Kobani : les bégaiements de l'Histoire et la pleutrerie des puissants

Le sort de Kobani semble désormais scellé. Cette ville, dont la plupart d’entre nous ignorait, il y a encore peu, l’existence va s’enfoncer dans cette ombre d’où naissent, comme l’aurait dit Antonio Gramsci, les monstres.

Le sort de Kobani semble désormais scellé. Cette ville, dont la plupart d’entre nous ignorait, il y a encore peu, l’existence va s’enfoncer dans cette ombre d’où naissent, comme l’aurait dit Antonio Gramsci, les monstres. Des monstres, des barbares, comme on en voit apparaître et prospérer un peu partout dans le monde. Ils prennent la forme de fondamentalistes religieux au Moyen Orient, de nationalistes extrémistes chez nous. Nous n’avons pas encore le malheur de connaître toutes les formes qu’ils prendront. Ça viendra.

Car Kobani est le symbole, si ce n’est le prémice, de ce qui arrivera ailleurs. Dans ce monde à la dérive, marqué par la phase d’agonie des modèles libéraux hérités de temps désormais révolus, la bêtise systémique des puissants nous entraîne à la catastrophe. C’est dans cette période instable qu’apparaissent des monstruosités comme Daesh. C’est aussi dans ce moment clé que des alternatives peuvent s’ouvrir. La lutte des peuples contre la nuit commence. Kobani sera probablement notre première défaite. Mais les événements ne font que commencer…

 

La Commune de Kobani


L’histoire des Kurdes et l’histoire de Kobani n’ont pas débutées la semaine dernière. Cette terre, marquée depuis plusieurs décennies par des luttes sociales et par la guérilla communiste du PYD, l’équivalent syrien du PKK turc, plus médiatique, ont profondément façonnés cette partie du Kurdistan. Les Kurdes sont très loin d’être un regroupement de peuplades plus ou moins folkloriques. C’est un peuple moderne, bien que contraint à une survivance précaire, et très éduqué. L’éveil des Kurdes à la philosophie et à la politique est très ancien et tranche radicalement avec les images d’Épinal, les troupeaux de bétail et la paysannerie rudimentaire qui décorent nos journaux télévisés depuis plusieurs jours.

C’est ce peuple qui a fait Kobani. Dès le début de la guerre civile syrienne, le PYD a prit le contrôle total de la ville. Le système de pouvoir, laissé à l’abandon par les sbires de Bachar, a été remodelé afin d’offrir à chacun le pouvoir de s’exprimer et de décider. Les charges tournent entre des gens élus par des assemblées de quartiers, véritables arènes politiques dans lesquelles les points de vue se confrontent. Les femmes sont notamment très investies. Les assemblées ont voté, dès le début de la lutte, des obligations de cotas de femmes dans chaque instance décisionnelle, afin de permettre à ces dernières de s’investir pleinement dans la vie de la cité. Au final, il y avait, avant l’attaque de Daesh, 40% de femmes dans les organes de décision de Kobani, soit plus que les cotas fixés.

Les propriétaires terriens ont été expropriés, les terres partagées entre tous. Le ravitaillement est autogéré par les habitants. Il flotte un parfum de Catalogne à Kobani. Un parfum lointain qu’on croyait oublié à jamais, et qu’on n’imaginait pas retrouver dans cet endroit du monde.


La pleutrerie des puissants


C’est ce parfum que Daesh cherche à dissiper désormais. C’est le rôle d’une telle organisation d’écraser un bastion progressiste. Car Kobani est tout l’inverse du modèle prôné par ces bandes de brigands fascisants. Ecraser la vie…

A vrai dire, le problème éthique qui se pose à nous n’est pas directement Daesh, mais plutôt ce qui l’entoure. En effet, depuis le début de cette bataille, les résistants de Kobani n’ont reçu aucune aide des puissances qui, pourtant, jurent chaque jour d’écraser les islamistes.

Aucune aide de la Turquie voisine. Une bataille entre leur ennemi kurde et leur ennemi salafiste semble même arranger Erdogan et son gouvernement. Celui-ci n’interviendra pas. Pire, il ferme sa frontière empêchant ainsi toute fuite de civils et, surtout, toute intervention des membres du PKK en soutien à leurs camarades de Kobani. La Turquie prend ainsi la responsabilité de la victoire de Daesh au Kurdistan syrien. Une décision insoutenable et irresponsable. Insoutenable car la Turquie, le plus vieil Etat laïc de la région, vient directement appuyer la consolidation de l’Etat islamique. Irresponsable car cette consolidation, en plus d’entraîner l’horreur en Irak et en Syrie, permettra bientôt à Daesh d’étendre son pouvoir ailleurs. Peut être même, dans un futur plus si lointain que ça, en Turquie…

Mais la Turquie n’a pas le monopole de l’irresponsabilité. Les puissances occidentales n’aideront pas non plus les Kurdes. C’est pourtant eux qui appellent désormais chaque jour à l’écrasement de Daesh. Eux aussi, rappelons le, qui ont armés les salafistes au nom de la résistance au tyran Bachar. Les ennemis de nos ennemis ne sont pourtant pas toujours nos amis…

Attention, il ne s’agit pas de soutenir une intervention terrestre de ces puissances. Une telle intervention briserait l’élan populaire de reconstruction démocratique que Kobani pourrait impulser. L’histoire a prouvé quelles catastrophes cela peut entraîner. Le souvenir de la Libye n’est pas si ancien que ça… Non. Un soutien cohérent et démocratique à Kobani passe par l’envoi de vivres et d’armes aux insurgés. A la limite, de formateurs militaires. Mais il faut laisser le soin au peuple de se libérer lui-même. La démocratie et, osons le mot, le socialisme ne s’exportent pas par le biais des armées.

