En France, cet été, à part le remarquable article d'Éveline Pieiller http://www.monde-diplomatique.fr/2012/07/PIEILLER/47972, le silence avec lequel le procès Breivik s'est déroulé attendait une preuve plus assumée des complaisances au plus haut niveau qui entourent les idées de Madame Le pen et de son père. La voici dans une publication d'un membre du comité de lecture de Gallimard.
"Richard Millet (in France Info) explique qu'il n'approuve pas le geste du tueur, mais il évoque sa "perfection formelle", sa dimension "littéraire". L'auteur s'appuie sur cette histoire pour critiquer pêle-mêle la social-démocratie, l'immigration, l'affaiblissement de la langue, le multiculturalisme, comme il l'avait déjà fait dans d'autres ouvrages. À propos d'Anders Breivik il écrit : "il est sans doute ce que méritait la Norvège et ce qui attend nos sociétés qui ne cessent de s'aveugler".
Que des gens riches, bien intégrés dans les réseaux, aux postes de ce pouvoir et de cette parole publique auxquels sont tant écartées les foules populaires accablées de maux, cultivent ainsi le discours de haine et le sophisme montre que la longue tradition des intoxicateurs politiques se propage à travers les crises. Les excellents ouvrages de Gérard Noiriel Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle) : Discours publics, humiliations privées et de Pap Ndiaye, « La Condition noire – essai sur une minorité française », parmi des centaines d'autres contributions à ces questions, ont pourtant largement montré le caractère conjoncturel et façonné de ces poussées d'idées nationalistes prétendument essentialistes.
Il n'importe, le flux d'intox doit continuer puisqu'il contribue à fragiliser l'opinion publique dans sont travail nécessaire pour dépasser le creuset des maux qui l'oppressent. Noiriel distinguait justement le cas commun et moins coupable du ressentiment personnel qui pousse à la faute identitaire envers le plus faible. Il prenait l'exemple, littéraire pour le moins celui-là, de Proust qui, humilié dans sa faiblesse de devoir être servi par une personne se trouvant "avoir un accent", lui adressait des remarques humiliantes sur son mauvais maniement de la langue française. Noiriel séparait nettement cette erreur individuelle, du discours public construit délibérément, ouvragé en fonction des opportunités historiques et de carrières qui ont été le fait de médecins, écrivains, hommes politiques, montant des parties de population les unes contre les autres sur des bases délibéréments fallacieuses. Il mettait l'accent sur ce qui est systématiquement omis des restitutions historiques posthumes, celles d'après les crimes, à savoir les souffrances immenses, individuelles et collectives, engendrées par de tels discours constructeurs du mensonge et des erreurs collectives instrumentalisées.
C'est pourquoi on peut qualifier de truanderie intellectuelle ces entreprises culturelles d'intoxication conduites autant par Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy et consorts d'une part, que d'auteurs ou de personnalités "en vues" d'autre part, qui usent de leur pouvoir pour faire s'entretuer les gens. Le profit qu'ils en tirent, difficilement imaginables pour qui n'a pas ces penchants d'amour propre tueurs vissés au corps, est un renforcement de leur parcours personnel et des défenses des intérêts claniques de la catégorie à laquelle ils se croient maladivement "attachés". Ce qu'ils appellent leurs valeurs.
Sont-ce là celles d'un éditeur comme Gallimard ?