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Billet de blog 14 sept. 2014

Quel avenir pour l'Europe ?

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La construction européenne a débuté sur un double pari de ses pères fondateurs : le développement d'intérêts communs et une meilleure connaissance de l'autre permettront d'éviter la guerre en Europe. Ce pari ne tombe pas du ciel. Il intervient après un siècle et demi de tâtonnements démocratiques et après deux décennies de feu et de sang de l'Atlantique à l'Oural, après Staline et Hitler. Derrière tout cela, il y a aussi et surtout la conviction que l'homme est naturellement motivé par le développement de son bien-être, que ce soit sur les plans matériel, sentimental, spirituel, et qu'il faut lui proposer les meilleures conditions pour ce développement. Ceci est d'ailleurs plus explicite dans le Programme du Conseil National de la Résistance écrit à la même époque. C'est aussi au même moment qu'est votée la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Tout ceci est donc directement issu du traumatisme de la seconde guerre mondiale. Plus jamais ça.

Il nous faut revenir sur ces valeurs pour voir comment elles se sont délitées au fil du temps et si elles sont toujours d'actualité.

Pour faire disparaître la peur de l'autre, la peur de l'étranger, de l'étrange, il faut mieux se connaître, il faut se rencontrer, il faut échanger nos cultures, nos histoires, nos points de vue. C'est donc la libre circulation des personnes dont le point d'orgue est la création de l'espace Schengen. Mais c'est aussi la liberté pour tout ressortissant européen de s'installer dans le pays de son choix et de pouvoir y travailler et bénéficier des mêmes droits que les ressortissants nationaux en matière de santé, d'éducation, de retraite, etc. Il reste encore un point à développer, celui de la participation aux élections dans le pays d'accueil. On peut facilement admettre, et certains pays le font, que tout habitant d'une ville ou d'un village a un droit légitime à s'exprimer sur les décisions qui concernent la communauté à laquelle il appartient. On peut bien sûr débattre de la définition administrative de l'appartenance à une communauté: à partir de combien d'années de résidence ou autres conditions. En fait, il ne devrait pas y avoir de différence de statut entre nationaux et européens extranationaux sur cette question, mais elle fait débat.

Ceci ouvre la question des nationalités. Le pacte fondateur est supranational. La suppression des états-nations est implicite dans la construction européenne même si dans son fonctionnement elle doit en passer par le respect des prérogatives des états, en particulier avec le rôle du Conseil des Ministres dans la prise des décisions. De temps à autre on relance le débat de la fédéralisation. En fait, on tourne autour du pot et personne n'ose parler franchement de cette question. L'Europe a cherché à contrebalancer le rôle des états avec deux notions : l'Europe des Régions d'une part, le respect des minorités d'autre part. L'Europe des Régions a échoué et plus personne n'en parle. Le droit des minorités a gentiment ronronné tant que cela ne concernait que les "vieux pays" de l'Europe. Il a explosé avec l'intégration des ex-pays de l'Est dont les frontières artificiellement décidées après la seconde guerre mondiale avaient enfermé la question des minorités dans des barbelés. On l'a vu depuis la guerre des Balkans jusqu'à la crise ukrainienne actuelle. Or l'Europe ne peut oublier que c'est cette question des minorités qui a provoqué la première guerre mondiale et qui a servi d'argument au nazisme. Donc elle doit faire quelque chose mais elle ne sait pas quoi faire.

Le développement d'intérêts communs a commencé avec la création d'un espace économique ouvert, d'abord pour le charbon et l'acier, puis progressivement pour tous les produits et services. L'ouverture de cet espace a élargi la compétition économique, dont un effet bénéfique a été l'augmentation de la productivité et de la qualité. Au début cette compétition a été équitable. Elle ne concernait que six pays ayant à-peu-près les mêmes conditions économiques, à part l'Italie dont on se moquait gentiment à l'époque, et ces six pays formaient une espèce de bulle par rapport au marché mondial. Les conditions ne sont plus du tout les mêmes aujourd'hui. Nous avons intégré des pays dont les conditions économiques sont très en retrait, ce qui a se constate par une grande disparité des salaires moyens et du coût du travail entre états-membres. Nous ne sommes plus dans une bulle mais nous sommes partie prenante de la mondialisation de l'économie, plus ou moins réglementée par l'OMC, mais surtout régie par la conjonction des multinationales et des pays émergents. Les faibles salaires de ces derniers sont mis à profit par celles-là pour dévaloriser l'activité de production, et même maintenant de conception.

