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Billet de blog 16 juin 2013

Le Point Staline, Point Godwin des gens de droite

Vous connaissez le fameux point Godwin, ce moment inévitable où toute conversation sur internet dérape et se termine par une référence, souvent tirée par les cheveux, au IIIème Reich ?

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Vous connaissez le fameux point Godwin, ce moment inévitable où toute conversation sur internet dérape et se termine par une référence, souvent tirée par les cheveux, au IIIème Reich ?

Mike Godwin l'a théorisé en 1990, dès les débuts d'internet. Il expliquait alors que « plus une conversation en ligne

dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s'approche de 1». Les utilisateurs réguliers d'internet savent que cette loi de Godwin s'applique de manière assez systématique. Il existe d'ailleurs des athlètes de haut niveau du point Godwin. Certains arrivent même à gagner

des points Godwin en parlant ce qui est assez fort...

Il y a toutefois un nombre important de situations dans lesquelles les points Godwin semblent être en concurrence directe avec une nouvelle forme de points. Dans les conversations entre gens de gauche et individus de droite, voire d’extrême droite, une nouvelle mode tend à se généraliser ; celle du point Staline.

Le principe est rigoureusement le même : « plus une conversation en ligne avec un type de droite dure longtemps, plus la probabilité de se voir reprocher une responsabilité de premier plan dans l'organisation des purges staliniennes des années 1930 s'approche de 1 ». La différence fondamentale entre le point Godwin et le point Staline, c'est que Staline n'a pas inventé son point. Mais sinon, ça marche pareil. Prenons un exemple :

Individu de gauche : « Durant toute son histoire, le capitalisme a semé la misère et la mort. »

Individu de droite : « Ah bah tu peux parler avec vos 20 millions de morts en URSS ! »

C'est un exemple parmi d'autres. D'ailleurs, la plupart du temps, le point Staline arrive comme un poil de moustache sur la soupe, sans qu'aucun lien avec le reste de la conversation ne puisse être établi :

Individu de gauche : « Il faut interdire les licenciements boursiers. »

Individu de droite : « Ah bah tu peux parler avec vos 50 millions de morts en URSS ! »

Oui, vous avez remarqué, le nombre de morts augmente. C'est une donnée essentielle du point Staline. A la différence des nazis, nous ne connaissons pas avec précision le nombre d'individus massacrés par les staliniens, ce qui est toujours un bon prétexte pour foutre n'importe quoi niveau chiffres. Dans tous les cas, c'est beaucoup, donc bon... Souvent le bilan meurtrier du Petit père des peuples augmente même au fil de la conversation. A croire que Staline est toujours vivant et qu'il continue

à massacrer des koulaks à la chaîne pendant que l'on cause de conneries sur internet...

Le point Staline est surtout utilisé pour ses très nombreux avantages par rapport au point Godwin. Ce dernier a en effet pour but de discréditer l'interlocuteur, mais se retourne très souvent contre celui qui l'utilise qui peut être accusé de sombrer dans une forme argumentative assez pauvre. Répondre « Ah mais t'es qu'un nazi ! » à un contradicteur a en effet tendance à mettre en avant une absence totale de répartie, une réelle défaillance dans sa capacité de dialogue démocratique et, surtout, une débilité crasse. Au moins, avec le point Staline, on a le bénéfice de l'originalité et puis on peut, si on l'utilise bien, discréditer toute la gauche en une phrase. Encore faudrait-il bien l'utiliser ce qui, comme nous l'avons vu, est assez rarement le cas... Il permet également de faire un petit peu monter les dictateurs soit-disant communistes dans le classement des gros méchants de l'histoire dont les premières places sont largement squattées par des personnalités germaniques des années 1930-1940, ce qui peut parfois causer une petite gène chez certains militants d’extrême droite par exemple.

