elles être comprises et suivies par le grand public, (à part nous qui en somme capables) ? Ne sont-elles pas un jeu auquel s’adonnent les artistes pour leur propre égo et pour des enjeux strictement sémantiques dont ils sont si friands ? L’objet de la politique est l’efficacité de combat, donc que viennent faire ces broderies sur un champ de bataille ? Étant dans l’extrême pauvreté de moyens, ne devons-nous pas nous concentrer sur le minimum vital ? » Ces objections permettent de justifier de ne pas essayer, alors que des moyens existent malgré tout, mais ils sont encastrés dans des habitudes de pensée.
L’articulation entre avancées politiques et avant-gardes ne se fait donc pas. Il y a aussi de la part des dirigeants, eux-mêmes indisponibles à ce type d’effort faute de temps, un déni de confiance envers la capacité du grand public de développer sa propre approche d’un langage des images qui lui apporterait une énergie d’un nouveau type, une nouvelle économie de la pensée et de l’action. Le résultat paradoxal et très ruineux tient dans le fait que des images esclaves et sans génie, en appelle à l’invention (sic) d’une autre forme de société. Cherchez l’erreur. Si « l’insurrection est un art » (Lénine ? ...), l’art mérite aussi confiance et audace de la part des organisations militantes, si elles ne veulent pas rester, par leurs images, politiquement stérilisées.