CLASSE DE NEIGE

Je vais jeter la pierre. Qui a déjà assisté à un décès ne peut effacer en lui l’apparition du dernier râle. Un souffle, venu d’ailleurs, imprévisible qui déstabilise les spectateurs de cette expérience fondamentale. Ici, encore plus qu’ailleurs, on peut mesurer à quel point le désappointement convoque sur l’autel de la spontanéité, les étrangetés des points de fixations de nos identités.

Je vais jeter la pierre.

Qui a déjà assisté à un décès ne peut effacer en lui l’apparition du dernier râle.

Un souffle, venu d’ailleurs, imprévisible qui déstabilise les spectateurs de cette expérience fondamentale.

Ici, encore plus qu’ailleurs, on peut mesurer à quel point le désappointement convoque sur l’autel de la spontanéité, les étrangetés des points de fixations de nos identités.

Lorsque le Président de la République a annoncé le 12 Mars 2020 la fermeture de toutes les écoles françaises, il a aussi activé la machine à réactions spontanées.

Celles qui traduisent des natures profondes.

Les réjouis ont trahi leur amour distant avec le travail et l’emploi.

Les paniqués ont dévoilé le vide de leurs conditions d’existence qu’elles soient matérielles ou spirituelles.

Les exaltés ont exposé leur addiction à une présentation scénarisée et spectaculaire de ce qu’ils ne peuvent nommer autrement que notre roman.

Les aveugles ont célébré dès la première semaine des apéros facetime, skype dans le même temps qu’ils bouclaient de fiévreuses commandes internet et emplissaient leurs chariots de sacs de 10 kilos de farine, continuant d’ignorer l’existence même d’une minoterie.

Ils ont abreuvé leurs écrans WhatsApp des manifestations narcissiques de leur crainte profonde de ne plus exister.
Vous avez vu, on a fait des cookies, on fait du sport, on a besoin de vous montrer, à à vous qui n’avez rien demandé, ce que l’on fait.
Pourquoi on ne sait pas.

Si, si, nous le savons, vous n’avez jamais fait l’expérience authentique et vous continuez à jouer le jeu narcissique de la réalisation individuelle et de ses figures de réussite sociale.

Nous tous, avons exhumé le fondement de nos sentiments d’identités, peu importe leur niveau d’artifices.

Il n’empêche que d’un point de vue anthropologique, la séquence est fascinante.

Dans sa première communication officielle après l’annonce du 12 Mars 2020, le directeur de l’école primaire où sont scolarisés nos enfants a laissé une belle place à l’annulation de la classe de neige.
Le remboursement rapide des frais était présenté telle une évidence et venait traduire un embarras et une déception profonde et personnelle.
Oui, l’accompagnateur de la classe de neige c’était lui.
Cette annulation était un évènement, au moins équivalent à l’annonce du confinement.
D’ailleurs, nos enfants, pas du tout concernés, nous ont évoqué le sujet, venant témoigner de la place institutionnelle attribuée à cette non-célébration du rite de la classe de neige.

La machine à spontanéité venait de frapper.

Nous l’entendons tous, la musique du monde d’après, de la prise de conscience.
Je situerai le niveau de l’orchestre proche d’un très bon niveau de variété.
C’est plaisant, on écoute mais au fond, on est dérangé parce qu’on sait que l’orchestre fait ça pour le business, pour le cachet.
Nous savons tous que ceux qui la jouent utilisent cette partition parce que c’est l’une des seules disponibles.
Et dès lors que le désappointement aura déserté, les mêmes instances reprendront leurs places, confortées d’avoir sauvé une humanité, une fois de plus infantilisée.

Quelles sont alors les probabilités de voir disparaître après l’étape du confinement la promotion par l’école d’un modèle bourgeois, dont la classe de neige est l’emblème doré ?
Entendons-nous, je ne renie pas l’utilité d’une classe découverte d’un environnement naturel qui est une ressource locale et dont il apparaît pertinent de sensibiliser nos enfants à son usage et son respect.

Le hic c’est que notre école se situe dans l’Ouest de la France, à 1500 km aller-retour de la dite ressource.
Alors pourquoi y aller?
Vous l’entendez arriver ce bon vieil argument du « pour que les enfants y aillent au moins une fois dans leur vie ».
Pour ma part je suis allé en classe de neige en CM2 avec le Directeur de l’école (c’est dans leur fiche de poste peut-être).
Je ne suis jamais retourné skier depuis.
Pour autant ma vie s’est emplie d’expériences naturelles en phase avec mon environnement culturel et environnemental.En usant de cet argument, on entérine bien que l’on célèbre un modèle de loisir bourgeois avec une absence totale de capacité à déconstruire la légitimité de celui-ci.

Preuve s’il en est la présente classe de neige a reçu une subvention exceptionnelle de 5000 euros.
Les édiles locaux soutiennent de tout cœur la démarche.

Oui, en plus de la dotation habituelle et des recettes de régie obtenues en culpabilisant les parents d’élèves sur la nécessité de « s’impliquer » alors que la porte de l’école nous est fermée, de « participer » sans que l’on comprenne le sens et l’utilité de mettre autant d’énergie à valoriser des fêtes d’école sordides où la juvénilité est célébrée par une pratique du chant obsolète, où la bière de mauvaise qualité s’accouple avec la saucisse proposée, avec élégance par un parent d’élève un peu trop imbibé.

Et si le monde de demain nous permettait de nous défaire de cette confusion gênante du service public de l’éducation avec un modèle bourgeois dont le corps enseignant apparaît comme partie prenante.

J’ai été inexact.
Il n’y a pas que le désappointement qui active la machine à spontanéité.
La reprise du lien socialisé a la même vertu.
Au marché, ma chance me place entre deux enseignants.
Qui s’échangent des convenances aimables et professionnelles.

La troisième convenance est la bonne.
Le discours sur le parent n’aura pas attendu 5 minutes avant de s’exprimer.
Il y aurait des parents qui ne répondraient aux propositions numériques narcissiques des enseignants.
C’est sans nul doute une problématique éducative.

Et si le monde de demain permettait à l’école de discourir avec les parents plutôt que d’avoir un discours sur eux?
Elle entendrait peut-être que la classe de neige est une grossièreté et une vulgarité dont le coût est exorbitant.

Allez, c’est mon tour de mettre en pièce dans la machine à spontanéité.
Je suis pour l’abolition.
Abolissons la classe de neige.
Son cortège de violence financière et symbolique.
Situons-nous dans notre environnement.
Et avec 5000 euros, nourrissons l’esprit critique de nos enfants et construisons.
Le monde de demain.

JH

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