Quand la Louisiane était une dictature : le règne Huey P. Long

 

 

 

 

 

 

 

 

« Les fascistes d’aujourd’hui seront les antifascistes de demain. ». Si vous avez l’habitude de circuler sur internet, vous avez surement déjà croisé cette citation, diffusée par les militants d’extrême-droite, et attribuée à des personnages célèbres de la Seconde Guerre mondiale, souvent Churchill, parfois Roosevelt ou De Gaulle. Cette phrase, qui serait sensée prouver que les individus qui luttent aujourd’hui contre les idées d’extrême droite sont les héritiers directs du nazisme (comme si une citation était une preuve politique…), n’a pourtant jamais été prononcée par un de ces hommes. Son véritable auteur est, en réalité, Huey Pierce Long, populiste américain considéré, dans les années 1930, comme le « dictateur de la Louisiane », et, souvent, comme la principale figure du fascisme US de cette époque. Un personnage au parcours politique rocambolesque, que l’extrême droite française actuelle a bien tord de passer sous silence en lui volant ses citations vides de sens, tant il rappelle, du point de vue des méthodes, de la malhonnêteté et de la démagogie le système que nous promettent chaque jour ses véritables héritiers…

 

Les débuts en politique

 

Huey P. Long nait en 1893 à Winnfield, au cœur de la Louisiane paysanne. Avocat, il décide de mettre très rapidement son goût du discours au service d’une carrière politique. C’est ainsi qu’il se présente, et est élu, aux élections locales de 1918, au poste de commissaire au chemin de fer à la Station Railroad Commission. Il n’a que 24 ans.

L’administration de la Louisiane des années 1910 est alors profondément marquée par la corruption organisée par la famille Rockefeller, patron de la célèbre Standart Oil, actuellement Esso. Les Rockefeller sont responsables du maintien de l’Etat dans la plus extrême pauvreté. Les services publics sont notamment totalement défaillants, la direction de la SO ayant tout intérêt à maintenir les impôts sur les entreprises et, donc, les ressources de l’Etat, au plus bas niveau possible. Dans ce contexte, l’arrivée d’un personnage comme Huey Long qui se décrit, dès le début de sa carrière politique, comme une épine dans le pied du système, devient vite un espoir. Long est violent, insolent, parfois drôle, et s’oppose frontalement aux Rockefeller en développant un discours en faveur des pauvres très emprunté, en surface du moins, à la gauche. Long devient ainsi très rapidement l’homme le plus populaire de Louisiane.

Dans les années qui suivent son élection à la commission des chemins de fer, il participe à plusieurs luttes contre la Standart Oil sur le thème de la justice fiscale notamment. Mais derrière la façade de Robin des Bois se cache déjà les magouilles les plus nauséabondes. En effet, quelques années plus tôt, Long a investit beaucoup d’argent dans une petite compagnie pétrolière. Laisser les Rockefeller construire un monopole en Louisiane serait synonyme de ruine personnelle pour lui. Ce n’est donc pas en défense des pauvres que Long compte agir, mais bien en défense de ses intérêts propres. Une motivation qui ne le quittera pas tout au long de sa carrière.

 

Autoritarisme et violence : Huey Long au pouvoir en Louisiane

 

Après un échec en 1924, Huey Long est élu gouverneur de Louisiane en 1928 sous l’étiquette démocrate. Ses slogans contre les riches qui lui permettent de se mettre dans la poche les classes populaires, notamment dans les zones rurales, et la division de ses adversaires lui offrent une victoire dès le premier tour. Après avoir épuré l’administration pour y placer ses hommes de main et les membres de sa famille, Long commence à s’attaquer frontalement aux Rockefeller. Il se heurte alors à des dépôts de plainte en cascade l’accusant de corruption, de brutalités diverses et même de la tentative d’assassinat d’un sénateur. Il faut dire que les méthodes de Long se rapprochent très vite de celles de la mafia. Les hommes de main de Long sont violents, ils organisent le racket et, à plusieurs reprises, tuent. Des pratiques qui vont se généraliser dans les années qui suivront. Devant ces plaintes, Long est donc obligé de suspendre sa politique agressive à l’encontre de Rockefeller, de peur que la justice mette un terme rapide à son ambition politique.

Dès les premiers mois, le mandat de Long est marqué par la mise en place d’un régime autoritaire et par une explosion de violence. La corruption devient la règle. Des dizaines d’opposants sont tabassés, emprisonnés sans procès, ou assassinés, les journaux hostiles à Long sont attaqués et contraints à la fermeture, des journalistes disparaissent… Parallèlement à tout cela, Long augmente les dépenses publiques, notamment à destination des pauvres, dans le but de s’attirer leur sympathie pour les élections à venir. La situation sociale s’améliore un peu, mais dans des cadres très précaires : tous les bassins d’emplois et les services publics sont contrôlés par la mafia, les syndicats sont muselés, et la violence qui règne plonge l’Etat dans une insécurité permanente. Long entame également d’immenses travaux publics. Des routes, des aéroports, des hôpitaux, des écoles sont construits, et le chemin de fer est totalement rénové. Cependant, ces travaux se font toujours en liens avec des entreprises mafieuses. Quant aux taxes que Long impose aux grandes entreprises, elles ne s’appliquent, en réalité, qu’à celles qui s’opposent frontalement à Long. Une grande partie de ces taxes, qui sont collectées par les hommes de Long, participe notamment à l’enrichissement de ce dernier durant cette période…

