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Billet de blog 24 avr. 2021

Expertocratie minière, élites compradores et ruine néo-coloniale du Congo

Joël BARAKA A.M.
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Le 19 Avril 2021, Albert YUMA, Président de la Fédération des Entreprises du Congo depuis 2004 et Président du Conseil d’Administration de la GECAMINES[1] depuis 2010, était l’invité d’Alain FOKA[2] à travers une interview spéciale. À l’occasion de cette interview, Albert YUMA a donné des explications importantes sur la structure institutionnelle du pillage international des richesses du sous-sol congolais à travers des propos qui ont provoqué de l’émoi voire de la colère chez nombreux congolais. En fait, ces « révélations » ne font que traduire la matérialité de l’idéologie néolibérale dans la gestion publique contemporaine des Etats africains, ce qui apriori n’en fait pas une nouveauté face à l’abondante littérature critique des échecs et des violences de cette idéologie qui véhicule encore l’esprit du capitalisme ultime en Afrique[3], spécialement dans la gestion des ressources naturelles[4].   

Cependant, l’intérêt d’analyser l’interview donnée par Albert YUMA réside dans la compréhension particulière d’un cas de figure de la RDC, pour lequel le néolibéralisme s’est mué en véritable néocolonialisme, opérant ainsi des actes matériels de pillage qui véhiculent à la lettre les prémonitions de nombreux penseurs africains avant-gardistes sur la question du néo-colonialisme[5].   

I. Les « dits » sur l’aliénation économique des actifs miniers de la GECAMINES ou comment des mines du Congo ont cessé d’appartenir aux congolais  

À la question d’Alain FOKA, cherchant à comprendre pourquoi la RDC, avec toutes ses richesses du sous-sol en particulier, n’arrivait pas malgré toute sa production minière stratégique à décoller économiquement et à satisfaire les besoins sociaux de ses populations locales ; Albert YUMA a donné des explications bouleversantes. En gros, YUMA a déclaré que suite au contexte politique et militaire lié à l’effort de guerre au début des années 2001 ; l’Etat congolais a été contraint par ses partenaires multilatéraux et bilatéraux à céder la majorité de ses actifs miniers détenus en particulier par la GECAMINES, à des sociétés étrangères, sous l’espoir que celles-ci généreraient de la croissance économique à travers l’apport de leurs capitaux. Ainsi, un processus de libéralisation rapide s’est opéré en partant des réformes multiples notamment l’adoption des nouveaux codes minier de 2002 et du code des investissements qui donnaient la part belle aux sociétés étrangères aux termes des « conseils » prodigués notamment par le Fonds Monétaire international et la Banque mondiale.  

Albert YUMA explique que ce processus qui a abouti au contrôle du secteur minier katangais en particulier et congolais en général se traduit par le fait que quand la RDC exporte ses minerais, c’est en réalité le fait de 6 entreprises majoritairement étrangères qui contrôlent cette exportation notamment KCC, TFM, RWASHI, SICOMINES, Glencore, etc. Ainsi, la GECAMINES, entreprise publique devenue actionnaire minoritaire sur des sites sur lesquels il avait jadis un contrôle absolu, n’a quasiment plus rien à dire et ne pèse pas vis-à-vis de ces entreprises étrangères qui contrôlent dorénavant la majorité des actions grevant les mines congolaises. Ce qui est encore choquant ce qu’Albert YUMA reconnaît que ces entreprises étrangères, majoritaires dans le contrôle des anciens actifs miniers de la GECAMINES, avec une production qui dépasse aujourd’hui un million des tonnes par an ne contribuent même pas à 17% du budget national congolais pendant que lorsque la GECAMINES était l’actionnaire unique du secteur minier, elle produisait près de 500.000 tonnes par an et elle contribuait à plus de 70 % à tous les besoins budgétaires de l’Etat.

