Présidentielle 2022. Une tactique de gauche pour des valeurs de gauche

Soudée par la défense de la démocratie, une candidature unique de la gauche peut retourner contre Macron le piège de l’élimination au deuxième tour. Il n’est pas vrai que les divergences politiques entre les gauches rendent impossible une candidature unique. Et il ne s’agit pas seulement de réalisme électoral.

Ce billet prend position pour une candidature unique de la gauche à l’élection présidentielle de 2022, non seulement par réalisme tactique, mais pour faire passer un message ferme alliant défense de la démocratie et justice sociale, tant contre la droite libérale-autoritaire macroniste ou LR que contre l’extrême-droite. Cette candidature permettrait à la gauche d’enchaîner une victoire à la présidentielle et aux législatives qui la suivront, ou du moins de se positionner comme une opposition crédible à l’extrême-droite et aux variantes du libéralisme autoritaire.

Comme en 2017, Macron entend utiliser la séquence présidentielle – législative comme un piège pour éliminer la gauche et conduire les électeurs/trices qui veulent faire barrage à l’extrême-droite à voter pour lui … ou, si cette fois-ci Macron est trop déconsidéré dans l’électorat, à voter pour l’autre parti défenseur des intérêts de l’oligarchie capitaliste, Les Républicains.

La gauche peut retourner ce piège. Le but de ce billet est de montrer par quel positionnement et quel programme électoral. Il n’est pas vrai que les divergences politiques entre les gauches rendent impossible une candidature unique à la présidentielle.

Vous l’avez compris, ce billet s’adresse aux partis de gauche, ainsi qu’aux citoyen.nes, mouvements et organisations non-partidaires se reconnaissant plutôt dans les valeurs de gauche.

Si les voix de gauche sont divisées au premier tour de la présidentielle, la « règle du jeu » de cette élection fonctionnera comme un piège pour la gauche. Tout le monde comprend qu’à moins d’un miracle on aura un deuxième tour entre l’extrême-droite et la droite dure version Macron ou LR. Et ce sera le prélude à un découragement de l’électorat de gauche pour les législatives, puis à une nouvelle offensive de démontage des droits sociaux et de la démocratie, une de plus ... En revanche, si la gauche se présente unie au premier tour de la présidentielle, elle peut dénouer le piège, ou plutôt le retourner contre la droite : si sa campagne est suffisamment attractive, entre autres pour les abstentionnistes, elle a de bonnes chances d’être présente au deuxième tour, puis de gagner la présidence, puis dans la foulée de gagner une majorité absolue ou relative aux législatives.

Une candidature unique de la gauche à la présidentielle ne résoudra pas en elle-même tous les problèmes, mais tout simplement elle ouvrira la possibilité d’une victoire de la gauche.

Récemment, à travers diverses initiatives de convergence, c’est une exigence d’unité concrète et opérationnelle que la gauche associative adresse à la gauche partidaire1. Cette exigence restera-t-elle déçue ?

Il y a quelque chose d’irresponsable dans le choix affirmé de certain.es dirigeant.es du PS et de EELV d’une soi-disant union à gauche sans la France Insoumise ni les autres gauches anticapitalistes. Il y a aussi de l’irresponsabilité chez les militant.es des gauches de la gauche qui sur les réseaux sociaux s’opposent à toute alliance pour la présidentielle avec les Socialistes et les Verts au motif qu’une telle alliance inclurait les héritiers réels ou supposés du social-libéralisme, les partisans du capitalisme vert, et les candidats à un gouvernement de centre gauche.

Soyons clair, le débat sur une alternative au néo-libéralisme autoritaire et au capitalisme est bien réel, il se pose dans toutes les questions qui agitent la société. Mais s’il sert de prétexte pour ne pas mettre en place une candidature d’union de la gauche là où elle est nécessaire, toutes les composantes de la gauche seront perdantes.

En outre c’est un débat complexe, dans lequel les divergences ne sont pas toujours très claires, et où personne n’a de solutions complètement convaincantes ni complètement prêtes à l’emploi.

Bref, le premier tour de la présidentielle n’est certainement pas le lieu où trancher les débats internes à la gauche.

Mais paradoxalement la gauche peut utiliser la présidentielle comme un moment pour régénérer la démocratie.

