Réalisateur Asghar Farhadi
Date de sortie 17.05.2013
Durée 2h10
par François Corda et Jacques Danvin
2010 avait offert une consécration critique et publique à Asghar Farhadi pour son chef d’œuvre Une Séparation. Trois ans plus tard son nouveau film Le Passé est sélectionné au festival de Cannes, y obtient un prix et voit son actrice principale récompensée pour son interprétation. Presque aussi divisée que la famille mise en scène par Farhadi, notre rédaction dialogue ici sur la place de l'acteur dans son cinéma et sur les difficultés du casting.
FC : Jacques, tu as été gêné par le jeu de Bérénice Bejo dans le nouveau Farhadi. Ce qui semble avoir été aussi le cas pour d’autres médias (Chronicart notamment) malgré sa palme reçue dimanche soir au festival de Cannes ; palme que je trouve méritée pour ma part. Je trouverais ça intéressant que tu précises ta pensée à ce sujet, parce que, de mon point de vue, la critique de cinéma oublie souvent de parler des acteurs, et c’est l’occasion d’en parler un peu ici.
JD : La palme qu’a reçue Bérénice Bejo à Cannes m’a un peu surpris en effet. Car c’est vrai que j’ai été gêné par sa prestation dans Le Passé. Alors que, contrairement à d’autres voix de spectateurs que j’ai pu entendre lors de la double sortie de The Artist, je l’avais trouvée à son aise et convaincante dans un registre qui était plus léger et plus extraverti. Là, dans l’intimité psychologique que propose Farhadi, il y a des tonalités de voix, des postures corporelles ou des jeux de regards qui me font régulièrement voir l’actrice pour ce qu’elle est et sans contrepartie. Par exemple, et ça donne le la, dès la première image du film, à l’aéroport, au terminal d’arrivée : ce qui me frappe de suite c’est la fixité forcée de son regard vers un hors champ où, grâce au montage avec le plan suivant, on comprend qu’Ahmad est en train de se déplacer à la recherche de sa valise. Ou encore dans les scènes de grande tension psychologique comme celle où Ahmad lui révèle la « trahison » de Lucie, Bérénice Bejo adopte un ton d’une neutralité qui ne fait pas écho avec les émotions que son corps exprime alors (bras croisés fermement, à demi-appuyée contre l’évier en train de tirer nerveusement sur une cigarette). Et je pourrai en trouver d’autres je pense, ces scènes-ci ne sont pas marginales. Ceci dit, on s’en prend ici à l’actrice, mais pour moi c’est un échec qu’elle partage avec le regard qui la met en scène. C’est une rencontre manquée avec Farhadi comme cinéaste. Une rencontre que tu n’as pas vue comme telle…