Présidence congolaise de l'U.A. et succession au Tchad :Impuissance ou Realpolitik?

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 Le président en exercice de l'Union Africaine, Félix Tshisekedi, accueilli à N'Djamena le 23/04/2021 par le Chef du Conseil Militaire de Transition (Source de la photo: Présidence congolaise). 

Le 20 avril 2021, Idriss Deby Itno, alors président de la République tchadienne, est mort dans un combat selon des sources officielles. La version officielle ajoute que cette mort est survenue dans le cadre de la guerre contre la rébellion du FACT, le Front pour l’alternance et la concorde du Tchad, un groupe rebelle créé en 2016[1]. Le même jour de la mort du président Idriss Deby Itno, un Conseil Militaire de la Transition, une junte militaire, a été mise en place en vue d’assurer une transition politique. La présidence de ce Conseil, et celle de la République par-ricochet, a été confiée à Monsieur Mahamat Idriss Deby, fils du défunt Président. Il a été aussitôt reconnu par les puissances étrangères notamment la France. Cette décision qui est un véritable coup d’Etat vis-à-vis de l’ordre constitutionnel tchadien qui prévoit l’intérim du président de l’Assemblée nationale[2] en cas de vacance à la tête de la présidence de la République, a été accueilli différemment dans l’opinion nationale et étrangère. Si l’opposition tchadienne et sa société civile ont contesté le Conseil militaire mis en place pour la transition politique et que des manifestations violentes se sont intensifiées pour contester cette violation de l’ordre constitutionnel ; la France qui est une puissance influente dans cette région a validé ce putsch. La France s’est à la limite satisfaite de condamner les violences politiques sans fondamentalement pointer du doigt l’illégalité, voire l’illégitimité des putschistes. Du point de vue de ses intérêts politiques, la position de la France est explicable bien que non justifiable pour un Etat qui n’arrive jamais à appliquer les valeurs qu’elle promeut dans sa propagande politique, littéraire et médiatique comme le rappelle Francois Xavier Vesrchave comparant la « Françafrique » à la « Mafiafrique »[3]. En fait, le statuquo politique au Tchad est plus profitable pour la France qui dispose de forts intérêts économiques et militaires dans ce pays depuis la décolonisation nominale du Tchad.

Cependant, ce qui est étonnant c’est plutôt la position de l’Union africaine qui, pour la première fois depuis 21 ans qu’elle a été créée, en succession à l’ancienne Organisation de l’Unité Africaine (OUA), a pris une position atypique. Cette position tendant à valider pour la première fois un coup d’Etat, sans même prendre des gants ou aiguiser un langage de bois à travers un discours diplomatique d’évitement, questionne les mobiles politiques d’un tel revirement. En fait, le Président Félix Tshisekedi en tant que président en exercice de l’Union africaine a, en date du 23 avril 2021, validé sans aucune condamnation le putsch militaire au Tchad. Analyser le revirement politique vis-à-vis de la junte tchadienne dans la tradition de l’Union Africaine qui a toujours condamné et même sanctionné les auteurs des coups d’Etat militaires et les changements anticonstitutionnels des gouvernements en Afrique s’avère important. Ainsi, peut on considérer que la présidence de l’Union Africaine par la République démocratique du Congo (RDC) augure une ère nouvelle qui privilégie la Realpolitik au détriment du fondamentalisme constitutionnaliste et des fondamentaux démocratiques de l’Union ?  

1. Ce qui s’est passé à N’Djamena le 23 avril 2021 est sans précédent depuis la création de l’Union Africaine

En effet, ce qui s’est passé à N’Djamena, capitale du Tchad, le 23 avril 2021questionne les consciences politiques face au changement des repères et des valeurs de la part de l’Union Africaine. C’est en fait la première fois qu’on voit cette organisation ne pas condamner un coup d’Etat militaire ou un changement anticonstitutionnel de gouvernement, violant l’esprit et la lettre de ses propres textes normatifs. Dans son discours d’allocution, le président Félix Tshisekedi qui jouissait de la préséance diplomatique en tant que Président en exercice de l’Union Africaine n’a pas condamné cette succession politique qui a violé l’ordre constitutionnel tchadien. Plus intriguant, il a dans son allocution promis ouvertement l’accompagnement de l’Union Africaine au Conseil Militaire de la Transition[4], lequel avait pourtant auparavant dissous le Gouvernement et l’Assemblée Nationale issus des urnes.   

