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Billet de blog 28 mai 2020

IT’S SIMPLE, WE KILL THE BATMAN

J’aime prendre mon temps. Je n’ai pas encore vu « Joker ». Pas de temps disponible à lui consacrer. Et une conservation farouche de la puissance d’Heath LEDGER en révélateur de la maladie héroïque de notre temps.

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J’aime prendre mon temps.

Je n’ai pas encore vu « Joker ».
Pas de temps disponible à lui consacrer.
Et une conservation farouche de la puissance d’Heath LEDGER en révélateur de la maladie héroïque de notre temps.

Dans The Dark Knight, le Joker se consacre à briser la figure héroïque du BATMAN.
Le blockbuster n’est pas si grossier qu’une lecture paresseuse pourrait souligner.

Le Joker ne vient pas faire mumuse avec les autres méchants pour se battre contre le gentil héros dont il est écrit à la fin qu’il triomphera de ce gros méchant.

Le bien contre le mal.

Non, il vient révéler.

Notre paresse.
Celle qui nous abrite derrière nos convictions en l’immuabilité d’un monde hiérarchisé, dominé et asservi.

La perversité des oeuvres charitables.
En se vautrant dans son capital illimité, le milliardaire-justicier ne peut oeuvrer pour la transformation sociale qu’en déversant des fonds levés pour soulager des pauvres dont il démontre son incapacité à les définir autrement que par cette position de domination.

Le mépris.
En broyant, masqué, à mains nues, grâce aux techniques et joujous issus de sa condition et de ses privilèges de classe, les criminels qui insécurisent la ville la nuit, il vient nettoyer la vermine.
Et délivre son dégoût du peuple auquel il ne dit rien si ce n’est qu’il ne peut être protégé que par une instance supérieure, inconnue, invisible et inaccessible.

La profondeur pathologique de notre recours à la relation monétarisée, profitable, capitaliste.
Il dévoile au plus profond de la crasse de notre humanité, le règne du costume de commercial même lorsqu’il s’agit de truanderie et de domination de ceux qui sont à portée de lâcheté.

Le Joker vient nous responsabiliser, nous invitant à jeter à la poubelle les croyances religio-ésotériques sur les destinées, sorts et autres réconforts artificiels.
Il reflète par son visage défiguré notre nature.
Oh non, il n’est pas fou.
Il est le produit de notre démission collective, lui qui a fait le choix de ne pas se finir, endossant les habits de l’amoralité.

Il délivre une clé.
Le choix du héros n’est qu’une externalisation de plus.
Une sous-traitance grotesque qui promeut l’extraordinaire, nous enfermant dans une réalité individualiste en rabaissant nos contributions à un ordinaire promu sans saveur.

J’aime le Joker parce qu’en affrontant la morale, il consacre l’éthique.
La science de notre séjour.
L’interrogation du sens de notre action.
Sa guidance.

Homme moderne, il est pragmatique.
Il propose d’abattre le processus collectif de notre auto-asservissement.
Par un procédé simple, basique.
En tuant le dominant, le BATMAN, le déifié, édifié, édifiant héros de ce temps.

Durant notre temps confiné, ils ont été proclamés, héros.
Des héros, vraiment?
Infirmiers, médecins, aides-soignants, éboueurs, policiers, gendarmes, travailleurs sociaux, livreurs.

Quels sont leurs visages?
Individus occupant une place socialement divisée, venant accomplir par le travail leur injonction à se réaliser, exister et survivre.
Individus s’acquittant de leurs contributions.
Au gré de l’aléa chanceux ou non de leurs déterminations sociales qui aura posé leurs petites fesses à un endroit plus ou moins confortable.

Je vais vous faire une confidence, j’ai travaillé avec chacun d’eux.
Je veux bien vous partager ma confirmation dont je sais qu’elle est déjà vôtre.
La place occupée correspond à une fonction avant d’être un rôle social qui s’incarne.
Et cette incarnation dépend de l’individu qui s’y dédie, en mobilisant valeurs et constituants de son sentiment d’identité et d’appartenance sociale.
Il y donc les gros cons, les tout-puissants, les aigris, les non-investis, les zélés, les boys-scouts, les prétentieux, les aveugles, les justes, les égarés, les craintifs, les enragés, les oisifs, les opprimés, les persécutés, les exaltés, les menteurs, les fourbes, les sensibles, les hystéros, les engagés et les coincés du cul.
Impossible d’être exhaustif à moins de se parfumer au forage du coffre-fort de la nature de l’humanité.
Il y a ceux-là et les autres.
Ils sont nous, pourquoi seraient-ils autre chose?

Les applaudir vraiment?
Mais qu’applaudit-on?
Nous-même?
Témoignant de notre satisfaction devant notre organisation dont l’on se persuade que notre contribution y dépasse nos incontestables abandons?

Peut-être, applaudissons-nous notre créativité, notre promptitude à avoir produit des sur-blouses en sacs-poubelles, des masques en torchons du cuisine ou vieux textiles destinés à produire du slip suranné.
Peut-être.
Peut-être valorisons-nous ces fonctions, les propulsant sur le toboggan de l’héroisation.
Héros puisqu’accomplissant une fonction anoblie, un titre amplifié, sur-boosté par les conditions dantesques de son exercice.

Et oui, en ne disant rien, en ne faisant rien, en abandonnant notre pouvoir en contrepartie de miettes et de centimètres gagnés sur notre laisse, nous laissons faire.
Tous aveugles de nos conditions, nous faisons, ce monde qui se vit dans l’attente de l’ouverture à la concurrence de la tarification de l’air que nous respirons.
Nous faisons de la question des moyens un préalable à tout embryon de réflexion.

Alors, qu’applaudissez-vous?
De demander aux autres de faire ce que nous leur demandons de faire, en compensant les carences, même si elles s’avèrent mortifères.
Sans ne jamais rien acter, proposer ni engager de refondation de nos conditions de délégation.
D’entériner, encore et toujours une hiérarchie entre les fonctions.
Vous devriez rajouter la tape dans le dos aux applaudissements, afin de compléter la garniture du panier en inégalité et en indignité.

Oh, j’entends les fanfarons de la figure mystique, rassembleuse, providentielle.
Conspuer, s’outrager de mon manque de solidarité, moi qui n’applaudit pas.
Alors vont-ils dire, on fait comment, on fait quoi, pour changer tout ça.
Tu veux que je te dise.

It’s simple, we kill the Batman.

JH

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