Le « jour d’après » n’aura pas lieu

Après l'espérance d'un «jour d'après», l’évolution de la crise sanitaire est venue démentir ce scénario optimiste. Faut-il pour autant donner raison aux esprits grincheux, ou cyniques, qui assuraient que « le jour d’après sera identique aux jours d’avant, en pire »?

Durant une bonne partie du confinement, « le jour d’après » est venu signifier que la fin de la pandémie, que l’on espérait proche, marquerait une césure définitive dans le cours ordinaire du temps, et serait synonyme d’une ère nouvelle, ou d’un nouveau départ, affectant la totalité des aspects de l’existence : une société plus juste, plus solidaire et plus fraternelle, moins soumise aux injonctions des marchés, où la seule croissance désirable serait celle de la qualité de vie, avec une consommation plus responsable de biens durables et de produits de qualité, dans le respect des normes environnementales et le souci de limiter, voire de restreindre l’impact écologique des activités humaines, à commencer par l’empreinte carbone. Or nous savons aujourd’hui que l’évolution de la crise sanitaire est venue démentir ce scénario optimiste. L’épidémie continue de s’étendre, certes à bas bruit, mais inexorablement, nous interdisant la fuite en avant vers des lendemains qui chantent. Le « jour d’après » n’aura pas lieu.

Faut-il pour autant donner raison aux esprits grincheux, ou cyniques, qui assuraient que « le jour d’après sera identique aux jours d’avant, en pire »? Ou encore valider les propos de ceux qui assurent depuis le début de l’épidémie qu’ « on en fait trop », qu’il n’aurait jamais fallu confiner les pays, que la croissance et l’emploi valent bien quelques morts supplémentaires, âgés de surcroît, et que le regain actuel de malades n’est que l’effet d’une vigilance accrue, mais superflue, et que les mesures sanitaires préconisées n’auront d’autre conséquence que de retarder la reprise et la rendre plus difficile,  avec des effets sociaux et sociétaux qui se révéleront plus ravageurs que l’hypothétique reprise des contaminations. Ni l’une, ni l’autre de ces deux orientations n’est à suivre.

Le jour d’après n’aura pas lieu, certes, et cela veut dire que le Covid s’est désormais installé durablement dans le paysage. Il va donc nous falloir vivre avec au quotidien, en réorganisant nos modes de vie et nos habitudes de travail, de loisir et de consommation. Faut-il nécessairement y voir une mauvaise nouvelle ? Ne peut-on envisager une stratégie d’adaptation ambitieuse à cette nouvelle situation ? Pouvons-nous encore faire preuve collectivement d’imagination et de responsabilité ? Une partie des dynamiques à l’œuvre durant le confinement permettent d’esquisser des réponses, qu’il faut désormais structurer et systématiser.

A commencer par l’action indispensable de l’Etat, qui a su faire la preuve qu’il savait être présent pour limiter au maximum les effets de la mise à l’arrêt de l’économie. La prise en compte du chômage partiel dans de nombreux secteurs, les aides accordées aux auto-entrepreneurs et aux indépendants, les exonérations de cotisations sociales et la garantie des prêts  contractés en raison de la conjoncture, quel que soit le type d’entreprise (entreprises de secteurs stratégiques, TPE-PME, entreprises de l’Economie sociale et solidaire, y compris associatives), l’allongement de la durée de l’intermittence et l’aide aux entreprises culturelles. Toutes ces mesures doivent être prolongées : le plan de relance doit rendre pérenne cette inflexion.

Mais il faut aussi que les expériences de relocalisation de certaines productions, associées notamment dans le domaine agricole à une volonté de réduire et de maîtriser les circuits de distribution soient encouragées et éventuellement subventionnées, au moins dans un premier temps, si l’on veut infléchir durablement les modes de production et de consommation. D’une manière générale, il nous faut aller vers une production adaptée à une consommation sobre, pour limiter la consommation de matières premières non renouvelables et sortir d’un système économique productiviste à la recherche d’une perpétuelle croissance.