 

Sénateur de Louisiane

 

En 1930, celui que l’on surnomme désormais Bigfish décide de se présenter à la primaire démocrate pour l’élection au Sénat. Elu en 1931, il n’entrera en fonction qu’en 1932, à la fin de son mandat de gouverneur, et après avoir placé un de ses proches à la tête de la Louisiane. Sa campagne pour le Sénat, basée sur des propositions que l’on pourrait presque qualifier de socialistes, de confiscation des fortunes des plus riches, d’instauration d’un salaire minimum, d’un système de retraites, de la gratuité de l’éducation, lui a permit d’être élu largement. Mais Huey Long n’a aucune envie d’appliquer un tel programme. Son seul but est de faire passer le New Deal de Roosevelt pour un programme conservateur. Car Long a une désormais une ambition folle, celle de devenir le prochain président des Etats-Unis.

A partie de 1932, Long se brouille avec Roosevelt et l’accuse d’être un agent de la finance dans le pays. La tension au sein du Parti démocrate monte. A cette époque, Bigfish tente d’étendre son influence à l’ensemble du pays. Allié avec de membres de l’extrême droite antisémite, il fonde un journal, l’American Progress qui, à peine un an après sa fondation, dépasse les 7 millions d’abonnés. Long développe également, à cette époque, un discours profondément anti-communiste et antisyndical.

Si son succès national semble grandissant, Long est, en Louisiane, rattrapé par les affaires. Plusieurs de ses amis sont accusés de fraude fiscale, et la fortune personnelle que le sénateur a amassé en plusieurs années commence à susciter l’intérêt de la justice. Pour couper court aux scandales qui l’accusent de corruption, il supprime l’impôt foncier pour les pauvres. Une partie de l’administration est modifiée  afin de confier plus de pouvoir au sénateur, notamment le contrôle de la police et des services chargés de contrôler la légalité des scrutins électoraux. Long en profite aussi pour retirer la plupart de ses pouvoirs au maire de la Nouvelle Orléans, de plus en plus oppositionnel. Lors des élections de 1935, Long est largement réélu, notamment en supprimant au dernier moment le suffrage censitaire et en multipliant les fraudes en tout genre. C’est ainsi que dans plusieurs comtés, le nombre de votants dépasse le nombre d’inscrits sur les listes électorales…

Au printemps 1935, Huey Long annonce officiellement sa candidature à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 1936. Le 8 septembre ; alors qu’il rend visite au gouverneur de Louisiane à Bâton-Rouge, un homme lui tire dessus. Huey Long est grièvement blessé par balle. Le tireur est un médecin de 28 ans, gendre d’un opposant dans la ville, et qui est abattu par les hommes de Long de soixante et une balles. Avant de s’effondrer, Long dit « Seigneur, ne me laissez pas mourir, j’ai tant de choses à accomplir ». Il mourra de ses blessures deux jours plus tard, à 42 ans.

 

Le père du fascisme américain ?


Il est très difficile de classer Long politiquement. Il incarne une forme particulière de la droite conservatrice et réactionnaire américaine. Même si on peut lui trouver quelques points communs avec les fascistes, le qualifier comme un des leurs, comme ça a souvent été fait, est délicat. Chez Long, les aspects sociaux du fascisme ne sont développés que dans un but électoraliste et dans celui, plus général, de s’attirer la sympathie du peuple malgré la mise en place d’un régime autoritaire et mafieux. Le but de Long n’a jamais été le bien du peuple, mais avant tout l’enrichissement personnel et la construction d’un fantasme mégalomaniaque. La Louisiane, aussi dictatoriale qu’elle ait été sous Long, n’a d’ailleurs jamais eu les caractéristiques d’un régime fasciste. Les hommes de mains de Bigfish ont ainsi parfois été comparé aux SA. En réalité, leur organisation et leur sociologie sont très proches de celles de la mafia italo-américaine, avec laquelle Long entretiendra d’ailleurs des partenariats durant toute sa carrière. Quant au contenu idéologique, ils n’en ont pas. Ce sont avant tout des gros bras, payés pour racketter et pour tabasser. Enfin, si Huey Long était personnellement antisémite, il n’en a jamais fait une base de propagande. De même, si ses rapports avec des organisations ségrégationnistes, dont le Ku Klux Klan, influent en Louisiane dans les années 1920-1930, ont toujours été très ambigus, les mesures mises en place par son gouvernement ont toujours mis un point d’honneur, même si la base démagogique de cet élément est certain, à respecter une certaine forme d’égalité entre les Noirs et les Blancs.

Huey Long est un dirigeant de cette forme d’extrême droite, assez originale à l’époque mais beaucoup plus commune aujourd’hui, pour laquelle le contenu idéologique est bien moins important que les intérêts propres. Toute la carrière de Long a ainsi eu comme seul but la mise en avant d’une ambition personnelle et  la création d’une nouvelle caste politique et économique composée de proches ambitieux prêts à s’enrichir et à briller par tous les moyens possibles. Comparés Huey Long  aux nazis n’est donc certainement pas approprié. Par contre, les parallèles entre Long et des figures politiques comme Pierre Poujade où les dirigeants du Front national semblent plus importants. Une filiation politique que, bizarrement, les militants frontistes n’ont pas l’air de vouloir porter en étendard, au point de faire passer les citations de Long pour celles d’autres…

 

Johann Elbory

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