La constitution de la Cinquième République a fait de l’élection du président LE grand moment du choix politique. Il faut rompre avec cette idée infantilisante. L’idée que la conduite des affaires du pays puisse dépendre d’un individu, fût-il intronisé par le peuple, caractérise la Cinquième République plutôt comme une monarchie plébiscitaire qu’une démocratie. À l’opposé, selon les principes démocratiques que la gauche est censée défendre, c’est au parlement qu’il revient de définir les orientations du gouvernement2, on n’a pas besoin d’un guide suprême ou d’un Jupiter. La gauche devrait affirmer que l’élection la plus utile et la plus responsable est celle de l’Assemblée Nationale. Et dans l’immédiat la gauche pourrait faire un usage détourné de l’élection présidentielle : affirmer que si elle soutient un.e candidat.e ce n’est pas pour un rôle de guide suprême, mais pour un rôle qui consiste essentiellement à veiller au bon fonctionnement des institutions dans le respect des valeurs démocratiques. Un acte fort du ou de la candidat.e serait d’annoncer qu’il/elle ouvrira dès le début de la mandature un processus de révision de la constitution dans un sens démocratique, d’abord pour en finir avec les pouvoirs exorbitants et l’arbitraire du président3.

Et cela justifie une candidature unique de la gauche à la présidentielle : elle n’est pas seulement un regroupement tactique d’opportunité, elle fait sens. Face aux choix inégalitaires et autoritaires de la droite dure et de l’extrême-droite, cette candidature de la gauche doit incarner et actualiser les fondamentaux de l’identité que la gauche a hérité de l’histoire. Ce qu’on appelle la gauche, c’est, en principe, le camp de la démocratie et de la justice sociale (même si la gauche ne défend pas toujours vraiment ces principes).

La gauche peut s’appuyer sur cette identité pour présenter un scénario électoral en 2 temps :

- premier temps : on élit un.e président.e pour défendre et régénérer la démocratie, contre son dévoiement par la Cinquième République et par son inflexion libérale-autoritaire

- deuxième temps : aux législatives on met en place une majorité qui représente la gauche dans sa diversité et qui répond à la question sociale et écologique.

Dans une optique démocratique, pour choisir un.e président.e il n’est pas nécessaire d’être d’accord sur tout, et le plus important est de présenter un.e candidat.e que l’on juge capable d’incarner les valeurs de la démocratie et de veiller à ce qu’elles soient respectées. Aujourd’hui cette exigence est particulièrement importante face à la présence de l’extrême-droite, et face au fait que, de plus en plus dans les années récentes, on a assisté à des atteintes graves à la démocratie, de la part de la droite classique, mais aussi de Macron et de ses soutiens, ainsi que d’un certain nombre de responsables politiques faisant partie de la gauche.

Cela ne veut pas dire que la campagne présidentielle ainsi conçue se limitera à la question de la démocratie. Le ou la candidat.e doit aussi incarner l’action pour la justice sociale et pour les urgences écologiques. La campagne peut et doit donner lieu à un grand débat de société, sans lequel il n’y aurait ni espoir ni mobilisation : campagne sur le vécu des gens, sur les valeurs, et sur ce qu’on appelle les chemins de sortie de crise. Et cette campagne peut mettre en avant les larges convergences qui apparaissent ces temps-ci à gauche, dans les mobilisations sociales et plus largement dans l’opinion, face à l’urgence croissante des questions écologiques et sociales4. Une alliance de toute la gauche peut donc avoir un contenu programmatique assez étoffé. Elle peut esquisser une feuille de route pour le futur gouvernement. Elle peut même, si la dynamique unitaire est suffisamment forte entre les partis et entre les citoyen.nes, esquisser un « gouvernement futur », composé de commissions de travail unitaires correspondant à peu près aux différents ministères. Le programme concret de la gauche en campagne serait incarné face à l’électorat non tant par la personne du ou de la candidat.e, que par les équipes de ce gouvernement futur. On ne manque pas de projets pour la justice sociale, par exemple celui d’une Sécurité Sociale de l’Alimentation, ou encore les plans de création d’emplois pour le climat et de reconversion professionnelle. Il peut y avoir un consensus populaire contre les diktats et les lobbies de l’oligarchie financière, et sur la réorientation des investissements vers la transition écologique et sociale. Quant aux divergences, on peut en tenir compte sans les brandir au point d’en faire des points de rupture paralysants, et on peut prévoir des procédures pour les dépasser.

