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Billet de blog 4 oct. 2021

QUAND TOTAL DÉFEND LA BIODIVERSITÉ … une « Solution Basée sur la Nature » ?

Cet article désigne trois coupables , une multinationale et deux gouvernements. Les faits sont énormes, les mensonges tout autant.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

première mise en ligne : 28 août 2021,

en vue du congrès de l’UICN,

sur le site d’ATTAC-Marseille :

https://local.attac.org/marseille/climat-transition/article/quand-total-defend-la-biodiversite-une-solution-basee-sur-la-nature

Ce texte résume et adapte les informations contenues dans l’article Anatomy of a nature-based solution, de Simon Counsell, conseiller de l’ONG Survival International :

https://redd-monitor.org/2021/04/16/anatomy-of-a-nature-based-solution-total-oil-40000-hectares-of-disappearing-african-savannah-emmanuel-macron-norwegian-and-french-aid-to-an-election-rigging-dictator-trees/

Sur le même sujet, voir aussi un article de Floriane Louison :

https://www.mediapart.fr/journal/international/270421/planter-des-arbres-la-fausse-bonne-idee-de-total-pour-compenser-ses-emissions-de-co2

En septembre 2021 le congrès de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) tire la sonnette d’alarme : le dérèglement du climat est en train de passer au premier rang des causes de l’extinction des espèces.

Un exemple : la Camargue, un territoire d’une riche biodiversité, est menacée de submersion par la montée du niveau de la mer suite à la fonte des glaces polaires, elle-même due aux émissions de gaz à effet de serre, en premier lieu par les industries pétrolières. Les catastrophes climatiques viennent s’ajouter à l’urbanisation incontrôlée qui remplace les sols naturels et agricoles par le béton et le goudron, et à la pollution des sols et de l’eau par les produits de l’industrie chimique, notamment les pesticides et les déchets plastiques.

L’UICN promeut les « Solutions Basées sur la Nature » (NBS en anglais), comme l’entretien des « puits de carbone » : il s’agit (pour simplifier) de protéger les forêts, les prairies et l’agriculture paysanne qui captent du CO2 dans l’atmosphère et le fixent dans le sol.

Mais ces solutions sont-elles suffisantes pour sauver la biodiversité partout sur la planète ?

Et les décideurs économiques et les gouvernements veulent-ils vraiment faire diminuer les gaz à effet de serre ? ou seulement faire semblant pour pour sauver la mise aux investisseurs ?

Un exemple : Total au Congo

En 2018 le gouvernement de la République du Congo (dite « Congo Brazzaville ») a ouvert plusieurs territoires à l’exploitation pétrolière. Il avait aussi un projet d’oléoduc devant relier les zones de concession pétrolière situées au nord du pays à la ville portuaire de Pointe Noire sur l’Atlantique. En 2019 le gouvernement attribue des concessions à des entreprises, dont la française Total et l’italienne Eni. Ces concessions empiètent sur la réserve du Lac Télé, territoire de forêt tropicale humide protégé par des accords internationaux et célèbre notamment pour ses gorilles. Et elles empiètent sur 90 % des tourbières les plus grandes du monde.

Il faut savoir qu’une grande partie de la surface de la République du Congo se présente comme un damier d’écosystèmes extrêmement riches en biodiversité et uniques au monde : forêt tropicale dense, zones humides, tourbières, savanes incluant des zones forestières. La tourbe est une terre formée de matière organique végétale qui se fossilise dans des zones humides – c’est comme du charbon, mais dans une première phase de fossilisation. En stockant la tourbe au fil des siècles sur plusieurs mètres de profondeur, les tourbières sont un « puits de carbone » extrêmement performant. De même, dans les savanes les herbes captent du CO2 et leurs racines stockent du carbone dans le sol. Toute intervention de machines industrielles dans ces secteurs a pour effet de perturber leur écosystème végétal. Et pire, quand on extrait de la terre ou de la tourbe on expose le carbone à l’air et il se forme du CO2.