Suite au discours du Président Félix Tshisekedi à N’Djamena en tant que président en exercice de l’Union Africaine le 23 avril 2021, l’Union Africaine s’est placée dans une flagrante contradiction vis-à-vis de ses positions antérieures où elle a toujours condamné des putschs.  

Dans la plupart des cas, l’Union Africaine cherchant constamment un idéal démocratique en Afrique a souvent recouru à des sanctions politiques notamment la suspension des Etats indexés par des changements anticonstitutionnels. Ainsi, l’Union Africaine a pour rappel suspendu la Mauritanie à deux reprises soit une première fois le 4 août 2005 et une seconde fois le 6 août 2008 à la suite des deux putschs ; suspendu le Togo en 2005 suite à une élection irrégulière; suspendu le Madagascar à la suite de la crise électorale de 2009, elle a suspendu la Guinée à l’occasion du coup d’Etat de décembre 2008 ; elle a suspendu le Niger en février 2010 suite à un coup d’Etat ; elle a suspendu la Côte d’Ivoire en 2010 à la suite de la crise électorale ; elle a suspendu le Mali en mars 2012 et encore une fois en Août 2020 suite aux coups d’Etat ; elle a suspendu la Guinée-Bissau en avril 2012 ; elle a suspendu la République Centrafricaine en mars 2013 ; elle a suspendu l’Egypte à la suite d’un coup d’Etat militaire du 03 juillet 2013 ; elle a suspendu le Burkina-Faso en 2015 suite à un coup d’Etat militaire ; suspendu le Soudan en 2019, etc.  

De cette « jurisprudence » de l’Union Africaine qui a toujours opposé des sanctions politiques contre les changements anticonstitutionnels en Afrique ; l’on en déduit deux grands constats. D’une part, tous les pays épinglés par ces sanctions des changements anticonstitutionnels s’avèrent être des pays francophones à l’exception du Soudan, de l’Egypte et de la Guinée Bissau. Cet état des faits questionne la culture politique au sein de ces Etats francophones où l’ancienne puissance coloniale, la France, est souvent accusée de trop se mêler dans les affaires intérieures des Etats. Cette interférence voire tutelle française est d’autant plus flagrante et gênante, comparativement aux autres anciennes puissances coloniales occidentales en particulier la Grande Bretagne qui n’interfère presque pas dans les problèmes de ses anciennes colonies ou qui le fait subtilement. D’autre part, la récurrence de ces sanctions démontre une pratique constante qui était quasiment devenue une tradition de l’Union Africaine dans la limitation des coups d’Etats militaires. La rupture qui semble naître de la posture du Président Félix Tshisekedi à N’Djamena le 23 avril 2021 et à Paris le 27 avril 2021 est donc un grave recul pour le processus de la démocratisation en Afrique car laisser à des putschistes le soin d’organiser les élections c’est hypothéquer en amont la transparence du processus électoral. D’ailleurs, le même soir du vendredi 23 avril, le Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine a tenté de rectifier la position politique du président Tshisekedi à travers un communiqué où il appelait le Tchad vers un rapide retour au Gouvernement civil[5]. Malheureusement, dans la journée l’eau semblait avoir déjà été versée et le discours de Félix Tshisekedi était tel un acte de reconnaissance d’un régime anticonstitutionnel, fragilisant la possibilité pour l’Union Africaine de sanctionner l’Etat tchadien sous les mains des putschistes. Le fait que le président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, soit Tchadien et membre du parti politique du défunt président Idriss Deby Itno qui l’a propulsé à la tête de la Commission Africaine peut-il avoir une influence sur la position de l’Union africaine en général ? Une analyse parallèle s’avère importante pour analyser sa posture politique durant la crise de succession au Tchad.  Sur le site web de la présidence Tchadienne, un article publié en fin du mois d’avril 2021 montrant une photo des officiels de l’UA en mission au Tchad, en compagnie du nouveau chef d’Etat tchadien se prévalait d’un titre ronfleur : « CMT : l’UA s’implique pour une transition réussie »[6]. Cette proximité de l’Union Africaine avec le régime tchadien, au-delà de la stratégie de la présidence congolaise de l’U.A questionne aussi la responsabilité de Moussa Faki Mahamat en tant que plus haut responsable permanent de l’U.A, qui serait en situation des conflits d’intérêts politiques pour faire respecter l’ordre constitutionnel dans son pays. En sacrifiant les ses propres instruments politiques dans le cas tchadien, l’Union Africaine fait un grave recul politique.   

