Réponse à la tribune du monde :"la pensée décoloniale etc."

Et voilà une « tribune », initiée par on ne sait pas qui, et qui prétend démontrer que celles et ceux qui pensent que les colonisations de la France continuent à avoir des effets sur les rapports sociaux en métropole et ailleurs sont des « nouveaux racistes », des racistes anti-blancs, même si le terme n’est jamais cité entièrement.

  En fait de démonstration, on a droit à une suite d’assertions, jamais étayées par une quelconque argumentation, ni des références précises à des discours tenus. Non, on est juste dans la dénonciation d’une manœuvre dangereuse d’activistes ayant réussi à prendre pied sur les terres des intellectuels.

Ordinairement, les « appels » ou les « tribunes » signées par des gens de renom, concernent un désaccord avec une politique publique. Il s’agit d’interpeller des représentants politiques pour faire évoluer une situation jugée mal venue, par des acteurs concernés, et par des têtes pensantes qui relaient le message. Là, rien de tout ça : on ne connaît pas l’objectif des personnes qui sont à l’origine du message, ni ce qu’ils en attendent. C’est simplement de la dénonciation d’idéologie incorrecte, au regard de valeurs qui sont tellement évidentes qu’elles ne sont pas clairement énoncées.

J’ai repris ci-dessous, et commenté, les principaux points de cette tribune « collective » publiée dans le Monde le 25/09/2019.