 Il ressort de ce processus de libéralisation avec l’insertion « des investisseurs privés » dans le capital de la GECAMINES, une véritable supercherie dont a été victime la nation congolaise de la part de ces entreprises soutenues par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire international qui ont œuvre d’un véritable gangstérisme financier digne d’un roman de la série Polar. En fait, Albert YUMA explique comment la promesse des impôts et des dividendes conséquents n’a pas aboutie parce que les fameux investisseurs avaient eux-mêmes donnés en garantie les actifs miniers congolais à des banques étrangères pour garantir les prêts reçus auprès d’elles. Ces sociétés étrangères ont donc emprunté au lieu d’amener leurs propres capitaux financiers tels que promis. Plus étonnant, il s’agit des prêts imposés à l’Etat congolais par ces entreprises à des taux d’intérêt qui dépassaient 10% alors qu’elles les avaient eus auprès de leurs banquiers à un taux de 2% ou 3%. Il donne l’exemple à cet effet que sur une moyenne des 15 milliards des dollars d’exportation annuelle de cobalt et du cuivre ; c’est à peine que le Congo parvient à y décrocher 1 milliard des rétributions publiques.    

II. Les non-dits du processus de bradage d'actifs miniers et d’autres biens et services du portefeuille public vers la ruine de l’Etat 

Au-delà de la bonne volonté apparente, cherchant à faire franc-jeu dans l’interview donnée en contexte de positionnement politique, ironiquement reproché à demi-mot par Alain FOKA ; Albert YUMA dans ses « dits » a volontairement ou involontairement laissé de côté des « non-dits » qui concernent d’autres contours de ce pillage systématique du sous-sol congolais tel que larvé par le droit des affaires et sa violence performative.

Tout d’abord, bien qu’ayant reconnu la responsabilité politique de l’Etat congolais autour des mauvais choix politiques dans ce pillage des ressources naturelles au cœur de la déliquescence de la GECAMINES dont il dirige le Conseil d’Administration ; Albert YUMA a semblé parlé de l’implication des élites politiques congolaises ayant validé ces types d’abus à la troisième personne voire à l’impersonnel. Une telle technique de communication politique voire de manipulation de masse tendrait à accepter les crimes sans en identifier les auteurs ou à la limite à trouver des auteurs des actes tout en ménageant leur irresponsabilité politique, pénale et axiologique. Il s’agit d’une technique de communication propre à la propagande sous le style d’Edward Bernays[6], prévalant une justification du pillage des richesses du sous-sol congolais, qui serait fondée sur un contexte exceptionnel de guerre ou de crise économique et commerciale pour invalider toutes responsabilités quelconques.  Pourtant, tout porte à croire que c’est d’abord l’irresponsabilité congolaise qui a ouvert la voie à tous les vautours extérieurs pour dépecer le patrimoine du sous congolais à leur guise. Il ne faut certes pas ramener tout à l’année 2002 qui a vu des réformes juridiques décomplexer le pillage du Congo déjà amorcé sous la présidence Mobutu.

 Alain Deneault nous en dit long sur ce processus de pillage qui entra dans sa phase décisive dès 1996 en forçant la main à un Mobutu décadent d’un côté et en appuyant d’un autre côté les rebelles de l’AFDL et leurs alliés des pays voisins de l’Est du Congo. Ainsi, cet auteur nous apprend comment des contrats léonins ont toujours servis à la fois les multinationales et les élites compradores contre leurs peuples. Il observe comment sous la décadence de Mobutu, les grandes puissances voient dans son affaiblissement « l’opportunité sans précédent d’ouvrir la formidable manne économique que représente le Zaïre aux marchés internationaux (…) jusqu’à ce que le processus de privatisation imposé par la Banque mondiale permette d’y remédier (…) En sursis, Mobutu accepte finalement lui-même de privatiser les vaches à lait du régime : la Gécamines est à vendre en pièces détachées (...) » [Lundin Group qui visait dès 1996 les sites de Tenke-Fungurume] « se les verra finalement attribués parmi la dizaine de soumissionnaires en lice, comme partenaire majoritaire (55%) d’une société mixte avec la Gécamines (45%) (…) pour la suite, Lundin Group « cherche à s’accaparer le gisement aurifère de Kilo-Moto au nord-est du pays (…) en 1996, la Barrick Gold Corporation – une société canadienne dans laquelle les ex-chefs d’État Bushsr et Brian Mulroney sont conseillers – obtient également de Mobutu une concession de la mine de Kilo-Moto d’une étendue de 80.000km2 (…) Barrick s’est ensuite allié aux Ougandais qui occupent l’est du Congo durant les années d’instabilité à venir, afin de prendre le contrôle du territoire. La société Banro de Vancouver prend pour sa part en 1996 le contrôle de la SOMINKI (Société    Minière et Industrielle du Kivu) »[7]. C’est donc du dépècement du secteur minier amorcé par le Président Mobutu et que les présidents Kabila Père-et Fils vont continuer le triste processus, en lui donnant le cadre institutionnel d’un « pillage légalisé » par les lois qui consacrent une fumisterie libérale justifiant des avantages exorbitants aux « investisseurs » qui n’ont que gagés les actifs reçus auprès des banquiers extérieurs.  