2. Sacrifice des articles 4 et 30 de l’Acte Constitutif de l’Union Africaine, de la Déclaration du 10 juillet 2000 sur les changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique et de la Charte de l’Union africaine sur la démocratie, les élections et la gouvernance du 30 janvier 2007

L’un de principes majeurs de l’Union Africaine qui transparaît à l’article 4(p) de l’Acte Constitutif[7] de cette organisation est la « Condamnation et rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement ». Bien plus, l’article 30 du même Traité dispose que « les Gouvernements qui accèdent au pouvoir par des moyens anticonstitutionnels ne sont pas admis à participer aux activités de l’Union ». Cet article 30 de l’Acte constitutif de l’Union Africaine doit être interprétée dans toutes ses conséquences. Interdire l’admission à participer aux activités de l’Union Africaine aux Gouvernements qui accèdent au pouvoir par des moyens anticonstitutionnels implique aussi pour l’Union Africaine et à ses officiels de ne pas également participer aux activités de dits Gouvernements, y compris de communier avec le cas du « Conseil Militaire de la Transition » mis en place le 20 avril 2021 au Tchad en violation de l’ordre constitutionnel. Dès lors, comment comprendre le déplacement du président Félix Tshisekedi à N’Djamena le 23 avril 2021 ? Si l’excuse formelle de participer aux funérailles du président Idriss Déby Itno semble relevant non seulement du point de vue de la tradition africaine, du bon sens social mais aussi en tant que président en exercice de l’Union Africaine représentant l’Union aux obsèques d’un homologue défunt ; le discours y prononcé par contre, allant dans le sens de soutenir le Conseil Militaire de la Transition qui a violé la Constitution tchadienne demeure scandaleux.

Cette posture du Président Félix Tshisekedi à N’Djamena le 23 avril 2021 viole donc les articles 4(p) et 30 de l’Acte Constitutif de l’Union Africaine. Le communiqué du Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine intervenu dans la soirée du même vendredi 23 avril 2021 semble rectifier le discours du président Tshisekedi en appelant à un retour à l’ordre constitutionnel bien que malheureusement l’eau ait déjà été versé d’où les contradictions actuelles de l’Union Africaine qui n’a pas formellement sanctionné le Tchad avec la mesure habituelle de suspension aux activités de l’Union. Constatant les contestations qui ont suivi à N’Djamena, le Président Félix Tshisekedi et son homologue français Emmanuel Macron ont tenté de condamner à Paris les violences liées aux contestations sans fondamentalement se prononcer sur la nécessité de respecter dans l’immédiat le retour à l’ordre constitutionnel tchadien.