  • Les signataires ne définissent pas ce qu’ils entendent par pensée “décoloniale”, comme si cette appellation recouvrait un concept clair et consensuel.
  • D’emblée, ils accusent : « des militants, obsédés par l'identité, réduite à l'identitarisme », et sous couvert d'antiracisme et de défense du bien, imposent dans le champ du savoir et du social des idéologies racistes. Affirmations totalement gratuites, non étayées par quoi que ce soit. Qui impose quoi et comment ???
  • Et ça continue dans le même registre : « Ils usent de procédés rhétoriques qui consistent à pervertir l'usage de la langue et le sens des Ils détournent la pensée de certains auteurs engagés dans la lutte contre le racisme ». Là encore, on est dans l’affirmation, nullement argumentée, nullement appuyée sur des exemples précis.
  • Idem : « La pensée dite «  décoloniale » s'insinue à l'université. Elle menace les sciences humaines et sociales sans épargner la psychanalyse. Ce phénomène se répand de manière inquiétante. Nous n'hésitons pas à parler d'un phénomène d'emprise, qui distille subrepticement une idéologie aux relents totalitaire en utilisant des techniques de propagande. On cultive une approche totalitaire, en utilisant les termes de « menace » « emprise », sans citer, encore une fois, quoi que ce soit. Et on n’est pas loin de la théorie du complot, avec des termes comme « subrepticement », qui implique l’intention de tromper, voire de nuire.
  • Enfin, on parle du fond : Réintroduire la «race» et stigmatiser des populations dites « blanches» ou de couleur comme coupables ou victimes, c'est dénier la complexité psychique, Là, franchement, c’est de l’entière mauvaise foi. On mélange volontairement tout, en s’abritant ensuite derrière une phrase qui va forcément entrainer l’adhésion du lecteur : « ce n'est pas reconnaître l'histoire trop souvent méconnue des peuples colonisés et les traumatismes qui empêchent sa transmission ».
  • Réintroduire la race : de quoi s’agit-il ? Les personnes qui sont catégorisées dans la rubrique « militants de la pensée décoloniale » ont le tort de rappeler que ce sont les « blancs » qui ont inventé le racisme. Que les discriminations fondées sur les critères de couleur de peau sont encore extrêmement fréquentes dans notre pays (et d’en d’autres). Et les signataires d’écrire que c’est « stigmatiser » des populations etc. Et que c’est dénier la complexité psychique…Un peu comme si on accusait Marx de dénier la complexité psychique en décrivant la lutte des classes…
  • Ensuite, on part sur du déni total des acquis de la sociologie : « C'est une idéologie qui nie ce qui fait la singularité de l'individu, qui nie les processus toujours singuliers de subjectivation pour rabattre la question de l'identité sur une affaire de déterminisme culturel et social ». Justement, la question de l’identité est une affaire de déterminisme culturel, social ET de processus individuel, c’est ce qu’ont montré tous les travaux récents, notamment sur la question du genre. Réduire cela à une dichotomie débile est inquiétant (pour reprendre le ton de l’article).
  • « Cette idéologie qui relègue au second plan, voire ignore la primauté du vécu personnel, qui sacrifie les logiques de l'identification à celle de l'identité unique ou radicalisée, dénie ce qui fait la spécificité de l'humain. ». Je suis désolé, mais là encore, il s’agit de pures condamnations sans aucun argumentaire.
  • « Le racialisme, courant de pensée qui prétend expliquer les phénomènes sociaux par des facteurs ethniques - une forme de racisme masquée - pousse à la position victimaire, au sectarisme, à l'exclusion et finalement au mépris ou à la détestation du différent et à son exclusion de fait. ». Alors, là, oui, je suis d’accord, sauf que je pense que ce courant de pensée prétend expliquer « certains » phénomènes sociaux (et pas tous). Je ne suis pas du tout sûr que ce « courant de pensée » « pousse à la position victimaire », j’avais plutôt le sentiment qu’il incitait à engager une lutte pour l’égalité, pas des actions pour réparer les dégâts faits aux victimes. Quant à la « détestation du différent», je trouve ça particulièrement malhonnête. D’où ça sort ?
  • « Il s'appuie sur une réécriture fallacieuse de l'histoire, qui nie les notions de progrès de civilisation mais aussi des racismes et des rivalités tout aussi ancrés que le racisme colonialiste ». J’aimerai bien que l’on m’explique ce que veut dire « nier les progrès de civilisation », et à quoi fait allusion « mais aussi des racismes ». Par contre, pour les rivalités, je comprends aisément. Et les signataires mettent tout ça sur le même plan que le « racisme colonial », une sorte d’équivalence, quoi. En gros, les torts sont partagés.
  • « C'est par le « retournement du stigmate» que s'opère la transformation d'une identité subie en une identité revendiquée et valorisée, qui ne permet pas de dépasser la « race». Là est le subtil message, en jargon psychanalytique usuel, permettant d’affirmer que le discours « décolonial » s’enferre tout seul dans la notion de « race ».
  • « il s'agit là d'« identités meurtrières», pour reprendre le titre d'un essai d'Amin Maalouf publié chez Grasset en 1998, qui prétendent se bâtir sur le meurtre symbolique de l'autre. Là, au moins, c’est clair : s’identifier comme différent revient à se bâtir sur le meurtre symbolique de l’autre. C’est quasiment un oxymore.
  • « Ne nous leurrons pas, ces revendications identitaires sont des revendications totalitaires, et ces dérives sectaires, communautaristes, menacent nos valeurs démocratiques et républicaines en essentialisant les individus, en valorisant de manière obsessionnelle les particularités culturelles ». Encore une fois, le procédé de l’amalgame. Oui, les revendications identitaires peuvent être communautaristes (mais totalitaires, sectaires, pourquoi ?). En quoi menacent-elles nos valeurs démocratiques ? La démocratie est-elle le grand rouleau à pâtisserie pour égaliser tout le monde ? Ou n’est-ce pas au contraire un système politique permettant l’existence de différences ?
  • « Cette idéologie s'appuie sur ce courant multiculturaliste américain qu'est l'intersectionnalité, en vogue actuellement dans les départements des sciences humaines et sociales. Ce terme a été proposé par l'universitaire féministe américaine Kimberlé Crenshaw en 1989, afin de spécifier l'intersection entre le sexisme et le racisme subi par les femmes afro-américaines. ». On peut être cocu ET chef de gare, on peut aussi être femme ET afro-américaine. On peut cumuler plusieurs occasions d’être ostracisé. N’importe quel petit crétin vivant la Rabaterie sait ça.
  • La mouvance décoloniale peut s'associer aux postcolonial studies ou« études postcoloniales afin d'obtenir une légitimité académique et propager leur idéologie. Là où l'on croit lutter contre le racisme et l'oppression socio­ économique, on favorise le populisme et les haines identitaires. Ainsi, la lutte des classes est devenue une lutte des races’. Où est le lien entre les deux propositions ? En quoi l’assertion est-elle justifiée ?
  • Le paragraphe suivant, que je ne cite pas en entier, tente d’alerter sur une dérive idéologique qui s’insinue dans le domaine académique : « qui stipule que le service public de l'enseignement supérieur est laïque et indépendant de «toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique», est un fondement juridique protecteur de l'université et un argument majeur pour s'opposer à des manifestations idéologiques. »
  • « Nous appelons à un effort de mémoire et de pensée critique tous ceux qui ne supportent plus ces logiques communautaristes et discriminatoires, ces processus d'assignation identitaire qui rattachent des individus à des catégories ethno-raciales ou de religion ». On en peut qu’être d’accord avec de tels propos. Sauf que les auteurs font exactement cette démarche quand ils identifient celles et ceux qui sont dans la pensée « décoloniale ».

 

 

Au total, on se demande quel est l’objectif des signataires de cette tribune.

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