Armer les Kurdes ne reviendrait pas à faire la même chose que nous avons fait il y a deux ans pour Daesh avec les résultats que nous connaissons ? Non. Car le PYD est une organisation structurée autour d’un but d’émancipation démocratique. Armer le peuple n’est pas la même chose qu’armer une troupe de barbouzes sanguinaires et avides de pouvoir autocratique. C’est, au contraire, aider le peuple à se débarrasser de ses chaînes dans un moment donné. C’est permettre au peuple d’écraser les barbares, pour le triomphe de la vie.


Les bégaiements de l’Histoire


Les puissants n’ont pourtant aucun intérêt à ce que le peuple triomphe. C’est dans leur nature. Aider Kobani c’est, en effet, aider un modèle d’émancipation qui peut, lui aussi, dépasser les cadres préétablis. Et si Kobani donnait des idées à d’autres ? C’est une perspective, reconnaissons le, très inquiétante quand on est un membre éminent de l’oligarchie. Beaucoup plus que les gesticulations des fous de Daesh. Et c’est bien là que l’histoire se répète.

Il y a bien longtemps, en Espagne, les structures étatiques héritées d’un monde dépassé s’effondraient. Les pouvoirs centraux, tiraillés entre l’idée de faire avancer des idées progressistes et d’entamer une modernisation à grande échelle, et la conservation du pouvoir d’une aristocratie médiévale, se mettaient à dos un pays entier. Pays qui sombrait alors peu à peu dans l’instabilité. C’est alors que Daesh attaqua l’Espagne. Un Daesh en bottes sombres, les bottes du fascisme, aidé par la frange la plus réactionnaire de la bourgeoisie espagnole et financé et armé par les puissances les plus antidémocratiques que connaissait alors l’Europe : l’Italie et, bien sûr, l’Allemagne. Mais l’impensable se produisit. Partout en Espagne, le peuple se souleva et entra en résistance. Une résistance au fascisme, bien entendu, mais aussi au système qui l’avait engendré. Des ouvriers, des paysans, commencèrent à autogérer des exploitations agricoles, des villages, des usines, des villes et, bientôt, un pays. L’Espagne devenait alors l’exemple le plus abouti de révolution populaire que l’histoire ait connu. Les murs tombaient, l’espoir naissait, la vie triomphait de la nuit.

Les puissances occidentales auraient pu aider l’Espagne. Le Mexique est le seul pays qui le fit. Les autres ont ignoré un peuple et l’espoir qu’il faisait naître. La France du Front Populaire, pourtant de gauche, ferma la frontière des Pyrénées, et refusa de fournir des armes aux révolutionnaires espagnols. Au nom de l’opposition politique de ces puissants à un mouvement populaire qui avait emporté ceux qui leur ressemblaient. Mais aussi par crainte de la guerre. Par crainte de s’opposer au fascisme et d’entraîner l’Europe dans une nouvelle catastrophe.

Le fascisme a triomphé en Espagne, il a tué la vie, et s’est renforcé dans cette victoire. Trois ans plus tard, à peine, il s’étalait sur toute l’Europe. Le refus d’aider l’Espagne n’aura eu aucun effet sur la perspective de guerre. Pire, il aura permis au fascisme de devenir une force redoutable et d’ainsi créer les conditions des monstruosités qu’il commettra par la suite.

Kobani est une mini Espagne. C’est à cet endroit que la première défaite des monstres de notre époque aurait pu avoir lieu. C’est à cet endroit que le peuple est pour la première fois poignardé. Le peuple ne peut désormais compter que sur lui-même, la démonstration est plus que claire.

 

 

Pour terminer cet article, il nous faut revenir sur un terme. Celui de « pacifisme ». Il désigne le fait de s’opposer, d’une manière générale, à la guerre. Cette définition est toutefois assez schématique et incomplète. Car le pacifisme ne peut se dissocier de la lutte contre la barbarie. Parfois, malheureusement, s’opposer à la barbarie impose de faire la guerre pour éviter une catastrophe encore plus dure que celle-ci. C’est d’autant plus vrai que l’on arrête rarement les barbares avec de simples mots. C’est ce que Blum et ses amis n’ont pas compris en 1936. C’est ce que beaucoup ne veulent pas voir aujourd’hui. Contre les monstres, une bataille s’engage donc. Pas celle des tanks et des avions de l’OTAN. Une guerre du peuple, une bataille pour la vie.

Le sort de Kobani est scellé, pas celui du peuple. Et comme nos aînés l’ont fait avant nous, nous jurons devant ce spectacle immonde, le poing sur la tempe, que nous créerons d’autres Kobani. Et que cette fois nous vaincrons !

 

Johann Elbory

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