Ensuite, en essayant de présenter la nouvelle loi minière de 2018 comme une « victoire » dans la résistance de l’Etat congolais contre les vautours privés, multilatéraux, bilatéraux et leurs sociétés multinationales implantées au Congo tout en présentant l’ancien président Joseph Kabila comme un résistant d’un problème qu’il a lui-même facilité et bénéficié selon plusieurs rapports indépendants[8] ; Albert YUMA opère un populisme communicationnel. Il passe sous silence les avantages des élites locales, tirés du processus de désengagement de l’Etat vis-à-vis des entreprises du portefeuille. Ces élies proches de la clientèle kabiliste veulent instrumentaliser la loi adoptée à la sauvette en 2018 pour cacher tout leur complicité aux pillages antérieurs. Albert YUMA voudrait faire croire aux congolais que le pillage du sous-sol congolais durant l’ère Kabila fut uniquement de la faute des « méchants occidentaux » et/ou « des méchants chinois » qui ont imposé des réformes suicidaires pour l’économie congolaise et de la mise sous-tutelle néocoloniale de l’Etat spolié de ses ressources économiques importantes. Une telle posture cache les nombreux conflits d’intérêts qui ont caractérisé ces réformes politiques qui ont profité à la plupart des acteurs politiques congolais qui se sont régalés du dépècement public de l’Etat, opéré à la suite de la libéralisation enclenchée à partir de 2002 jusqu’en 2018, à travers une  "seconde mort économique" de l’Etat congolais après les scandaleuses mesures de zaïrianisation des années 1970 qui avaient enrichies la clientèle politique du président MOBUTU.

Bien plus, en voulant uniquement justifier les échecs congolais sur le dos de la nature violente du système capitaliste ; Albert YUMA n’arrive pas à convaincre car dans le même temps voire dans les mêmes contextes, d’autres pays africains se sont ouvert aux politiques de libéralisation publique tout en ménageant une prospérité partagée pour leurs peuples. C’est le cas des pays comme le Botswana, la Namibie, la Tanzanie, le Ghana, et même l’Angola, qui a connu une longue période d’instabilité armée. C'est d'abord la corruption, l'absence de projet politique ambitieux et le clientélisme politique qui n’ont pas permis un réel essor socioéconomique en RDC mais aussi de l’incapacité à provoquer un véritable patronat congolais qui prenne enfin le leadership économique au sérieux en favorisant des vrais opérateurs économiques et non des « politiciens entrepreneurs ». Paradoxalement, Albert YUMA qui cumule en même temps la fonction du président de la Fédération des Entreprises du Congo ne semble pas avoir donné des réponses sérieuses pour la capacité pour les entrepreneurs congolais de reprendre la destinée économique du pays pour en finir avec l’éternelle omniprésence des entreprises étrangères dans le contrôle des secteurs clés, 60 ans après la décolonisation nominale.

