Le boycott contreproductif des festivals

Désormais, sur les réseaux sociaux, lorsqu'un groupe de musique annonce qu'il participe à tel ou tel festival afin de prévenir son public, il écope d'une série de méchants smileys pas contents, voire de reproches et d'insultes. Pourtant, les actions de boycott contre le passe sanitaire pour les concerts et les festivals sont contreproductives.

Les actions de boycott contre le pass sanitaire pour les concerts et les festivals sont contreproductives.

Désormais, sur les réseaux sociaux, lorsqu'un groupe annonce qu'il participe à tel ou tel festival afin de prévenir son public, il écope d'une série de méchants smileys pas contents, et même carrément furieux, ainsi que d´un certain nombre de commentaires râleurs, de plaintes, voire de reproches et d'insultes.

"C'est affligeant" 
"Nous ne viendrons pas tant qu'il y a ce maudit pass à l'entrée"
"Ma liberté passe avant le pass sanitaire"
" Vous êtes des vendus qui roulez pour le gouvernement"
"Vous me décevez"

"Vous cautionnez l'apparteid"

"Vous êtes des collabos au régime de Vichy"

"Adieu, je ne vous écouterez plus jamais"

"Vous me dégoutez"
(...)

Commentaires difficiles à digérer pour nous, artistes et acteurs culturels, mis à l´arrêt pendant un an-et-demi et assignés à résidence, pour cause de soupçon de propagation potentielle de coronavirus.

Pour les grosses productions qui programment des artistes célèbres et/ou très médiatisés,  la question se pose un petit peu moins. Le « grand public » accepte davantage le pass sanitaire. En revanche, pour ce qui est des plus petits festivals qui programment des artistes plus alternatifs, ou moins célèbres, ce qui est en train de se passer est catastrophique.

LA PEUR DE CONTAMINATION DANS LES FESTIVALS

La musique est une industrie qui fait travailler plusieurs centaines de milliers de personnes en France. Ce secteur a été mis à l´arrêt depuis le début de la crise sanitaire.

Un an-et-demi que nous attendons de pouvoir faire notre métier à nouveau.

Mais la musique fait surtout partie de la Culture. Elle crée du lien social. Une société sans musique jouée live est une société silencieuse. Et le fait qu´elle se diffuse en streaming sur les smartphones de chacun ne remplacera jamais le moment d´un concert. Le Live, c´est littéralement la vie.

Depuis un an-et-demi, nous attendons qu´on nous laisse affronter cette crise. Pour ma part, j´ai organisé deux festivals à Paris au Cabaret Sauvage en 2020. Le Festival des Confinés en juillet était en extérieur et gratuit pour un public masqué. Il s´est tenu grâce à la générosité de Méziane Azaiche, le propriétaire du Cabaret Sauvage, qui a préféré faire une entrée gratuite afin que les gens n’hésitent pas à venir en période de crise. Il l´a fait sans l´aide de personne en payant les artistes de sa poche et en sachant très bien qu´il perdrait de l´argent. Il l´a fait au nom de la Culture et pour défendre la position indépendante du Cabaret Sauvage. Nous avions l’autorisation préfectorale pour accueillir 500 personnes par jour sur un site qui peut en accueillir 2500. Nous avons atteint cette jauge tous les jours, mais sans sur-affluence non-plus. On sentait que les gens craignaient encore de se faire contaminer en venant à un festival.

Le premier week-end d´octobre, Méziane a accepté que nous renouvelions l´expérience et nous avons créé le Nomadic Spirit Festival, cette fois à l´intérieur du Cabaret Sauvage. La salle peut contenir 1200 personnes. Nous avons été autorisé à en accueillir 350 par jour, masqués, assis et distanciés, mais pas de bar autorisé après 22h. Autant dire, un gouffre économique pour le Cabaret Sauvage.

Pendant ces deux festivals, nous avons respecté les règles sanitaires, et nous avons eu du mal à faire venir le public, car les gens avaient peur du coronavirus. En temps normal, chaque groupe aurait rempli le cabaret à lui seul. Nous avons programmé 3 groupes par jour et avons réussi avec peine à remplir les 3 soirées du festival.

Cette année, avec la réouverture des concerts, nous pensions uniquement devoir faire face à cette crise sanitaire. Convaincre les gens que les concerts et les festivals sont des lieux où ils n´attraperont pas le coronavirus. Mais c´était sans compter sur l´esprit libéral et individualiste qui s´est développé depuis les 30 dernières années dans la société occidentale, y compris chez ceux qui se disent le plus « à gauche ».

Et le confinement semble n´avoir fait qu´accentuer les choses, repliant encore davantage chaque individu sur lui-même. Par libéralisme individualiste, je veux parler de cette philosophie qui est devenu une valeur pour chaque individu et qui consiste à croire que sa liberté propre passe avant la collectivité. Ces néo-libertariens font passer les valeurs individuelles avant la société. Et quand ils se lancent dans une lutte (souvent sur les réseaux sociaux), ils sont prêts à tirer sur tous ceux qui toucheraient à ce qu´ils croient être leur liberté.