Ensuite il y aura les législatives, moins piégeantes que la présidentielle, et où les divergences au sein de la gauche pourront s’exprimer (y compris de manière clivante si cela permet d’avancer dans les solutions, ou au contraire par des compromis quand c’est possible). Les campagnes du premier tour des législatives, à commencer par les discussions sur les programmes, les candidat.es et les possibles coalitions, permettront l’expression des rapprochements et des divergences au sein de la gauche (même si on préfère dans certaines circonscriptions des listes d’union de la gauche pour qu’elle soit présente au deuxième tour).

Dans ce texte nous ne parlons que des élections nationale de 2022. Après, les avancées dans les lois et dans la vie sociale ne dépendront pas seulement de qui occupera les postes de pouvoir institutionnels, il y aura des débats au parlement, dans les administrations, dans la société civile, des actions de la part des associations non-partidaires, des syndicats, des mouvements sociaux…

Mais que la gauche donne d’abord l’exemple d’une politique unitaire responsable !

Marseille, avril 2021
Joël Martine, militant altermondialiste

1. Voir deux articles :

https://www.mediapart.fr/journal/france/101020/membres-d-un-parti-ou-de-la-societe-civile-un-millier-de-signatures-pour-une-candidature-unique-en-2022

et https://www.mediapart.fr/journal/france/120321/des-regionales-la-presidentielle-la-gauche-commence-s-occuper-de-ses-unions?page_article=2

2. À vrai dire pour que la démocratie se réalise de façon optimale il faut que le peuple la fasse vivre à tous les niveaux : du local au national et au-delà ; dans l’entreprise et dans la gestion des biens communs ; dans la liberté d’expression, dans les médias, dans les expériences de conventions citoyennes tirées au sort ; dans les associations, les partis, les mouvements sociaux … mais on a toujours besoin d’assemblées élues et contrôlées par les citoyen.nes pour formaliser les décisions communes et les lois.

3. Jean-Luc Mélenchon s’est prononcé plusieurs fois en ce sens, mais l’idée d’une démocratisation radicale des institutions, qu’on l’appelle Sixième République ou autrement, est soutenue bien au-delà de la France Insoumise. Sur ce sujet on pourrait commencer par réunir un ou deux panels de citoyen.nes sur le modèle qui a été expérimenté avec la Conférence Citoyenne sur le Climat : cette expérience a montré que des citoyen.nes tiré.es au sort et sociologiquement représentatif.ves du peuple français peuvent mener une discussion éclairée et libre, conduisant à des propositions de réforme à la fois audacieuses, raisonnables et acceptables par l’opinion. Les mensonges de Macron n’ont pas réussi à discréditer cet exercice d’auto-éducation de l’opinion publique. Connaissant les français.es, on peut parier que les avis qui émaneront d’une telle conférence sur la constitution ne seront pas aussi unanimes que ceux formulés sur le climat, mais seront tout autant inspirés par un souci de démocratie largement partagé. Je précise (sans l’argumenter ici) que les avis d’une conférence tirée au sort ne sauraient remplacer les décisions d’un parlement dont les élu.es sont responsables devant les électeurs et électrices. Simplement, cette méthode donne une image de la volonté de l’ensemble des citoyen.nes, les décisions des élu.es peuvent s’en écarter pour de bonnes ou de mauvaises raisons, et les citoyen.nes peuvent y réfléchir aux élections suivantes.

4. Voir Plus Jamais Ça, 34 mesures pour un Plan de sortie de crise, porté par une vingtaine d’organisations :

https://plus-jamais.org/wp-content/uploads/2020/09/Le-plan-de-sortie-de-crise.pdf

Cette initiative exprime une volonté de convergence entre des organisations parfois très différentes, telles que par exemple la CGT et Greenpeace. Toutefois ce programme n’est pas explicitement conçu pour une campagne électorale.

Voir aussi la liste de propositions des Rencontres des Justices, inspirées de l’économie sociale et solidaire : https://rencontrejustices.org/wp-content/uploads/2020/12/Rencontre-des-Justices_Lordre-du-jour-de-la-de%CC%81cennie-3.pdf

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