Enfin, en annonçant la création d’une structure dite « Société Générale du Cobalt » qui dépendrait de la GECAMINES et qui serait destinée à réglementer l’artisanat au titre de solution provisoire, Albert YUMA fait un aveu d’impuissance de l’Etat congolais vis-à-vis des multinationales qui pillent le Congo en lui laissant des miettes. Sa communication traduit la volonté à s’en prendre à plus faible que soi à savoir les pauvres exploitants artisanaux qui essaient de survivre face à l’irresponsabilité publique de l’Etat.  Le caractère envahissant de l’Etat dans ce secteur artisanal, soi-disant pour le règlementer ne conduira qu’à des nouvelles violences qui témoignent des logiques brutales déjà mises en lumière par Jean Marc ELA dans les rapports de l’Etat type africain aux acteurs périphériques[9] tandis que le Congo en donne la meilleure caricature d’une telle triste réalité. En s’en prenant au secteur artisanal qui représenterait moins de 30 % de la production du cobalt selon les dits d’Albert YUMA, on risque d’y voir se développer une mise à l’écart des populations sans qu’il y ait une juste redistribution, ce qui accentuerait la misère locale et l'insécurité physique au-delà du discours techniciste peu crédible.  En voulant justifier qu’on ne peut pas brusquement changer les règles du jeu vis-à-vis des exploitants « industriels », Albert YUMA semble sous-entendre qu’il y aurait des « industriels » dans ce pillage du sous-sol congolais alors que les sociétés épinglées par lui-même ne font qu’amener de la matière brute extraite et légèrement traitée vers les véritables industries occidentales et chinoises. Il aurait été plus crédible en annonçant une renégociation des clauses pour que le cobalt congolais soit extrait et traité localement, ce qu’il ne fait pas, alors que le Botswana est arrivé à imposer une telle clause aux sociétés implantées sur son territoire en ce qui concerner l’exploitation du diamant. Le Congo se satisfait donc de l’extractivisme minier le plus vil, ce qui en rajoute à sa faiblesse politique et à sa misère entrepreneuriale.  

III. Dérives de « l’expertocratie » dans la néo-colonie minière du Congo 

En partant des non-dits identifiés ci haut dans l’interview ; il se dégage des défis pour les populations locales dans leur capacité à s’organiser pour résister contre le pillage des ressources naturelles. Ces défis comprennent la violence de « l’expertocratie » et la violence des lois scélérates qui performent l’idéologie économique orthodoxe ou mieux, la déconomie.  

Parlant de « l’expertocratie », Mattias Roux note l’avènement en politique de la figure de « l’expert » comme une marque du néolibéralisme. L’expert supplante à la fois les figures anciennes du « technocrate » et du « spécialiste » et traduit une ère politique nouvelle qui renforce la gouvernementalité publique. Ainsi, l’emprise de "l’expertocratie" va de la « mort du peuple » vers « la naissance de l’opinion publique » facilement manipulable par la figure de l’expert, le glissement de la figure du spécialiste vers la figure de l’expert, le remplacement du gouvernement par la gouvernance pour chuter aux techniques du savoir/pouvoir dans l’orientation des politiques publiques[10]. Dans le contexte congolais, c’est la consécration de "l’expertocratie" qui a dès l’année 2002 conduit à des réformes publiques radicalement libérales, mobilisant les « experts » de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire international et leurs affidés locaux pour imposer un ordre nouveau dans la gestion des ressources naturelles et des services publics. Avec les nouveaux codes minier, forestier, des hydrocarbures, des investissements, jusqu’à la loi portant désengagement de l’Etat de nombreuses entreprises publiques; l’emprise de l’expert a rôdé partout en excluant quasiment les parlementaires et les autres catégories de la société civile et des collectivités publiques locales d’un débat considéré comme de l’ordre de l’expertise. C’est donc sous cette emprise que des actifs miniers de la GECAMINES ont été aliénés presque à vil prix.  L’emprise de l’expertocratie durant la période 2002-2018 traduit en réalité l'aboutissement d'un long processus de recolonisation économique du Congo qui remonte déjà aux vielles politiques d’ajustements structurels imposés durant  la décennie 1980-1990.

Pour valider ses discours et politiques au niveau interne des Etats en général et dans le contexte du Congo en particulier ; « l’expertocratie » a besoin de trois forces à savoir le concours des élites compradores, la mobilisation de la « déconomie » internationale et le recours aux « lois scélérates » qui sanctifient la violence de l’arbitrage international comme bouclier contre la justice interne et les contestations populaires.

