NÉ SANS YEUX

Je n’ai pas d’oeil. Je vis sans yeux.

Je n’ai pas d’oeil.
Je vis sans yeux.
Oh, rassurez-vous, en ces temps barbares, je n’ai pas été éborgné.
Mes yeux n’ont pas été crevés d’un pieu de cruauté.
Rien en moi n’a dégénéré.
Ma cécité ne se pare pas du regret d’avoir été.
Voyant.
Non, figurez-vous, je n’ai pas été inoculé.
J’ai été enfanté, lourd de ce terrifiant aveu.
Je suis né sans yeux.

C’est un choix de mes créateurs, désireux de lutter contre la peur.
Oui, je ne suis pas né de la fuite parentale.
Je ne suis pas cet objet chéri, protégé puis sommé de s’émanciper.
J’ai été élaboré avec une fonction précise, un rôle à jouer, celui de la familiarité.
Je dois être celui qui vous rassure en incarnant les messages d’autorité qui tronçonnent, segmentent et rognent vos libertés.
Je dois être ce repère, cette figure à laquelle vous vous identifierez pour vous plier, espèrent-ils, avec plus de facilité.

Ne me reconnaissez-vous pas?
Je suis cet homme, sans yeux, masqué qui vous oblige à faire de même, étant placardé dans chaque rue, espace, magasin où vous vous aventurez.
Même si j’ai été programmé avec clarté, aujourd’hui je m’inquiète de mon embarras.
Seul avec mon tracas, je recherche de l’aide.
Alors, je viens vers vous.

Ne sommes-nous pas en effet censés nous ressembler?
Ne partagez-vous pas mon étonnement?
Je ne comprends pas.
Ce choix.
De me priver de voir.
Je ne comprends pas.
Ce consensus.
D’une figure neutralisée à laquelle le plus grand nombre devrait ressembler.

C’est donc ainsi que nous nous représentons notre masse.
Uniformisée.
Privée de sa capacité à observer
Moi, qui doit limiter votre peur, j’en suis submergé.
Je m’abandonne à mon ouïe, à cet écho caverneux qui convoie jusqu’à moi des questions.
Qu’avons-nous à cacher?
Quel est cet aveu que nous ne pourrions supporter?
Moi, horrible stéréotype, suis-je appelé à devenir un modèle à sérier, modèle amputé d’une immense part d’acuité.
J’ai honte d’être ainsi.
Honte de ne pas être fini.
Honte d’être cette funeste vigie.
Me voilà, pris d’une fièvre, d’une cavalcade vers l’émancipation.
C’est de vous voir qui me permettrait d’exister, d’accéder à l’altérité et à l’humanité.

Moi, objet né sans yeux.

Je vous demande de m’aider.

Je vous demande de me guider.

S’il vous plaît, partout où vous le pourrez.

Dans chacun de ces lieux.

Osez me dessiner des yeux.

JH

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