Depuis quelques jours fleurissent à Paris et en proche banlieue des affiches représentant en peinture Jean-Luc Mélenchon. Affichage militant ? Exposition in situ ? Peinture à même les murs ? Par l'hésitation qu'elle provoque chez les spectateurs, cette image retient l'attention. Elle participe du projet "2012 des peintures accompagnent la campagne", qui installe à même l'espace des rues parisiennes des reproductions de toiles présentant des personnalités de la scène politique.
Une première version a depuis décembre 2011 et jusqu'à mars 2012, envahi petit à petit les devantures de magasins et de restaurants, avec une image faisant surgir d'un fond noir les trois visages réduits à leurs masques, de Nicolas Sarkozy, Dominique Strauss-Kahn, et Marine Le Pen. La peinture interroge l'espace du politique à travers les figures qui font ou ont fait littéralement écran dans la médiation entre les citoyens et leur destinée sociale. En quoi ces visages, ces trois-là en l'occurence, font-ils obstacle à l'exercice plein et entier de la politique ? La peinture montre ici l'écran, celui des téléviseurs ou des ordinateurs, mais aussi des espaces mentaux.
L'affiche peinture portrait de Jean-Luc Mélenchon fait intervenir plusieurs incertitudes qui entrent en résonance à des degrés divers selon le type de culture du spectateur. Au "premier degré", si celui-ci existe, de nombreux spectateurs apprécient immédiatement l'image, et le fait quelle soit peinte à la main, à la différence des images prises plus mécaniquement par l'appareil photographique dont se servent les partis en campagne. D'autres sont soupçonneux quant à l'image fantôme du réalisme socialiste que l'affiche semble réveiller (chez eux). Au Front de Gauche, les plus politiques font l'objection du culte de la personnalité, que Jean-Luc Mélenchon ni chacun au Front de Gauche n'est censé apprécier. Peut-on peindre un homme politique en 2012 ? Telle semble être la provocation de cette image, sans aucun slogan, sans promesse autre que son immédiate apparence.
Plus profondément, l'image affirme son indécidabilité, et c'est ce qui la caractérise comme telle. Les visuels entièrement arraisonnés pour des campagnes ou des produits sont-elles encore des images et promettent-elles encore une ouverture poétique ? C'est là tout le paradoxe: beaucoup de visuels, de mots, pour un projet qui affirme la suppématie de la création sociale par la société civile. Mais l'image elle-même n'est pas émancipée, elle reste exploitée à des fins entièrement démonstratives, pour ne pas dire guerrières.
Marie José Mondzain, philosophe spécialiste des images, a très bien posé cette question que je résume ainsi, à ma façon: une image dans laquelle ne subsiste plus aucune indécidabilité, est-elle encore une image ? Une image asservie par des missions utiles aux intérêts (même louables) de tel ou tel, est-elle encore un lieu de "partage des regards" ? Un autre théoricien de l'art, Hans Belting, m'avais beaucoup intéressé avec son livre "Le chef-d'oeuvre invisible", qui évoquait des peintures considérées généralement comme des chefs-d'oeuvres, alors qu'en fait on ne les avait presque pas vues en vrai. Je m'étais promis d'essayer de produire une peinture dont on aurait parlé et qui serait donc relativement connue, avant que le public ait pu la voir réellement. Constuire chez un public une relation imaginaire à une oeuvre, avant ou à la place de sa confrontation physique directe avec celle-ci.
Le lien avec le monde de l'art d'aujourd'hui est aussi un moteur du projet. Comment être un artiste aujourd'hui lorsque les démarches à accomplir se situent dans un effort soutenu pour "frayer" avec la très grande richesse des milieux financiers, afin d'en récupérer des miettes ? Comment ne pas voir que la dite "très bonne santé du marché de l'art contemporain" est l'empreinte exacte du durcissement de la pression spéculative sur les êtres, les sociétés et les environnements ? Pour moi, coller mes affiches à côté de certaines galeries réputées de Paris est une tentative de replacer le débat artistique dans l'arène du monde réel, pas des bulles spéculatives.
Évidemment Jean-Luc Mélenchon est actuellement la figure politique qui incarne à mes yeux le mieux la possibilité partagée de créer une alternative sociale et politique, même environnementale. Mais à la condition que l'art, qui est en quelque sorte le laboratoire de l'invention sociale, soit aussi partie prenante des questions à se poser, à mettre au croisement des points de vue. Donc le projet "2012" est autant une question en direction du monde l'art, que du grand public de la rue, et que des organisations politiques qui se réclament de l'alternative, de l'invention. À l'attention de ces dernières, je demande: qu'avez-vous fait et que faites-vous de vos images, de vos imaginaires ?
Joël Auxenfans. "2012 des peintures accompagnent la campagne". www.legymnase.biz (onglet "2012") et www.heartgalerie.fr