En premier lieu, « l’expertocratie » recourt aux élites compradores, c’est-à-dire à des élites locales sans grandes ambitions et qui servent d’intermédiaires dans le négoce et l’implémentation du capitalisme international au niveau local. Pour leurs peuples, ces élites compradores sont des « experts en tout ». Ainsi, elles font rarement face à des contradictions non seulement parce qu’elles sont peu nombreuses dans l’accès à l’information publique mais aussi parce qu’elles créent les conditions d’une société dominée par la pensée unique. Parfois, la légitimation de cette pensée unique dans le contexte africain et congolais se sert de la perversion de la tradition (respect dû au chef, respect dû aux aînés) ou alors du détournement des évangiles (« tout pouvoir vient de Dieu »). Dans le cas du Congo, c’est pratiquement ce processus d’intermédiation élitaire qui a vu ces élites compradores mobiliser de l’énergie politique et intellectuelle pour pousser à des réformes politiques favorisant les meilleures conditions de patrimonialisation en contexte des conflits d'intérêts scandaleux[11].  Ce processus est parti de la grande série des réformes ultralibérales de 2002 (réformes minière, forestière, investissements, etc.) vers d’autres réformes notamment celle de 2008 sur le désengagement de l’Etat vis-à-vis des entreprises publiques. 

Albert YUMA dans sa communication semble passer sous silence le rôle joué par ces élites politiques, ou du moins ces « politiciens entrepreneurs » dans la capture de la rente liée au processus de libéralisation et/ou de privatisation des secteurs publics en RD Congo sous la présidence de Joseph Kabila.   En réalité cette protubérance des élites compradores en RDC traduit des séquelles de la colonisation, comme le note Frantz Fanon affirmant que « la bourgeoisie nationale prend la place de l'ancien peuplement européen (…) Dorénavant elle va exiger que les grandes compagnies étrangères passent par elle, soit qu'elles désirent se maintenir dans le pays, soit qu'elles aient l'intention d'y pénétrer. La bourgeoisie nationale se découvre la mission historique de servir d'intermédiaire. Comme on le voit, il ne s'agit pas d'une vocation à transformer la nation, mais prosaïquement à servir de courroie de transmission à un capitalisme acculé au camouflage et qui se pare aujourd'hui du masque néo-colonialiste. La bourgeoisie nationale va se complaire, sans complexes et en toute dignité, dans le rôle d'agent d'affaires de la bourgeoisie occidentale. Ce rôle lucratif, cette fonction de gagne-petit, cette étroitesse de vues, cette absence d'ambition symbolisent l'incapacité de la bourgeoisie nationale à remplir son rôle historique de bourgeoisie »[12]. La seule différence dans le contexte congolais c’est qu’à côté des bourgeoisies occidentales originaires, il s'est progressivement ajouté les bourgeoisies asiatiques notamment chinoise,  libanaise, indopakistanaise, israélienne; lesquelles manipulent également la bourgeoisie nationale en acteur compradore en transformant des élites politiques congolaises tels des garçons de course dans le dépérissement des ressources de la nation.  

En deuxième lieu, « l’expertocratie » recours à la mystification de l’idéologie capitaliste et sa matrice théorique du libéralisme économique . En réalité, l’application de ces postulats en économie publique conduit à ce que Jacques Généreux a qualifié de « déconomie ». La « déconomie » est chez cet auteur un management qui tue les gens en usant des lois économiques qui n’ont apporté jusqu’ici aucune prospérité partagée aux peuples par des politiques anti-crises qui aggravent les crises[13]. Malheureusement, la plupart de ces théories de la déconomie sont celles qui ont influencé les réformes politiques au Congo à travers des mesures radicales de libéralisation et/ou de privatisation.  Ce processus de libéralisation et/ou de privatisation conduit souvent à ce qu’Alain Deneault qualifie de « privatiser en privant ». Cette stratégie consiste en la privatisation du bien public qui « ne procède de rien d’autre qu'une privation. En même temps que le libéralisme économique promeut brutalement cet art de privatisation dans les milieux de ceux à qui cela profite, la gouvernance sert à en amortir le choc, pour les esprits seulement (…) Quand il ne s’agit pas de surpayer au profit d’exploitants des biens fabriqués et distribués par des subalternes scandaleusement sous-payés.  Le profit des multinationales, vu ainsi, procède d’une sorte d’impôt privé étranger à tout intérêt public. Il s’agit autrement dit, de logiques mafieuses légalisées »[14]. Ainsi, au Congo, la privatisation a privé l'Etat de ses ressources passées, de l'aveu d'Albert YUMA lui même. 