En fait, ne pas sanctionner le Tchad offre dangereusement la porte ouverte au risque d’un nouveau cycle des « régimes des colonels » qui a caractérisé l’Afrique durant la décennie 80 marqué par des coups d’Etats militaires intempestifs. Face à un Mali qui a été sanctionné suite à un coup d’Etat non contrôlé par certaines puissances étrangères, l’absence de sanction vis-à-vis du Tchad peut consolider un sentiment de deux poids deux mesures. En fait, l’ordre juridique de l’Union Africaine s’est constitué aussi dans le sens de limiter ces vieux démons des coups d’Etats chroniques en posant des dispositions claires notamment les articles 4(p) et l’article 30 de l’Acte constitutif de l’U.A.  

À travers la Déclaration du 10 juillet 2000 sur les changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique[8] ; les chefs d’Etats africains expriment une « grave préoccupation face à la réapparition du phénomène des coups d’Etat en Afrique » ; ils reconnaissent que « cette situation constitue une menace à la paix et à la sécurité sur le continent, ainsi qu’une tendance très préoccupante et un sérieux revers pour le processus de démocratisation en cours sur le continent ». Plus loin, les chefs d’Etats africains à travers cette Déclaration réaffirment « que les coups d’Etat sont regrettables et inacceptables sur notre continent, d’autant plus qu’ils surviennent au moment où nos peuples se sont engagés à respecter l’Etat de droit fondé sur la volonté populaire exprimée par la voie des urnes et non par la force ». À lire cette déclaration on se demanderait bien ce qui s’est passé dans la présidence congolaise de l’Union Africaine pour qu’elle en vienne à ne pas condamner formellement le Conseil Militaire de Transition au Tchad. Veut-t-elle changer la donne du fondamentalisme constitutionnel qui a jusqu’ici caractérisé l’Union Africaine pour se configurer dans une sorte de Realpolitik ?

Au-delà de la violation des instruments ci-haut indiqués, c’est en particulier la Charte de l’Union africaine sur la démocratie, les élections et la gouvernance[9] qui non seulement rend obligatoire le contenu de la Déclaration de Lomé mais surtout est un texte contraignant ratifié et déposé par le Chad le 11 juillet 2011/13 octobre 2011 qui a été également violé. Une telle charte obligerait le président Félix Tshisekedi de condamner ouvertement la violation de l’ordre constitutionnel tchadien. En effet, le Chapitre VII de cette Charte prévoit clairement des « sanctions en cas de changement anticonstitutionnel de gouvernement ». Ainsi, l’article 23 prévoit les cas visés par le changement anticonstitutionnel, l’article 24 érige le Conseil de Paix et de Sécurité de l’U.A comme instance primordiale dans la gestion des problèmes liés aux changements anticonstitutionnels et l’article 25 prévoit le régime des sanctions. Il en résulte que le fait pour le Président Félix Tshisekedi, président en exercice de l’Union Africaine de prendre position pour une tolérance vis-à-vis des putschistes tchadiens a violé la compétence du Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine. Un tel court-circuitage des missions du Conseil de Paix et de Sécurité de l’U.A a affaibli sa communication tombée dans la soirée du même vendredi 23 avril 2021.

3. Présidence congolaise de l’Union Africaine : vers un mandat de la Realpolitik ?

La Realpolitik est une stratégie diplomatique qui tend à privilégier le pragmatisme. Cette « expression désigne, dans la politique étrangère des États, les stratégies diplomatiques et militaires qui font prévaloir le calcul et le pragmatisme sur les choix guidés des principes et des valeurs[10]. En clair, il s’agit de se défaire des valeurs et des principes pour s’appuyer sur l’appréciation de seuls intérêts fondés sur les rapports de force.  