À l'aube de la construction européenne on a assisté à la décolonisation. Dien Bien Phu avait démontré notre impuissance à maintenir sous le joug les aspirations des peuples colonisés. Malheureusement, nous leur avons laissé des frontières irréalistes, en ce sens qu'elles ne tenaient pas compte de leurs réalités, de leur histoire, de leurs cultures, et de bien d'autres facteurs. Nous avons aussi complètement loupé la transition vers l'indépendance et nous n'avons pas su transmettre nos valeurs européennes pour la construction de ces états.

Après cette décolonisation, la porte s'est ouverte pour la démilitarisation de l'Europe. On peut considérer qu'il y a eu deux phases de décolonisation, la première en Afrique, Asie, Moyen-Orient, la seconde en Europe de l'Est avec l'effondrement de l'Union Soviétique. De même, il y a eu deux phases de démilitarisation. Dans la première phase, on a gardé la notion de Défense mais en la réorganisant autour de l'équilibre nucléaire et du bouclier américain. Certes, on se préparait plus ou moins à faire face aux forces conventionnelles du Pacte de Varsovie, mais sans trop y croire. Après la chute du mur, on a pu se dire que l'on n'avait plus besoin de défense mais de forces d'intervention projetables dans différentes parties du monde pour résoudre des conflits entre des groupes ou des nations attardés, sous-entendu qui n'en sont pas arrivés à notre stade de paix bienheureuse, ou pour faire face au terrorisme et ramener à la raison des états voyous. Monsieur Poutine vient de nous rappeler que tout cela est bien gentil à condition que tout le monde respecte les règles du jeu.

Mais tout au long de ces années, on a un peu perdu le fil du développement personnel. Certes, on a beaucoup réglementé pour la protection du consommateur, pour la préservation de l'environnement, on a favorisé les échanges culturels, scientifiques, éducatifs. Mais qu'a fait l'Europe en matière de services sociaux ? Rien. Le néant absolu. En matière d'équité des salaires, des prélèvements sociaux, des impôts ? Rien non plus. Or nous avons de formidables défis à relever. Le vieillissement de la population fait partout exploser les dépenses de santé et de retraite. La mondialisation détruit massivement l'emploi et tend à faire baisser encore et encore les salaires. Les états devraient avoir l'honnêteté de s'avouer qu'ils ne peuvent isolément résoudre ces problèmes, fut-ce au prix d'un déficit et d'un endettement sans cesse accrus. Pour le moment certains pays s'en sortent encore et peuvent afficher qu'ils respectent les critères de Maastricht mais cela ne pourra pas durer. La réalité les rattrapera et dès lors, au lieu de donner des leçons aux autres, ils devront eux-aussi trouver des solutions qui ne peuvent se concevoir à l'échelle d'un seul pays sauf à revenir aux règles du jeu d'avant l'Europe.

La solution élégante serait de faire adopter par toute la planète les règles du jeu européennes. Que l'on soit d'accord ou pas avec cette idée, l'humanité n'a d'avenir que si elle accepte un jour que ses ressources sont limitées et doivent être équitablement partagées, que les conditions salariales et de protection sociales doivent être les mêmes pour tous les êtres humains, que la religion et la spiritualité relèvent exclusivement de la sphère privée. Nous n'avons pas le choix. Ou nous parvenons à construire rationnellement un modèle de fonctionnement durable, ou c'est "Mad Max". Or l'Europe porte ces valeurs. Elle a montré qu'elle y parvenait au-delà du concept d'états-nations et des différences, au-delà de deux millénaires de guerres. Et elle est attractive. Nous venons d'intégrer nos voisins de l'Est. Nous sommes sollicités par la Turquie, la Géorgie, la Moldavie, l'Ukraine. Une des grandes peurs de Monsieur Poutine est justement l'attractivité de l'Europe pour ses concitoyens qui briserait son rêve nostalgique de Grande Russie. Nous sommes attractifs aussi tout autour de la Méditerranée. Nous devons gérer l'afflux de millions d'immigrants. Nous ne pouvons intégrer tous ceux qui le demandent mais nous devons réfléchir à une démultiplication de nos valeurs et de nos institutions, de même que nous ne pourrons pas toujours maintenir la règle de l'unanimité. Le modèle européen est un bon modèle pour construire le futur de l'humanité et nous avons le devoir de travailler en ce sens.

Philippe FICHAUX

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