Joëlle Vailly (avatar)

Joëlle Vailly

Joëlle Vailly, sociologue et biologiste, est directrice de recherche au CNRS. Elle a publié notamment l’ouvrage « ADN policier » en 2024 aux Presses Universitaires de France.

Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 novembre 2025

Joëlle Vailly (avatar)

Joëlle Vailly

Joëlle Vailly, sociologue et biologiste, est directrice de recherche au CNRS. Elle a publié notamment l’ouvrage « ADN policier » en 2024 aux Presses Universitaires de France.

Abonné·e de Mediapart

ADN policier : vers un emballement de la « machine de vérité » ?

Le 20 octobre, les médias se faisaient l’écho d’une proposition du ministre de la justice Gérald Darmanin visant à inscrire dans la loi la possibilité d’avoir recours à la généalogie génétique dans le cadre d’enquêtes policières et judiciaires. Serait ainsi confirmée une tendance à l’extension régulière des usages de l’ADN policier. De quoi parle-t-on ? Par Joëlle Vailly, sociologue et biologiste, autrice de l’ouvrage « ADN policier ».

Joëlle Vailly (avatar)

Joëlle Vailly

Joëlle Vailly, sociologue et biologiste, est directrice de recherche au CNRS. Elle a publié notamment l’ouvrage « ADN policier » en 2024 aux Presses Universitaires de France.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 20 octobre 2025, les médias se faisaient l’écho d’une proposition du ministre de la justice Gérald Darmanin visant à inscrire dans la loi la possibilité d’avoir recours à la généalogie génétique dans le cadre d’enquêtes policières et judiciaires. Serait ainsi confirmée une tendance à l’extension régulière des usages de l’ADN policier. 

De quoi parle-t-on ? Les tests généalogiques utilisés par la police sont permis par l’existence de sites Internet, développés surtout aux États-Unis, dont les utilisateurs achètent des tests génétiques dits récréatifs ou téléchargent leurs données génétiques avec un tout autre objectif que pénal : trouver des apparentés, recueillir des indications sur leurs ancêtres ou leur santé. L’idée des forces de l’ordre étasuniennes a été de puiser dans ces bases privées, et non plus dans les fichiers gérés par la police, pour rechercher des concordances partielles entre une trace ADN laissée sur une scène de crime et des apparentés biologiques à un suspect, qui peuvent aller jusqu’aux cousins au quatrième ou cinquième degré.

Fin 2024, une étude canadienne a recensé 379 auteurs de crimes identifiés ainsi aux États-Unis, et en 2022, une première affaire de viols en série a donné lieu à l’identification de l’auteur par ce procédé en France. Cela est à rapprocher du fait que, même si les tests récréatifs sont interdits en France, 100 000 à 200 000 de ces tests sont vendus chaque année dans ce pays.

Les tests généalogiques utilisés par la police posent une série de questions sociales, morales et politiques. D’abord, les marqueurs génétiques étudiés dans ces bases privées sont incomparablement plus nombreux - des centaines de milliers - que ceux répertoriés dans les bases de données policières. C’est dire que ces données peuvent révéler de nombreuses informations sur les personnes, comme celles liées à la santé.

Le corollaire à cela est que ces tests font voler en éclats le cadre régulateur initial de l’usage des empreintes génétiques en droit pénal, qui voulait que l’on ne s’intéresse qu’à l’ADN dit non codant, supposé ne donner aucune autre information que celle liée à l’identification, et donc aucune information sur l’origine dite géographique ou la santé. Ce cadre a pourtant été un élément important d’acceptation du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg) en 1998.

En outre, il existe un risque d’atteinte à la vie privée, avec une dimension familiale. En effet, l’utilisateur de ces bases privées partage des données sensibles non seulement sur lui-même, mais aussi sur toute sa famille biologique, actuelle, passée et future, la plupart du temps sans l’avoir consultée ou sans pouvoir le faire.

De fait, ses apparentés biologiques ont un risque plus élevé de faire l’objet d’une enquête de police sans le savoir que les autres personnes et deviennent des suspects génétiques. En 2018, une étude scientifique publiée dans la revue Science a montré qu’une recherche généalogique par la police pouvait potentiellement identifier environ la moitié des résidents des États-Unis à partir de traces d’ADN, même si ces personnes n’avaient jamais fourni le leur à une base de données. En 2025, les généticiens estiment qu’avec le développement de ces bases, la quasi-totalité de la population étasunienne peut être identifiée de cette façon. La même situation pourrait prévaloir en France si ces techniques continuent à se développer.

Autre élément important, les tests généalogiques policiers posent un problème de cohérence. En effet, ils s’adossent à des tests récréatifs interdits en France, à juste raison car ces derniers posent de sérieux problèmes en termes de fiabilité des résultats, d’encadrement et de sécurisation des données. Les clients n’ont aucune prise sur leur utilisation et leur marchandisation vis-à-vis des entreprises pharmaceutiques, des organismes prêteurs de financement, des assurances vies ou des assurances santé aux États-Unis. Comment pourrait-on autoriser des tests généalogiques policiers qui reposent sur l’existence de tests récréatifs alors que l’on est opposé, pour d’excellentes raisons, à ces derniers en France ?  

En termes de marchandisation des données, rappelons les risques d’atteinte aux données personnelles du fait de la revente ou du piratage des données génétiques. En 2019, la société 23andMe, l’un des leaders mondiaux dans le domaine des tests récréatifs, a vendu les données de cinq millions de clients à l’entreprise GlaxoSmithKline. En 2023, elle a été « piratée » et c’est ainsi que les données génétiques de sept millions d’utilisateurs ont été volées. Aujourd’hui, cette société a déposé le bilan, ce qui pose la question de savoir qui va disposer de toutes ces données personnelles.

Il est clair que nous ne pouvons que souhaiter l’arrestation d’auteurs de crimes atroces. La question est de savoir jusqu’où nous décidons d’aller collectivement pour cela. Le problème posé est celui de la priorité à donner entre des valeurs qui empiètent les unes sur les autres : identifier un auteur ou s’exposer aux problèmes qui viennent d’être mentionnés. Si nous ne réagissons que sous le coup de l’émotion face à des crimes sordides, nous risquons de perdre de vue les implications de ce que nous préconisons, au-delà de l’idée un peu courte selon laquelle « rien à se reprocher, rien à craindre ».

La collecte invisible d’échantillons dans l’espace public attribue à notre corps une fonction de traceur difficilement contrôlable. Les possibilités croissantes d’identification à partir des traces que nous laissons en permanence derrière nous soulèvent des questions en matière de risque d’absence de garde-fous et d’atteinte à l’anonymat, sachant que ces techniques pourraient également être utilisées dans le cadre d’une dérive ou d’un pouvoir autoritaire. A cet égard, ce qu’il se passe aux États-Unis avec le gouvernement étasunien actuel devrait nous servir de leçon. En somme, tout se passe comme si nous assistions à un emballement de ce que des sociologues ont appelé la « machine de vérité », apportée par les tests ADN.

Joëlle Vailly, sociologue et biologiste, est directrice de recherche au CNRS. Elle a publié notamment l’ouvrage « ADN policier » en 2024 aux Presses Universitaires de France.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.