En 2018-2019, curieusement, l’institution en charge de la réserve du Lac Télé n’a pas dénoncé publiquement les projets de concession. Il s’agit de la Wildlife Conservation Society, basée à New York. Il est possible que ce silence s’explique par le fait que les sociétés de conservation de la nature sont en grande partie financées par les multinationales intéressées à l’exploitation du pétrole, des mines, ou des bois de la forêt.

Le 3 septembre 2019, lors d’une rencontre à Paris avec le président congolais Denis Sassou-Nguesso, le président Macron signe l’engagement de la France à fournir 65 millions de dollars d’aide au Congo « pour la protection et la gestion soutenable des tourbières » et pour « définir les modalités de prévision, exploration et exploitation d’activités minières et pétrolières quand elles ont lieu dans la forêt ou les zones de tourbière, de façon à en réduire l’impact. » En résumé les projets climaticides de Total vont profiter de l’engagement financier de la France, sans engagement précis vis-à-vis de la nature, hormis un discours de greenwashing.

Dès le lendemain, 4 septembre, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, rencontre Denis Sassou-Nguesso. Le 5 septembre il rencontre Macron.

La « compensation » : un alibi sans vergogne

En mars 2021 Total annonce un projet de plantation d’acacias à croissance rapide dans une zone de savane du Plateau Batéké où une concession de 70 000 hectares de réserve foncière lui avait été accordée par le président Sassou-Nguesso en 2020 (sans concertation avec les habitants). Pour cette opération, dont le détail financier n’est pas rendu public, Total a mis en avant sa branche « TNBS – Total Nature Based Solutions » en coopération avec un cabinet français de consultants en gestion d’exploitation forestière. Le projet comprend une usine qui utilisera le bois des acacias pour fabriquer du contreplaqué. Qu’est-ce que Total a à voir avec le commerce du contreplaqué ? En fait il ne s’agit que de justifier un montage de plusieurs mensonges au titre de la « compensation carbone ». L’idée est la suivante : la croissance des acacias stockera du carbone dans le bois de ces arbres, ce carbone restera restera fixé dans les meubles et les cloisons que l’on construira avec le contreplaqué, et pour cette bonne action Total recevra des « crédits carbone » en « compensation » des tonnes de CO2 envoyées dans l’atmosphère par la combustion du pétrole qu’elle vend. En montant des opérations de ce genre, le but de Total est de s’autoriser à continuer l’extraction du pétrole (au Congo entre autres).

Production Total, destruction fatale

En mai 2021 les dirigeants de Total ont fait voter par l’assemblée générale des actionnaires un plan de croissance de sa production mondiale de pétrole et de gaz fossile. Argument : Total aurait besoin d’augmenter ses ventes d’énergies fossiles pour financer le développement des énergies renouvelables !!! Cela dit sa production est composée à 99,7 % de pétrole et de gaz.

L’idée même de « compensation » est un raisonnement vicieux, qui suppose qu’on pourrait sauvegarder le climat en maintenant juste la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre, alors qu’il faudrait la diminuer fortement pour ramener l’effet de serre à l’équilibre d’avant les combustibles fossiles. En plus, la « compensation » est une mine de tricheries.

Par exemple, pour planter des acacias, c’est autant de milliers d’hectares de savane sauvage que Total défrichera, détruisant les végétaux dont les racines stockent du carbone dans le sol, et saccageant la biodiversité sauvage. En outre, la croissance des acacias n’est pas garantie au-delà d’une vingtaine d’années. Remplacer la savane par une monoculture artificielle d’acacias n’est ni « basé sur la nature », ni une « solution ».

Cerise sur ce gâteau empoisonné : la Wildlife Conservation Society aide le gouvernement du Congo à cartographier la biodiversité du Plateau Batéké en vue d’y créer un parc national.