Dans le contexte de la présidence congolaise de l’Union africaine et spécialement en partant de la gestion de la succession politique au Tchad ; peut-on croire que l’attitude du président Félix Tshisekedi dans la validation d’un gouvernement militaire anticonstitutionnel au Tchad est-il guidé par une approche de la Realpolitik ? A première vue, l’on serait amené à le croire dans la mesure où l’Union Africaine a fait face à une double réalité des rapports des forces internes et externes. Sur le plan interne, le Conseil Militaire de la Transition présidé par le fils du défunt président semble avoir un contrôle sur l’armée régulière. Ne pas reconnaître ce Conseil militaire de la Transition n’arrangerait rien sur le terrain. Dans le contexte subsaharien, le vrai pouvoir politique se trouve généralement dans le contrôle de l’armée mais ceci n’a pas empêché par le passé à l’Union Africaine de condamner les putschistes. Bien plus, dans un contexte régional, l’armée tchadienne semble avoir démontré des réelles capacités de maitrise régionale dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Déstabiliser un tel pouvoir militaire c’est mettre en danger l’équilibre politique et militaire de toute la région. Sur le plan extérieur, le France trône sur les affaires politiques tchadiennes et dispose d’un droit de véto au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies lui permettant au plan international de bloquer toute force tendant à mettre de côté le nouveau jeune président tchadien qui a succédé à son père dans la parfaite bénédiction de l’Etat français. Le déplacement en personne du président Emmanuel Macron au Tchad le 23 avril 2021 et sa complicité à peine voilée sur les images avec le jeune président Mahamat, traduit la volonté politique de la France de protéger ce nouveau régime putschiste qui semble rassurer la pérennité de ses intérêts économiques et militaires dans ce pays appauvri depuis plusieurs décennies et aux populations parmi les plus pauvres de la planète terre.   

Et le Président Félix Tshisekedi dans tout ça ? En fait, l’attitude de Félix Tshisekedi en aval cache plutôt une posture de faiblesse politique plutôt qu’une stratégie diplomatique de Realpolitik. Cette stratégie s’opère uniquement lorsqu’on veut sauvegarder ses intérêts politiques stratégiques, mais quels sont les intérêts du président Félix Tshisekedi dans la violation de la Constitution tchadienne et de l’ordre normatif de l’Union africaine ? En quoi sa posture de président en exercice de l’Union Africaine aide-t-elle les intérêts de cette organisation ? N’aurait-il pas préféré un message de neutralité plutôt que de promettre un accompagnement de l’Union Africaine à des putschistes ? Quel idéal l’Union Africaine renvoie-t-elle aux jeunes générations africaines fatiguées par les dérives de la Françafrique et de ses combines politiciennes dans le contrôle des chefs d’Etat en Afrique ? Quel idéal l’Union Africaine sous la présidence du Président Félix Tshisekedi renvoie-t-elle aux jeunes générations africaines soucieuses de passer à une nouvelle ère, où enfin les africains décident de leur destin ? Comment faire en sorte que la fonction présidentielle cesse d’être une affaire de famille, des putschistes et/ou des puissances internationales face à l'irrespect de l’ordre constitutionnel ? Le président Félix Tshisekedi était-il obligé de soutenir l’attitude quasi-coloniale d’Emmanuel Macron qui a affiché l’image d’un président conquistador des temps modernes dans le dossier tchadien ?  En effet, face à un président congolais qui n’a pas su saisir l’occasion historique et civilisationnelle de rappeler aux putschistes tchadiens et à la France le combat d’une Afrique en quête perpétuelle de liberté et de dignité humaines ; il s’avère important de se remémorer les paroles fortes du président ghanéen, Nana Akufo-Addo, toujours vivant et bien portant qui l’a fait quelques années auparavant à l’adresse du jeune président français Emmanuel Macron. Ainsi, Nana Akufo-Addo déclara :

                 « …On ne peut pas continuer à faire des politiques pour nous, dans nos pays, dans nos régions, sur notre continent sur la base du                     soutien que le monde occidental, la France ou l’UE voudrait bien nous donner. Ça ne va pas marcher, ça n’a pas marché hier et ça ne                marchera pas demain. Notre responsabilité est de tracer la voie par laquelle on pourra développer nos nations nous-mêmes… »[11] 

4. Définir clairement le statut du président en exercice de l’Union Africaine pour que son mandat serve en priorité au respect des valeurs et des principes de l’Union Africaine