Le point Staline permet aussi d'explorer des zones géographiques beaucoup plus variées que le point Godwin. Il est, en effet, déclinable à un nombre assez important de pays couvrant une distance allant de Berlin au Cambodge en passant par le Mozambique, Cuba ou le Pérou. On peut ainsi trouver des variantes exotiques au point Staline :

Individu de gauche : « Hey, vous trouvez pas qu'elle a grossi Carla Bruni

 ? »

Individu de droite : « Ah bah tu peux parler avec vos 10 milliards de morts en Chine ! »

Dans ce cas précis, le soit disant bilan humain de la gauche est encore plus énorme. Mais c'est bien connu, les chinois sont plus nombreux

que les russes...

Calmons nous un peu !

Il ne s'agit pas pour nous de revenir sur les débats de chiffres. On s'en fout royalement, laissons cette question aux historiens spécialisés. De toutes façons, c'est énorme. Si les geeks de droite tiennent tant que ça à graduer l'horreur, c'est leur problème. Un jour il faudra qu'ils arrêtent de considérer la vie comme une donnée de livres de comptes

...

Pour tout le reste, il va falloir se calmer. Rappelons une nouvelle fois que le socialisme, et même le communisme, ne sont pas des concepts assimilables aux horreurs soviétiques. Non, même si ça doit rassurer de le penser quand on est de droite, le communisme ne se limite pas au fait de marcher sous des drapeaux rouges. Sinon nous irions recruter sur les terrains de golf ! Staline, et tous les guguss dans son genre, avec ou sans moustaches, ont été dénoncés à gauche dès la fin des années 1920 comme de basiques réactionnaires ayant détourné des révolutions populaires et démocratiques, ainsi que la phraséologie et la symbolique communistes, au profit de régimes autoritaires et d'un nouveaux

système de classes sociales qui n'avait rien à envier aux dictatures admirées par la droite. D'ailleurs, seule la droite ne s'est jamais réellement expliqué sur sa non-condamnation des purges staliniennes dans les années 1930, et sur ses alliances avec l'URSS après la Seconde guerre mondiale... A croire que l'horreur des « rouges » ne les offusquait pas tant que ça finalement...

Il est vrai, et ça ne sert à rien de le cacher, les communistes d'alors ont soutenus, et même beaucoup aimé Staline. C'est très très très mal. A l'époque, le PCF, était même une véritable ambassade du régime stalinien. Énormément de militants honnêtes se sont fait berner par cette image totalement bidonnée du socialisme. Ça les a souvent amené à soutenir les pires crimes, oui. D'ailleurs les gens de droite feraient bien de n'être pas trop ingrats : aveuglés par leur soutien religieux à l'URSS, les communistes français ont largement contribué à étouffer plusieurs révolutions+ en France ce qui, à l'époque, a plutôt été salué par les ancêtres de l'UMP et du FN...

Le PCF a toutefois changé et, depuis la fin des années 1980, n'a cessé de condamner son passé et de s'excuser devant

la terre entière. Aujourd'hui ce parti est démocratique et républicain, au moins autant que l'UMP dont les ancêtres politiques, à la même époque, ont voté les pleins pouvoirs à Pétain sans que cela n'ait jamais posé le moindre problème aux gens de droite. Les excuses pour cela, on les attends toujours...

Le PCF a rompu tout ses liens d'amitié et de soutien aux derniers partis staliniens du monde. Fort heureusement, les liens de ceux ci avec la France

n'ont pas totalement disparu. Le Parti communiste chinois entretient en effet un partenariat politique avec... l'UMP ! C'est d'ailleurs sans doutes auprès de ces derniers que Jean-François Copé prend ses cours de démocratie...

Bref, l'argument Staline ne vaut pas beaucoup mieux que l'argument Godwin. L'utilisateur du premier est presqu'aussi con que celui du deuxième. Le point Staline est aussi révélateur d'une inculture assez désolante qui devrait interpeller chacun d'entre nous.

Pour lutter contre la bêtise des gens de droite et d’extrême droite sur internet, attribuez leur, à la manière du célèbre point Godwin, un point Staline. Ça vous permettra de les faire passer pour des cons, et de bien vous marrer en même temps.

 Johann Elbory

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