Johan Sébastien
Abonné·e de Mediapart

32 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 oct. 2010

l'Argentine pleure son président

Journée étrange que celle d'hier, mercredi. Pratiquement tous les commerces étaient fermés, très peu de gens dans les rues de Buenos Aires normalement bondées, des services de bus et de métro au ralenti. Il avait été enjoint aux habitants de rester chez eux afin de mener un recensement général. Mais au matin le pays a aussi appris le décès de l'ancien président Nestor Kirchner, de sorte que le ville endormie à cause du recensement semblait en fait en deuil.

Johan Sébastien
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Journée étrange que celle d'hier, mercredi. Pratiquement tous les commerces étaient fermés, très peu de gens dans les rues de Buenos Aires normalement bondées, des services de bus et de métro au ralenti. Il avait été enjoint aux habitants de rester chez eux afin de mener un recensement général. Mais au matin le pays a aussi appris le décès de l'ancien président Nestor Kirchner, de sorte que le ville endormie à cause du recensement semblait en fait en deuil.
Kirchner était à la fois l'ancien président (2003-2007) et le prochain (les élections ont lieu en 2011), tant sa place semblait assuré. Durant l'interrègne de son épouse Cristina, le pouvoir du couple présidentiel a certes décru avec l'apparition de différentes oppositions, mais celles-ci sont très hétéroclites et ne constituent pas une alternative crédible pour 2011. De sorte que, ici, tout un chacun s'est habitué à l'idée que les Kirchner resteraient encore longtemps, au moins un mandat de plus. La mort de Nestor ouvre donc un champ d'incertitude : Cristina se représentera t-elle? quelle était la réelle répartition des pouvoirs dans le couple ? et, donc, a t-elle la possibilité de le maintenir sur les multiples organisations péronistes (en particulier sur la CGT)? Ou choisira t-elle de promouvoir un dauphin?
Ce qui ne fait aucun doute c'est que le kirchérisme sera présent aux prochaines élections générales. Et cela s'explique surtout par la popularité de l'ancien président mort mercredi. Celle-ci provient principalement de la reconnaissance pour une présidence qui a commencé en 2003 dans une situation extrême, où l'Argentine n'était pas loin de se désagréger.


Lorsque Nestor Kirchner entre dans la Casa Rosada, les effets de la crise de 2001 sont encore là. Un chômage massif, une classe politique totalement discréditée et une Justice perçue comme plus corrompue encore, sans compter que le pays est en défaut de paiement -ce qui ne laisse présager aucune amélioration à court terme. On ne peut guère imaginer un tableau plus noir du point de vue de l'Etat. Les seules initiatives encourageantes viennent alors du Peuple mais elles sont limitées et peu coordonnées. Des centaines d'entreprises en faillites sont récupérées par leurs travailleurs qui les remettent à fonctionner, avec parfois de franches réussites autogestionnaires. De même, des assemblées citoyennes surgissent dans tous les quartiers, réunissants les habitants qui cherchent des solutions face à la désagrégation de l'Etat et l'absence de ressources.

L'oeuvre de Kirchner a été de rétablir les institutions à une époque où que "se vallan todos, que no quede uno solo" (qu'ils s'en aillent tous, et qu'il n'en reste pas un seul) était le slogan le plus populaire. Pour cela, il a manié les symboles en véritable artiste de la politique, si bien que les institutions ont recouvré une légitimité aux yeux de la plupart des citoyens argentins. La Justice illustre bien cette entreprise. Elle était une des institutions des plus décriées (a raison, tellement elle fut dévoyée surtout durant la présidence de Menem 1989-1999); pour vous donner une idée, en 2002 les manifestants envoyaient leurs défécations sur le bâtiment du Tribunal Suprême. Kirchner a non seulement déplacé la plupart des juges corrompus, il a aussi abrogé les lois qui assuraient l'impunité aux tortionnaires de la dernière dictature (1976-1983). Symboliquement, l'impunité n'était plus la règle en Argentine. La plupart des organisations de défense des droits de l'Homme, qui luttaient depuis la fin de la dictature, pour que les crimes aberrants soient punis, ont trouvé leur gouvernement. Derrière elles, c'est la majorité des Argentins qui a cru à nouveau en la justice.


Vis-à-vis des institutions internationales, et particulièrement de la plus détestée d'entre elles -le FMI-, le pays a recouvré sinon sa souveraineté au moins un sentiment d'indépendance. Sous Kirchner, l'Argentine s'est systématiquement opposée aux "recommandations" du Fond Monétaire International. Elle a préférée contracter une dette apparemment moins avantageuse auprès de différentes entités pour payer celle du FMI et ainsi s'en débarrasser. Cette stratégie a permis d'échelonner les dettes selon le bon vouloir de l'Etat argentin. Avec une politique économique pratiquement inverse en tous points à celle prônée par le FMI, l'Argentine a très bien traversé la crise économique internationale, avec un taux de croissance moyen de 7% durant les dernières années. Aujourd'hui, l'Argentine refuse purement et simplement que le FMI réalise des audits du pays, au grand damne de Dominique Strauss-Khan pourtant bien obligé de reconnaître que la région a su retirer son épingle du jeu de la crise (en allant à l'encontre de ses recommandations). Bref, l'Argentine ne plie plus l'échine devant le FMI.


Derrière ces symboles, la situation est bien entendu plus complexe et mitigée. Mais la politique est avant tout l'art de manier les symboles et Kirchner a su le faire de manière à ce que le pays recouvre une dignité. C'est cela qui explique les millions des personnes qui viennent lui rendre un ultime hommage depuis deux jours.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget
Journal
Les publicitaires font main basse sur les données des élèves partout dans le monde
Human Rights Watch a analysé durant deux ans 164 outils numériques destinés aux élèves de 49 pays durant la pandémie afin qu’ils puissent continuer à suivre leurs cours. 89 % « surveillaient les enfants, secrètement et sans le consentement de leurs parents ». Une enquête réalisée avec un consortium de 13 médias, dont Mediapart, coordonnés par The Signal Network.
par Jérôme Hourdeaux
Journal
Le casse-tête des enseignants français
Avec seulement deux applications mises en cause, la France fait figure de bonne élève dans le rapport de Human Rights Watch sur la collecte de données durant la pandémie. Mais, dans les salles de classe, la situation est en réalité plus complexe, notamment en raison de l’usage d’outils non validés par le gouvernement.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Fil d'actualités
Au Texas, au moins 21 morts dont 19 enfants dans une tuerie : Biden appelle à « affronter le lobby des armes »
Le président américain Joe Biden, visiblement marqué, a appelé mardi à « affronter le lobby des armes » pour prendre des mesures de régulation, alors que l’Amérique vient de replonger dans le cauchemar récurrent des fusillades dans des écoles.
par Agence France-Presse

La sélection du Club

Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflète, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Amber Heard et le remake du mythe de la Méduse
Depuis son ouverture le 11 avril 2022 devant le Tribunal du Comté de Fairfax en Virginie (USA), la bataille judiciaire longue et mouvementée qui oppose Amber Heard et Johnny Depp divise l'opinion et questionne notre société sur les notions fondamentales de genre. La fin des débats est proche.
par Préparez-vous pour la bagarre