Partant de tout ce qui précède, l’on constate que la présidence de l’Union Africaine peut être une instance qui peut détourner les valeurs et principes de l’Union Africaine. Même si l’Union Africaine demeure critiquée dans l’ensemble comme un « syndicat des chefs d’Etats » selon certains analystes ; elle a jusqu’ici maintenu une attitude du politiquement correct face à la condamnation régulière des coups d’Etats suivis généralement des sanctions. Dans ce politiquement correct, laisser le Tchad de côté pour plaire à l’emprise française ou à toute autre puissance étrangère est un mauvais signal qui va constituer un précédent dangereux en faveur d’autres putshistes potentiels qui pourraient soulever le cas tchadien pour délégitimer toute forme de condamnation de l’Union Africaine à l’avenir.   

Il s’avère important dans les prochaines réformes institutionnelles de l’Union Africaine de bien clarifier le rôle d’un Président en exercice de l’Union Africaine pour mieux canaliser ses interventions politiques au nom de l’U.A. En fait, la fonction du président en exercice de l’Union Africaine est indissociable de l’organe « Conférence de l’Union ». Aux termes de l’article 6 de l’Acte constitutif de l’Union Africaine ; « La Conférence est composée des Chefs d’Etat et de Gouvernement ou de leurs représentants dûment accrédités. La Conférence est l’organe suprême de l’Union. La Conférence se réunit au moins une fois par an en session ordinaire. A la demande d’un Etat membre et sur approbation des deux tiers des Etats membres, elle se réunit en session extraordinaire. La présidence de la Conférence est assurée pendant un an par un chef d’Etat et de Gouvernement élu, après consultations entre les Etats membres ». Le dernier paragraphe de cet article démontre que le président en exercice de l’Union Africaine n’est élu non pas comme organe indépendant mais comme président d’un organe qui est la Conférence des chefs d’Etat et des gouvernements de l’U.A. L’article 7 de l’Acte constitutif de l’U.A clarifie les modes d’action de cet organe principal en ces termes : « La Conférence prend ses décisions par consensus ou, à défaut, à la majorité des deux tiers des Etats membres de l’Union. Toutefois, les décisions de procédure, y compris pour déterminer si une question est de procédure ou non, sont prises à la majorité simple. 2. Le quorum est constitué des deux tiers des Etats membres de l’Union pour toute session de la Conférence »[12]. Au regard de cet article, on comprend que le rôle du président en exercice de la Conférence de l’Union Africaine n’est qu’un rôle de facilitateur et non pas un rôle emportant une pleine autonomie fonctionnelle. Cependant, ce rôle de facilitateur qui n’est pas très encadré juridiquement peut emporter des conséquences politiques très importantes lorsque la Conférence délègue à son président le pouvoir de mener à son nom certaines missions d’ordre urgent.    Dans ce contexte de délégation des pouvoirs de la Conférence de l’Union Africaine à son président, cas de figure le plus souvent observé ; la fonction de président en exercice de l’Union Africaine semble alors dépendre davantage du charisme politique et de l’aura politique du président qui assume cette fonction plutôt que de ses compétences qui ne sont pas clairement définies. Ainsi, cette fonction peut être à la fois protocolaire comme ce fut le cas avec de nombreux présidents en exercice de l’Union. Elle peut être aussi une simple fonction de médiation politique ou encore devenir une véritable fonction politique de premier plan avec des conséquences rigides vis-à-vis des Etats, comme sous la présidence d’Olusegun Obasanjo en 2006, de feu Mouammar Kadhafi en 2009 ou de Paul Kagame en 2018.