En troisième lieu, c’est la préférence du recours à l’arbitrage international comme mécanisme de règlement des conflits miniers en défaveur de la justice nationale. Une telle stratégie traduit le mieux la violence symbolique de « l’expertocratie » néolibérale qui a également ses tentacules dans le contrôle des instances arbitrales de règlement des conflits dans la mesure où la plupart d’elles agissent en fonction des intérêts de la déconomie internationale. Cet état des faits facilité par l’OMC, Organisation Mondiale du Commerce, en tant que gendarme des relations économiques internationales et de l’ordre capitaliste des systèmes-mondes[15] pousse les Etats par toutes formes des combines alliant carotte et bâtons à avaliser l’adoption des mécanismes des règlements des différents extra-juridictionnels. Cette adoption des lois que nous considérons comme « scélérates » conduit à sacrifier les poursuites internes contre des multinationales auprès des instances judiciaires nationales, limitant ainsi les voies populaires de contestation face au pillage des ressources naturelles des peuples. À la limite, les populations se trouvent alors cloitrées dans la double réaction à la fois contre leurs propres Etats qui les trahissent sur l’autel du capitalisme et contre la déconomie de la mondialisation qui conduit les multinationales à s’accaparer allègrement des espaces déterritorialisés au profit de la seule logique du marché international, objectivé par le droit formel souvent contre les subjectivités sociales, anthropologiques et culturelles. Des cas où les Etats tentent de protester ou de réévaluer les clauses des contrats ont souvent débouché à des condamnations par les instances arbitrales contre ces Etats,  notamment la RDC, condamnée à plusieurs reprises. « L’expertocratie » dans sa bien-pensante posture tente alors et souvent de dissuader les peuples qu’il n’y a pas d’autre issue que de céder aux caprices de ces "bienfaiteurs" investisseurs, « créateurs d’emplois » et des conditions de bien-être, introuvables hélas.  

IV. « Sortir de la grande nuit congolaise » : quelques pistes possibles et urgentes 

Au regard de tout ce qui précède, l’on peut en définitive se demander que faire ? Comment vaincre cette violence capitaliste qui semble intemporelle et sans issue pour les populations prolétarisées continuellement ? Tout au moins, comment faire en sorte que le capitalisme qui a créé un minimum de bien-être chez les autres peuples, récemment en Asie du Sud-Est et en Amérique latine ne soit plus un désastre éternel contre le continent africain ?

Sans donner des solutions miracles qui ressembleraient à une panacée pour une problématique complexe et qui s’est structurée dans le temps long ; nous nous limiterons à donner quelques pistes non exhaustives au titre d’une boîte à outils sur 3 niveaux. Il d’agit en gros de repolitiser les catégories sociales populaires, d’annuler les avantages des réformes politiques truffées des conflits d’intérêts, de dol ou de violence ; de diversifier l’économie nationale face à l’emprise minière et de provoquer une vraie décentralisation politique au Congo.  

Le premier niveau, demeure la diversification de l’économie congolaise pour quitter l’emprise extractiviste du secteur minier (et forestier), source des guerres et des vulnérabilités chroniques vis-à-vis des caprices des capitalistes et de leurs bourses internationales. L’agriculture et le tourisme sont les deux secteurs capitalisables à court terme et dans l’urgence, à la seule condition que le secteur agricole ne soit plus encore une fois troqué par la paresse entrepreneuriale des bourgeoisies nationales au profit des investisseurs étrangers. Travailler sur les formes de sécurisation foncière qui promeuvent l’agriculture paysanne intégrée dans une politique d’agriculture industrielle pour en finir avec l’opposition entre les deux types d’agricultures s’avère important. S’imprégner des modèles sud-asiatiques (Vietnam, Inde, Thaïlande, etc.) ayant intégré une collaboration fructueuse de la paysannerie dans l’industrie est une voie intéressante mais il faut poser les bases solides d'une industrialisation qui impose l'accès accru à l'énergie électrique trop faible au Congo. Aussi, les préalables de la sécurité économique et de la sécurité physique s’imposent, d’où l’urgence de rétablir la paix durable et d’assainir la gestion publique.