DÉBATS SUR LE PASS SANITAIRE ET LUTTE POUR LES LIBERTÉS

Qu´il y ait des débats sur le pass sanitaire me semble tout à fait normal et sain.

Nous sommes dans une pandémie inédite. Les gouvernements essayent de trouver des solutions plus ou moins adroites pour ne pas reconfiner les populations. On constate qu´ils avancent à tâtons. Ils doutent. Et ils nous font douter en permanence.

Le peuple et l´opposition se méfient du contrôle excessif lié au pass. C´est démocratique. Il faut être vigilant pour éviter toute dérive anti-démocratique.

Et nous savons bien que si l´Etat agit ainsi, c´est à cause de l´absence de lits et de personnel dans les hôpitaux. Nous savons aussi qu’il y a beaucoup de choses floues et inexpliquées dans le développement de la pandémie et la gestion de la crise.

L´application « tous anti-covid » n´aide en rien. Il n´y a aucune communication sur le fait qu´on peut avoir les mêmes justificatifs de vaccination ou de tests négatifs sur nos comptes en ligne de Sécurité Sociale (or c´est le cas). Ils nous font croire que c´est « tous anti-covid » ou rien. Et il faut reconnaitre que cette application est extrêmement verrouillée et ne nous laisse aucun espace de liberté lorsqu´on l´installe, à part celle d´accepter tous les paramètres de confidentialité et de leur faire confiance.

Je pense que la cause réelle d´une grande partie de cette crise repose sur l´ensemble du système dans lequel nous vivons. Si je devais accuser quelqu´un, ce ne serait pas les contestataires libertariens, mais avant tout le gouvernement, qui prend trop à la légère les questions de terminologie.

Une fois de plus le gouvernement est extrêmement maladroit en employant l´expression « pass sanitaire » et en voulant classer tous les dossiers sous ce même nom. Il y a des nuances à apporter.

La règlementation sanitaire du personnel hospitalier est une question, celle des autres corps de métier en est une autre, différente encore de celle du public se rendant dans des lieux culturels, de celle des écoliers ou encore de celle des citoyens dans les transports publics.

Vouloir faire un seul « Pass » pour règlementer tout, c´est du grand n´importe quoi et du grand amateurisme.

On a une fois de plus à faire au fast-food de la politique, à la mal-bouffe néo-libérale qui cherche à légiférer à coups de slogans publicitaires et d´expressions virales. Et chercher à faire du viral en période de pandémie, c´est un comble.

L´expression « Pass Sanitaire » ne peut qu´avoir une multitude d´effets pervers sur la société et déclencher des mouvements comme les gilets jaunes ou en ce qui nous concerne ici, les boycotteurs de festival.

Et pourtant il y a d´autres luttes fondamentales en ce moment qui mériteraient d´être soutenues. Je pense par exemple à la lutte pour la rénovation de l’hôpital public et le référendum que les CHU essaient d’obtenir et qui aurait dû rassembler un bloc de citoyens ainsi que l´ensemble de l’opposition.

Le 20 mai dernier, j’étais à la manifestation parisienne pour la refonte de l’hôpital public devant l’hôtel de ville. Il y avait 200 à  400 personnes et peu ou pas de membres de l’opposition. Il faut dire que c’était le premier week-end de réouverture des commerces non-essentiels, alors les citoyens avaient visiblement mieux à faire.

Pourtant, le pass sanitaire, lui, arrive à rassembler les foules, les gilets jaunes, les membres de l’opposition et les festivaliers boycotteurs de festival. Le pass sanitaire touche à leur liberté individuelle. Alors qu´un référendum citoyen pour repenser l´hôpital public semble trop collectif pour la société d´aujourd’hui, et je le déplore. En période de pandémie, c´est la première lutte qui devrait être soutenue et médiatisée. Mais dans la société libérale actuelle, il est plus facile de faire le buzz avec des causes individualistes que des causes collectivistes.

LE BOYCOTT DES FESTIVALS ET SES CONSÉQUENCES

Le public qui fréquentait les petits festivals et qui décide non-seulement de les boycotter, mais aussi de poster des messages contre ces festivals assujettis au pass sanitaire,  joue contre son propre camp. Ces gens ont été privé de concerts pendant 1 an-et-demi, ils ont envie de venir, mais ils décident de ne pas venir et de convaincre les autres de ne pas venir, sous prétexte qu´un test antigénique attenterait à leur liberté.

Pour leur information, voici comment se déroule un festival aujourd´hui en période de crise sanitaire :

À l´entrée, on leur demande une preuve de vaccination ou un test antigénique ou PCR négatif. S´ils n´ont ni l´un ni l´autre, il y a une petite tente sur le côté où ils peuvent aller faire un test antigénique, ce qui prend 5 minutes. Grace à ça, les festivals et les concerts peuvent être maintenus. Et n´en déplaise aux libertariens anti-pass sanitaire ; c´est toujours mieux d´assister à un concert avec un petit test à l´entrée que de revenir à l´époque des concerts en streaming.