Une redéfinition claire du statut du président en exercice de l’Union Africaine exige donc la nécessité de ne pas confondre sa subjectivité avec la position de l’Union Africaine car l’Assemblée des Chefs d’Etats et des gouvernements africains décide par consensus et le Président en exercice ne devrait qu’exprimer non pas sa position mais la position dominante de ses pairs, tel que traduite dans les instruments juridiques de l’U.A ou les procès-verbaux des consultations de leurs ambassadeurs respectifs ou « représentants permanents ». Elle exige également qu’un tel poste de « président en exercice de l’U.A » n’entrave pas le poste du président de la Commission de l’Union Africaine mais aussi du Conseil de Paix et de sécurité qui ont la maîtrise parfaite des enjeux politiques quotidiens mieux que le président en exercice. D’ailleurs, malgré la position du Président Felix Tshisekedi, telle qu’exprimée au Tchad lors des funérailles du Président Idriss Deby Itno ; le Conseil de paix et de sécurité de l’U.A a fait un communiqué un peu modéré appelant au retour à l’ordre constitutionnel et au transfert du pouvoir à l’autorité civile dans le plus bref délai.

Cependant, une redéfinition claire du statut du président en exercice de l’Union Africaine n’est pas suffisante si dans l’ensemble elle ne s’accompagne pas d’une redéfinition des mécanismes de financement de cette organisation stratégique pour le destin de l'Afrique. En fait, le fonctionnement de cette organisation qui dépend encore des financements extérieurs, spécialement des pays occidentaux, affecte sa capacité d’agir selon ses propres intérêts et par conséquent enfreint à sa souveraineté. Les réformes politiques doivent donc être holistiques et courageuses au-delà de la seule fonction du président en exercice de l’Union Africaine dont la présidence congolaise et son laxisme vis-à-vis des putschistes tchadiens traduit un recul par rapport aux principes et valeurs de l’Union Africaine.  

 

[1] Jeune Afrique, « Tchad : le jour où Idriss Déby  a été tué au combat », https://www.msn.com/fr-xl/actualite/afrique/tchad-le-pr%C3%A9sident-idriss-d%C3%A9by-itno-est-d%C3%A9c%C3%A9d%C3%A9/ar-BB1fQCIp, consulté le 30/04/2021.

[2] L’article 81 de la Constitution du Tchad du 14 décembre 2020.

[3] François Xavier Verschave, De la Françafrique à la Mafriafrique, Paris, éditions Tribord, 2005.

[4] BBC, « Funérailles d’idriss Déby Itno : le dernier hommage du Tchad à son maréchal », https://www.bbc.com/afrique/monde-56860411 , consulté le 29 avril 2021.

[5] VOA, « l’Union Africaine exige le transfert du pouvoir ‘autorités civiles’ tchadiennes », disponible https://www.voaafrique.com/a/l-union-africaine-exige-le-transfert-du-pouvoir-aux-autorit%C3%A9s-civiles-/5865301.html, consulte le 28/04/2021.

[6] Présidence de la République du Tchad, « CMT : l’U.A s’implique pour une transition réussie », https://presidence.td/conseil-militaire-de-transition-lua-simplique-pour-une-transition-reussie/, consulté le 01/05/2021.

[7] U.A., Acte Constitutif de l’Union Africaine, disponible sur https://au.int/sites/default/files/pages/34873-file-constitutive_act_french-1.pdf, consulté le 27/04/2021.

[8] U.A., Déclaration du 10 juillet 2000 sur les changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique, disponible sur http://www.peaceau.org/uploads/ahg-decl-5-xxxvi-f.pdf, consulté le 30/04/2021.

[9] UA., Charte de l’Union africaine sur la démocratie, les élections et la gouvernance du 30 janvier 2007, http://archive.ipu.org/idd-f/afr_charter.pdf, consulté le 30/04/2021.

[10] NAY O., 2007, Lexique de Science politique, Paris, Dalloz, 2017.

[11] Pierre Carpentier, « La réponse magistrale du président ghanéen à Emmanuel Macron », Blog, Médiapart, https://blogs.mediapart.fr/edition/memoires-du-colonialisme/article/051217/la-reponse-magistrale-du-president-ghaneen-emmanuel-macron, consulté le 30/04/2021.

[12] U.A., Acte constitutif, op.cit.

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