CON DE CHIEN

CON DE CHIEN Je pensais, en courant, que les seuls risques encourus par mon intégrité physique concernaient la blessure ou l’infarctus. Las! Impétueux, j’avais négligé le risque domestique de compagnie.

CON DE CHIEN

Je pensais, en courant, que les seuls risques encourus par mon intégrité physique concernaient la blessure ou l’infarctus.

Las!

Impétueux, j’avais négligé le risque domestique de compagnie.

Ma rencontre matinale d’abord courtoise avec cette promeneuse à cheveux courts a replacé ma raison sur le chemin de l’évidence du risque arboré par un chien de berger à poils longs, domestiqué sans modération.

Nous étions risqués.

La morsure me guettait.

Son troupeau je menaçais.

Son conflit symbolique j’ébranlais.

Oui comprenez-la.

Dans son sillon, individualisée, elle s’animait sans encourir de réprobation excessive.
Elle promenait son chien, dans une forêt semi-domestiquée.
Quoi de plus anodin et normalisé que cette promenade alliant entretien physique, usage du temps libre de loisir et soin de l’animal chéri et adoré.
Notre arpenteuse s’était même laissée aller à une petite déviance, son protecteur de troupeau n’était pas enlaissé.

Le glissement jaillit de l’exclusivité.
Cette relation ne tolère pas l’autre, l’imprévu, l’inconnu.
Une intolérance exacerbée par l’apparence de liberté accordée à ce vaillant chien de berger.

Me voilà, pénétrant le tableau, une foulée allongée et une envie d’amabilité.
Je regarde, l’intronisée maîtresse, et ose le sourire.
Basculement.
Mon sourire devient une menace.
Elle ne sent pas le coup venir, pourtant, lui, ne vibre que pour son élan de protection.
Il n’a que faire de ma cordialité matinale.
Il faut m’écarter.
Il faut me charger.
Et si ça ne suffit pas il faudra me chiquer.
Moi l’inconnu qui court.

Mais.
Pourquoi?
Pourquoi cette grotesque réaction d’agressivité, magnifiée par une maîtresse désemparée, essayant de contenir, par de douces réprobations orales, celui qui joue son urgence existentielle?

Mesdames et messieurs, bienvenue, prenez place dans cette nouvelle représentation du théâtre de la domination.
Les actes qui viennent de se succéder transpercent notre étrange rapport à la domesticité.
Et consacrent certaines de nos incapacités à faire face à la vacuité affective de nos enfermements individuels dans une société où nous sommes invités à savourer la collectivité lors de nos langoureux ballets consacrés à la consommation standardisée et à l’emploi rétribué.

Alors, nous achetons.
Du lien.
Du réseau.
Du divertissement.
Du produit, où défile la vie des autres, nous faisant rêver à ce qu’elle puisse exister.
De la compagnie et tant pis si elle se révèle animalière.

Sans surprise, voguent ici les modes.
Du berger allemand et du doberman des années 80, en passant par le labrador des années 90/2000 pour l’aspirant familial au staff/rott/pitt plus virilo-urabnisé.
Nous vivons aujourd’hui l’heure du chien de berger.
Border collie, berger australien, malinois et shetland garnissent désormais les douces ballades dominicales et les sorties matinales à décrottage rapide.

Alors, galvanisés par cette affection indéfectible à portée de biffetons et d’injonctions à la bonne éducation, certains font le choix du chien de berger dans la palette du réconfort familier.

Blitz mental.

Quand tu te choisis un chien de berger, destiné à la protection, aux grands espaces et que tu l’enfermes dans ton pré carré, peux-tu, avec honnêteté t’étonner qu’il affronte l’étranger pour te protéger.
Toi, le troupeau que tu rêverai cacher derrière ton statut de maîtresse d’animal de compagnie.

Oui, bien sûr, le premier regard assoit ton statut de boss, de dominant.
Celui qui donne les ordres, réprimande ou félicite.
Celui qui se régale de l’absence d’autonomie d’un animal avili et qui a besoin de ta compagnie.

Allez, on est entre-nous.
On peut se le dire.
T’as fait un drôle de choix.
Tu t’es asservie à un animal face auquel tu achètes une affection en contrepartie d’un confort que tu paies cher.
Croquettes, pâtées, véto, piquouzes, puçage, tatouage, tu fais pas dans le demi-moyen en plus.

Mais le vrai prix, c’est la duperie, la tromperie, le décor en carton pâte qui révèle l’abîme de ta vie.

Au lieu de te complaire dans ton impasse existentielle, à tenter de faire survivre une relation artificielle avec un animal à qui tu nies le libre-arbitre, t’attachant à le corrompre du sceau de notre société de consommation, pourquoi ne ferais-tu pas le choix de bifurquer?

De prendre le chemin, de l’espace, du grand espace, d’une façon de vivre où le chien de berger n’a pas à s’embarrasser des injonctions superfétatoires de notre dérive sociale.
D’un espace où il remplit sa fonction, participant à l’équilibre d’une relation ré-établie avec nos aspirations vivrières, fraternelles et humanistes.
D’un lieu où peut s’établir une relation qui laisse enfin une place à l’authenticité.

Oh je ne te fais pas la leçon.
J’essaie de te faire comprendre pourquoi tu nourris en moi une exaspération lorsque tu me demandes de ne pas hausser la voix sur ce chien qui rêve de me chiquer aux abois.
Je nourrirai son agressivité, renforçant le risque que j’incarne.

Oh, mais tu es sérieuse là.
Tu me demandes, à moi, de me soumettre à ton chien parce que t’es embarquée dans un navire sombrant de ton mensonge de domestication.

Je dis non.
Et je hurle.
Con de chien.
Je l’enjoins à refuser ce jeu de dupes.
À contester sa situation et rejeter l’inconfort profond du statut d’animal supposé domestiqué.

Par là-même, j’espère que tu feras tien ce refus.
J’aurais pu dire con de maître.
Ça aurait acté ton statut supposé.

Laisse moi me mirer à l’auto-détermination.
Laisse moi refuser ta proposition de soumission.

Laisse moi continuer à haranguer ton fabuleux chien de berger.

JH

 

 

 

 

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