S´ils ont d´autres idées, d´autres propositions pour mieux gérer les concerts dans cette période de crise sanitaire, qu´ils s´expriment. Qu´ils se servent des réseaux sociaux pour les faire circuler. S´ils n´ont pas de suggestions, qu´ils gardent leurs phobies pour eux et concentrent leur lutte pour la liberté les secteurs qui en ont besoin. Mais ne rien proposer et se contenter de boycotter les festivals et de poster des commentaires négatifs sur les quelques annonces de concerts qui ont pu se maintenir ne fait rien avancer du tout. Bien au contraire.

Les conséquences sont déjà dramatiques. Les petits festivals sont subventionnés dans le meilleur des cas. Les autres sont autofinancés et reposent sur des associations de bénévoles.

Ces festivals sont en train de couler un par un.

Ils avaient prévu une programmation estivale après 1 an-et-demi de perte pure. Et face au manque de réservations et de messages de boycott sur les réseaux sociaux, ils sont tout bonnement contraints de mettre la clé sous la porte. On estime déjà à 50% la baisse de fréquentation due au boycott du pass sanitaire.

Concernant les festivals subventionnés, s´ils se maintiennent, pour bon nombre d´entre eux, ça ne sera que pour signer une ultime édition. En effet, une grande partie de ces festivals ne sont pas soutenus par leurs préfectures qui préféreraient les voir fermer.

Le fait que le public ne se déplace pas et les boycotte sur les réseaux sociaux aura pour conséquence de leur faire perdre toute légitimité, ce qui entraînera la suppression des subventions pour les années à venir, et donc, la fermeture de ces festivals.

Les artistes « alternatifs » ainsi que leur public se retrouvent donc de nouveau sans concerts.

Dans les milieux « alternatifs », on a toujours refusé l´idée d´un « monde d´après » en ce qui concerne nos chers festivals. On disait que la pandémie n´est qu´une pause en attendant le retour à la normale. Mais ces boycotts risquent bien de nous projeter dans ce « monde d´après » dès l´année prochaine ; un monde sans petits festivals, avec uniquement des grosses productions d´artistes médiatisés.

Il y aura toujours les concerts sauvages, me dit-on, mais ces concerts ne seront qu´une belle occasion pour l´Etat d´user de la matraque et de stigmatiser davantage les mouvements alternatifs. Si ce monde d´après advient, nous serons de nombreux artistes à devoir changer de professions, faute de contrats. 

LE PARADOXE DE LA LIBERTÉ

J´échange beaucoup sur cette question. Je réponds aux gens sur les réseaux sociaux, ou de vive voix. J´ai beaucoup d´amis, même des musiciens, qui sont opposés au pass sanitaire. Ils ont raison sur le fait qu´il faut rester vigilant et qu´une dérive fascisante est trop facile en période de crise pour ne pas se méfier.

Mais je pense aussi que vivre en société, c'est accepter un certain nombre de contraintes. Et qu'en période de pandémie, il ne faut pas confondre les luttes fondamentales avec le défouloir individualiste. D´autant que les arguments que j´entends contre le vaccin ou les tests PCR/antigéniques me semblent contradictoires avec la société dans laquelle nous vivons et ce qui est accepté quotidiennement, sans broncher.

Aujourd’hui on refuse un vaccin qui ne serait pas testé sur une durée assez longue. On refuse aussi de se faire enfoncer un coton-tige dans le nez pendant 5 secondes pour vérifier si on est contaminé et potentiellement contagieux.

Mais toutes les heures, depuis 10 ou 15 ans, on se colle un téléphone portable contre le cerveau, un smartphone ultra-connecté, surveillé, qui nous espionne. Le smartphone est  probablement très nocif pour l´organisme. On se dit qu´on en mesurera les effets dans une ou deux générations. On a tous eu mal à la tête les premiers mois lorsqu´on téléphonait trop longtemps. On a l´oreille qui chauffe. Mais on s´est habitué et on a accepté. On accepte aussi les cookies quand on navigue sur le web. Mais, avec ou sans air-pod, on communique pour boycotter les moyens qu´on essaye de mettre en place pour pouvoir se rendre à des concerts ou sur des lieux culturels. C´est un paradoxe.

Les gens qui refusent de faire un test antigéniques et qui « trollent » les posts de festival en criant « au liberticide », me rappellent les enfants avec qui nous faisions la queue à l´école, dans les années 80, les jours de visite médicale. Il y en avait toujours qui pleuraient, craignant que ça fasse mal. Ceux-là finissaient par convaincre toute la queue que la visite médicale allait nous faire souffrir et tout le monde arrivait effrayé dans la salle d´examen. Finalement, on ressortait sain et sauf sans aucune douleur et avec un point sur notre croissance et notre état de santé.

Je pense à Platon aussi (pardon, mais un peu de philosophie dans ce monde numérique ne fait pas de mal). Platon qui se méfiait de la démocratie directe. Il disait que si tout le monde décide de tout, la démocratie finira dans le chaos et l´absurde. Et il comparait cette démocratie libertarienne à un tribunal d´enfants qui jugent et condamnent le dentiste pour leur avoir fait mal aux dents.

 

 

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