La proposition phare du congrès de l’UICN est de faire passer les espaces naturels protégés de 17 % à 30 % de la surface du globe. Mais quel est le sens de cet objectif, s’il ne fait qu’accompagner la poursuite du saccage de la nature en dehors de ces 30 % et la poursuite du dérèglement climatique ?

Quelle justice ? Quelle démocratie ?

Les territoires confiés à Total ne sont pas des terres vierges, les humains en font partie. Ils/elles en dépendent pour leur subsistance, par la cueillette (y compris les plantes médicinales), la chasse, la pêche, et l’agriculture pour la consommation locale. Ces activités entretiennent depuis des siècles la coexistence savane - forêt, selon des droits coutumiers permettant de respecter les ressources naturelles.

Pour trouver des solutions réellement basées sur la nature, il faudrait commencer par une concertation démocratique avec les habitant.es, dans le respect de leurs savoirs traditionnels, de leurs droits à la terre et de leur droits de citoyen.nes.

Mais Total préfère négocier en coulisse avec un chef d’État qui ne se soucie aucunement des droits de ses concitoyen.nes (et qui se maintient au pouvoir depuis une quarantaine d’années à coups d’élections truquées).

Malgré la promesse imprécise de Total de « soutenir des initiatives pour la santé, la nutrition et l’éducation », les habitant.es risquent d’être contraint.es de quitter leurs terres, voire d’être expulsé.es, comme des milliers l’ont déjà été par le passé du fait des concessions forestières, des mines, des plantations de palmiers à huile … et des « espaces naturels » strictement protégés. Dans un autre pays, l’Ouganda, Total a obtenu l’autorisation d’installer ses puits de pétrole sur le territoire d’un parc naturel, et depuis 2017 des dizaines de milliers de personnes sont privées de l’usage de leur terre sans leur consentement et sans recevoir les compensations ou les réinstallations prévues par la loi.

La défense de la nature passe par la justice sociale et la solidarité entre les peuples.

Au congrès de l’UICN les « Solutions Basées sur la Nature » font l’objet de plusieurs motions soumises au vote. Les rédacteurs de ces motions ont formulé certaines conditions juridiques à respecter dans la mise en œuvre de ces Solutions, telles que l’obligation de consulter les populations, de demander leur consentement préalable, etc. Mais les États sont-ils prêts à appliquer réellement ces conditions ?

Il faudrait un véritable sursaut démocratique, dans chaque pays et à l’échelle internationale, pour imposer des règles aux décideurs politiques et aux investisseurs, essentiellement les multinationales qui s’imposent à tous les niveaux : écriture des lois, application des lois, élaboration d’échappatoires aux règles, dans leur unique intérêt financier, alors qu’il s’agit de protéger la vie.

***

Annexe :

« Solutions », « NBS » : des mots techniques et innocents ?

Penser en termes de solutions, quoi de plus réaliste ? Et « basées sur la nature », quoi de plus sage ? Mais dans la pensée des investisseurs capitalistes, le premier critère, la condition sine qua non pour qu’une solution soit « réaliste », c’est qu’elle permette de produire suffisamment de bénéfice monétaire pour satisfaire les actionnaires et les banques, et garder leur confiance sur le marché des investissements. Quand les investisseurs disent « NBS » ils comprennent « utilisation de mécanismes naturels pour gagner de l’argent ». La formule NBS montre qu’on se soucie du fonctionnement des vivants et des écosystèmes, à première vue elle peut convenir aux amoureux de la nature. Mais elle reste dans l’horizon du marché, et du marché financiarisé et mondialisé qui impose ses priorités à chaque décideur. Comme cet horizon nous enferme dans des catastrophes, il faut un autre réalisme, celui du maintien des conditions de la vie sur la planète, celui de l’entretien des écosystèmes, et celui du vivre-ensemble des humain.es dans ce monde, avec des droits pour les personnes et des biens communs, donc le réalisme de la solidarité dans la construction de ces biens communs. Et quant à l’aspect économique des solutions, on peut s’inspirer de ce qu’on appelle l’économie solidaire.

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