Les services publics, en particulier celui de la santé, ont été aussi particulièrement sollicités, et ont montré que là où l’on faisait confiance aux capacités d’adaptation des professionnels, ils savaient se montrer à la hauteur. Le « Ségur de la Santé » a commencé de dresser un bilan et d’apporter une première série de réponses aux questions qui se sont alors posées. Mais c’est probablement d’une refonte générale de son mode de fonctionnement que l’hôpital public, et au-delà, les services de santé publique, ont besoin, en particulier d’une gestion moins centralisée et plus proche des territoires. Mais n’est-ce pas vrai de très nombreux autres services publics, comme par exemple l’Education nationale ? N’est-ce pas le moment de saisir l’occasion d’une gestion qui responsabilise les acteurs de terrain, leurs partenaires des collectivités locales et territoriales, les partenaires associatifs, les enseignants les parents et aussi les élèves, non seulement sur la gestion de la crise sanitaire, mais sur les usages pédagogiques du numérique, sur l’articulation du présentiel et du numérique, et pourquoi pas sur les principes et les modalités d’évaluation ? Il faut à cet égard tirer les leçons d’un baccalauréat en grande partie organisé en contrôle continu, dont les résultats en dernière analyse n’ont pas confirmé les prédictions apocalyptiques des certains et se sont révélés globalement honorables, sans laxisme ni rigueur excessive. Là encore il faut faire un bilan précis des outils et des initiatives qui ont permis aux enseignants de tenir leur rôle et s’engager dans la voie d’une pérennisation de nouvelles modalités de fonctionnement.

D’une manière générale, et pour de très nombreux aspects de la vie sociale et professionnelle, il nous faut nous engager plus résolument dans l’articulation du maniement des outils numériques à distance et des interactions sociales en présence, en y adaptant nos modes de vie, mais aussi nos institutions et nos règles, y compris juridiques, et peut-être en distinguant mieux les procédures d’élaboration des problèmes, techniques ou organisationnels, des procédures de validation collective, qui peuvent bénéficier au maximum des ressources du numérique. Mais il y faut non  seulement la souplesse des individus, mais aussi l’attention, la vigilance et la bienveillance des structures, entreprise ou institutions, pour promouvoir un nouveau modèle de ce qu’on pourrait appeler l’ « implication numérique », en commençant par donner au plus grand nombre l’accès à ces outils et leur permettant de parvenir à une relative maîtrise de ceux-ci.

Il nous faut aussi nous engager pleinement dans la voie de la transition écologique. Il s’agit là d’un risque peut-être moins spectaculaire que celui du Covid, mais plus insidieux, et dont les conséquences à long terme sont probablement encore plus redoutables. Il faut pour cela une articulation nouvelle entre les politiques publiques et les transformations des comportements individuels, dont nous faisons l’expérience à travers l’adoption des gestes barrière et le port du masque, bien que cela nous pèse. Il s’agit d’un engagement citoyen à prendre pour l’avenir de la planète, qui exige un immense effort d’éducation populaire.

Enfin le confinement nous a appris à faire attention aux plus fragiles, non seulement sur le plan sanitaire les personnes âgées et vulnérables, mais d’une manière générale : fragilité économique des « invisibles indispensables », auxquels il faut désormais durablement marquer notre reconnaissance collective par des choix significatifs de revalorisation salariale, fragilité résidentielle de nombreuses personnes mal logées ou même carrément sans domicile, dont il n’est pas pensable qu’on les remette à la rue sans autre forme de procès, fragilité statutaire des réfugiés et exilés, pour lesquels une politique généreuse et ambitieuse d’accueil doit être conduite, sans craindre les intimidations des vociférateurs de plateaux télévisés.

On le voit, il ne s’agit pas simplement de demander aux pouvoirs publics d’être au rendez-vous, même si notre plaidoyer à leur endroit doit savoir se faire parfois impérieux, mais au-delà, d’une mobilisation de l’ensemble de la société qui peut se construire comme une « société résiliente », c’est-à-dire une société où chacun se porte garant et responsable de son voisin. Appelons cela « fraternité ».

Joël Roman, philosophe

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