Le deuxième niveau c’est de provoquer des réformes courageuses en RDC vers une forte autonomisation des collectivités publiques locales notamment les provinces, les communes, et les secteurs et chefferies en leur donnant un pouvoir important et réel dans la prise des décisions sur des investissements publics qui affecte nt leurs milieux. Bien que la réforme constitutionnelle de 2006 ait déjà levé des options de décentralisation politique poussées, voire de régionalisation ; une accélération politique de leur mise en œuvre est plus qu’urgente pour juguler les frustrations grandissantes localement. La répolitisation de la société civile comme levier des contrepouvoirs doit dès lors s’imposer en faisant des problèmes politiques comme étant des problèmes de tous pour en finir avec « l’expertocratie » politicienne qui a souvent mis de côté les populations locales et pour mieux manipuler l’imaginaire de l’opinion publique à travers la propagande du discours technique.

Le troisième niveau est la possibilité de provoquer, sans complaisance, un état des lieux général sur les mesures politiques passées dans la zaïrianisation sous Mobutu et des mesures politiques de libéralisation et de privatisation sous Joseph Kabila. Il s’agit donc de reconsidérer les droits passés souvent acquis dans la complaisante publique et le clientélisme politique. Redistribuer les grandes exploitations foncières, minières et forestières à des vrais opérateurs économiques locaux, qui ne soient pas politiciens s’avère urgent sans y exclure la possibilité d’ouvrir la gestion de ces exploitations agricoles ou industrielles aux opérateurs étrangers sérieux moyennant des limitations strictes et des appels d’offres clairs. Une ouverture aux étrangers demeure importante pour en finir avec un chauvinisme miséreux mais sans reproduire les erreurs du bradage de l’Etat aux sociétés étrangères d’où l’intérêt de garder le postulat légal de la domanialité publique, assortie des mesures concessionnaires car dans l’esprit, elle fut intéressante mais hélas capturée par la cupidité des élites politiques qui ont conduit tous les biens reçus à la faillite générale. Il est aussi important de se défaire de l’idéologie néolibérale de la propriété privée radicale et des incitants fiscaux aux investisseurs en travaillant plutôt sur la transparence publique qui est plus importante car ce n’est pas les lois qui attirent les investisseurs mais l’éthique publique dans leur mise en œuvre à travers un climat d’affaires assaini et respectueux des règles du jeu. Néanmoins, une domanialité radicale est également à éviter pour ne pas reproduire les désastres d’un capitalisme d’Etat sous la capture des élites politiques d’où des mesures de libéralisation et de privatisation assouplies. A ce sujet la réforme de 2008 a été équilibrée au niveau textuel[16] mais hélas sa mise en œuvre a été comme souvent source des problèmes, des violations et des graves confits d'intérêts. Redonner du pouvoir aux tribunaux nationaux s’avère également important en s’abstenant des clauses qui priorisent l’arbitrage international au détriment des tribunaux nationaux, accessibles par le commun des congolais.

[1] Générale des Carrières et des Mines, ex-UMHK (Union Minière du Haut Katanga) durant la colonisation belge. C’est la plus grande société minière congolaise, aujourd’hui désubstantialisée en grande partie de ses capitaux.

[2] Journaliste à la Radio-France internationale (RFI) où il anime deux importantes chroniques axées sur l’histoire politique de l’Afrique (Archives d’Afrique) et l’actualité politique du continent (Le Débat africain).

[3] Thierry Amougou, L’Esprit du Capitalisme ultime. Démocratie, marché et développement en mode kit Occident/Afrique Subsaharienne, Presses universitaires de Louvain, 2018.

[4] Saïd Bouamama S., Manuel Stratégique de l’Afrique, Investig’Action, 2018, Pages 25 à 42 s’agissant de la RDC (« Les guerres du Congo : du sang sur les minerais. De l’uranium au coltan »).

[5] Kwame Nkhrumah, Neo-colonialism. The last stage of imperialism, 1966. Lire avec intérêt les pages 197 à 2019 sur le cas congolais et les pages 239 à 255 sur les mécanismes réels du néo-colonialisme.

