D’amour, de justice et d’illusions

Les noir.es sont des êtres humains. Ouais, étonnement. Cela peut sembler surprenant de devoir rappeler un truc aussi banal. Il faut le crier très fort pour se faire entendre, crier depuis le fond des cellules libyennes, depuis le fond de la méditerranée, depuis le fond de l’histoire, depuis le fond des banlieues : les noir.es sont des êtres humains.

Je ne sais pas trop quel vent souffle sur nos braises militantes mais c’est chaud, tout le monde en parle. Il n’y a que ce mot à la bouche partout, tout le temps. Un peu comme s’il fallait le répéter en boucle, en mantra pour conjurer le sort et calmer la tempête qui arrive. Sauf qu’il est trop tard, nous sommes les gouttelettes qui annoncent la pluie. On le connaît par cœur le refrain sur la fraternité et l’autre sur l’égalité au moment où ça pète. On nous ressort vite fait le disque du « tous frères » quand ça commence à s’agiter. Alors bon, c’est trop tard, on parlera d’amour demain.

Les noir.es sont des êtres humains. Ouais, étonnement. Cela peut sembler surprenant de devoir rappeler un truc aussi banal. Je comprends le trouble. Après tout, on nous tue comme des chiens, et même les chiens on les endort avant, mais bon, passons. Sauf que ça passe pas, ça ne passe plus.

Il faut le crier très fort pour se faire entendre, crier depuis le fond des cellules libyennes, depuis le fond de la méditerranée, depuis le fond de l’histoire, depuis le fond des banlieues : les noir.es sont des êtres humains. C’est vrai, il n’en pas toujours été ainsi. Avant, nous étions des bêtes (de somme), animaux apathiques, pas très travailleurs, un peu dur d’oreille et il fallait lacérer nos dos de coups de chicotte, couper quelques mains pour que ça avance. Le progrès n’attend pas...en Europe. Avant, il était convenu que nous n’étions pourvu d’aucun sentiment au point que le massacre de quelques-un.es de nos proches ne provoquerait qu’un vague mouvement de nos sourcils broussailleux en guise de...de quoi d’ailleurs ? Quelques-un.es c’est dix millions. Dix millions de morts plus tard, centre millimétré et la balle atterrit entre les mains de l’Etat belge.

Nous sommes en 1908, l’Etat Indépendant du Congo, jardin privé du Roi des Belges, devient le Congo Belge propriété de la Belgique. On prend les mêmes et on recommence ?

Le Congo est une patate chaude mais qui vaut tout de même son pesant d’or, de cobalt, d’Uranium, et même de cuivre. Le cuivre de l’Union Minière du Haut Katanga, matière exportée et utilisée pour certaines statues de... Léopold II. On en rirait presque. On en rirait presque si les débats sur les monuments coloniaux et ce qu’ils disent du racisme d’Etat, ne se transformaient pas en discussion sur le patrimoine ! Si on ne tentait pas de passer sous silence la question des violences policières et des morts qu’elles provoquent en Belgique. Say their name : Dieumerci Kanda, Mawda Shawri, Adil Charrot, Mehdi Bouda, Lamine Bangoura...

On en riait presque si 60 ans plus tard, on ne nous imposait pas 1h30 de débat télévisé langue de bois et bons sentiments à coup de « Il faut », « il faudrait », « on devrait »1. Mais puisqu’on vous dit qu’on connaît la chanson ! Dans 15 jours, la République Démocratique du Congo célèbrera son indépendance vis-à-vis de la Belgique. 60 ans et on nous bassine à coups de nostalgie fétide, d’évocations douteuses sur les liens invisibles et inévitables entre nos deux pays, sur leurs relations de haine et...d’amour. L’amour encore.

Si parler d’amour et d’entente à tout va, c’est convenir que les noir.es sont coupables au point que leur voix ne peut être entendues, que leur vie est condamnée à finir, toujours, en traces de sang qui creusent le bitume ; si parler d’amour c’est nous dire que nous devrons continuer à sourire et accueillir chaque insulte comme une aubaine parce ce qu’enfin on nous parle, ressentir chaque coup comme une caresse car enfin on nous touche, et aimer la souffrance comme on aime la rumba, la moambe, la bière et le chocolat, c’est que vous n’avez pas compris. Désormais, il ne sera plus jamais question de paix tant que nous n’obtiendrons pas justice, plus question de prendre la tangente et d’ignorer l’orage qui gronde en sourdine. La paix est une illusion en Belgique. Que dire de l’amour alors...

Joëlle Sambi Nzeba

Autrice. Militante lesbienne belgo-congolaise Co-Chair de la Eurocentralasian Lesbian Community Porte-Parole de la Belgian Network For Black Lives

1 Emission de la RTBF (A votre avis du 10 juin 2020)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.