[6] Edward Bernays, Propaganda. Comment manipuler l’opinion publique en démocratie, Paris, éditions la Découverte, 2007.

[7] Alain Deneault avec Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, Québec, éditions écosociété, 2008, pages 53-56. 

[8] Pulitzer Center on Crisis Reporting & Congo Research Group, Les richesses du Président. L’entreprise familiale des Kabila, Rapport de recherche, 2017, disponible sur http://congoresearchgroup.org/wp-content/uploads/2017/07/Les-Richesses-du-Pre%CC%81sident.pdf, consulté le 22/04/2021.

[9] Jean Marc ELA, Quand l’Etat pénètre en brousse. Les ripostes paysannes à la crise, Paris, Karthala, 1990.

[10] Mattias Roux, J’ai demandé un rapport. La politique est-elle une affaire d’experts ? Paris, Flammarion, 2011, pages 21-42.

[11] The Carter Center, A State Affair: Privatizing Congo’s Copper Sector, Congo report, disponible sur https://www.cartercenter.org/resources/pdfs/news/peace_publications/democracy/congo-report-carter-center-nov-2017.pdf consulté, le 22/04/2021.

[12] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002, pages 148-149.

[13] Jacques Généreux, La déconomie. Quand l’empire de la bêtise surpasse celui de l’argent, Paris, Seuil, 2018.

[14] Alain Deneault, La Médiocratie avec Politique de l’extrême centre et « Gouvernance », 2016, page 220-221. 

[15] Immanuel Wallerstein, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des systèmes-mondes, Paris, La Découverte.

[16]Loi n°08/007 du 07 juillet 2008 portant dispositions générales relatives à la transformation des entreprises publiques, Journal officiel de la RDC, 49ème année, édition spéciale 2008 ;

Loi n° 08/008 du 07 juillet 2008 portant dispositions générales relatives au désengagement de l’Etat des entreprises du portefeuille, Journal officiel de la RDC, 49ème année, édition spéciale 2008 ;

Loi n° 08/009 du 07 juillet 2008 portant dispositions générales applicables aux établissements publics, Journal officiel de la RDC, 49ème année, édition spéciale 2008 ;

Loi n° 08/010 du 07 juillet 2008 fixant les règles relatives à l’organisation et à la gestion du portefeuille de l’Etat, Journal officiel de la RDC, 49ème année, édition spéciale 2008. 

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Après avoir claqué la porte du parti Les Républicains, ils ont repris leur carte pour obtenir l’investiture présidentielle. Pendant des mois, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand ont remis les mains dans le cambouis partisan et arpenté les routes de France pour convaincre.
par Ilyes Ramdani
Journal — France
Les macronistes s’offrent un rassemblement de façade
Divisée avant d’être officiellement unie, la majorité présidentielle s’est retrouvée, lundi soir, pour tresser des louanges à Emmanuel Macron et taper sur ses adversaires. Un exercice poussif qui ne risque pas de « marquer l’histoire ».
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
La beauté fragile d'un combat
« Nous ne combattons pas le réchauffement climatique, nous nous battons pour que le scénario ne soit pas mortel. » Parfois, par la grâce du documentaire, un film trouve le chemin de l’unisson entre éthique et esthétique. C’est ainsi qu’il faut saluer « L’hypothèse de Zimov  », western climatique, du cinéaste Denis Sneguirev, à voir absolument sur Arte.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
La nullité pollue
Il y a peu, vautré devant un énième naufrage filmique d’une plateforme de streaming, j'ai réalisé que ces plateformes avaient entrainé une multiplication délirante des navets qui tachent à gros budget. Fort bien. Mais quand va-t-on enfin parler de l’empreinte écologique démente de ce cinéma, cet impensé dont on ne parle jamais ? Ne peut-on imaginer des films plus sobres -tels ceux de Carpenter ?
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
Les Œillades d'Albi : « Retour à Reims (fragments) » de Jean-Gabriel Périot
Autour de l’adaptation du livre autobiographique du sociologue Didier Éribon « Retour à Reims », Jean-Gabriel Périot avec l’appui de nombreuses archives audiovisuelles retrace l’histoire de la classe ouvrière de 1950 à nos jours.
par Cédric Lépine
Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé