La presse numérique et la poule aux œufs d’or

Au moment où Google et l’Association de la Presse d’Information Politique et Générale (AIPG) viennent d’officialiser le lancement du Fonds Google-AIPG pour l’Innovation Numérique de la Presse (FINP), il me paraissait intéressant de dépoussiérer une tribune dans laquelle j’exposais mes arguments contre la création d’une taxe dite « Google » (substituée de fait par la naissance et le financement du FINP, donc).

Au moment où Google et l’Association de la Presse d’Information Politique et Générale (AIPG) viennent d’officialiser le lancement du Fonds Google-AIPG pour l’Innovation Numérique de la Presse (FINP), il me paraissait intéressant de dépoussiérer une tribune dans laquelle j’exposais mes arguments contre la création d’une taxe dite « Google » (substituée de fait par la naissance et le financement du FINP, donc).

Google, la nouvelle poule aux oeufs d'or de la presse numérique ©  Google Google, la nouvelle poule aux oeufs d'or de la presse numérique © Google







Plus que jamais, une presse d’information digne de ce nom doit pouvoir bénéficier des ressources indispensables à son pluralisme et à son indépendance. Mais que tous les moyens soient utilisés pour parvenir à cette fin, les arguments et les amalgames les plus fallacieux, voilà ce qui, il y a un an, me posait un (très gros) problème. Puisque cette taxe existe désormais sous une autre forme — 60 millions d’euros, ce n’est pas rien —, souhaitons au moins qu’elle puisse servir, hors de tout corporatisme, à financer une nouvelle presse numérique exigeante et audacieuse, aussi indispensable que Médiapart. Et pas seulemenent à cacher un transfert de financement puisque, magie de l'actualité et des annonces politiques, les aides à la presse traditionnelle vont être diminuées dans le même temps et pour le même montant...  JM

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C’est bien connu : nous, les Français, nous n’avons pas de pétrole, mais nous arrivons à exporter nos idées les plus saugrenues (le changement d’heure* que nous venons de subir une nouvelle fois, par exemple, pour citer l’une de nos grandes réussites en ce domaine).

Ainsi venons-nous de rallier à notre idée de « Taxe Google », plus pudiquement dénommée taxe des « droits voisins »[1], la non moins sérieuse Fédération italienne des éditeurs de journaux (FIEG) et les associations de la presse allemande (BDZV et VDZ).

Il s’agit bien d’une invention 100 % française, une de ces idées lumineuses dont nous seuls avons le secret, imaginée en l’occurrence par la très sérieuse Association de la presse d’information politique et générale (AIPG) qui, donc, selon le communiqué de presse émanant de cette dernière serait destinée à « accroître la compétitivité de la presse numérique ».

La presse serait-elle si mal en point, si apeurée par les défis et les mutations technologiques, par les ajournements sans fin de ses nouveaux modèles économiques, qu’elle en serait acculée, pour seule stratégie de développement (numérique), à désigner un bouc émissaire afin de pouvoir le saigner impunément ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

Que les choses soient bien claires : je fais partie de ceux qui pensent que les entreprises privées, plus particulièrement lorsqu’elles sont en situation d’oligopole, doivent être surveillées par les citoyens et, dans tous les cas, contribuer au bien commun et à l’amélioration du pacte social. Que la puissance de Google interroge ou inquiète, que sa réussite suscite les jalousies, que ses gigantesques revenus favorisent les convoitises, rien de bien anormal. Que ses actionnaires ne soient pas tous des saints, que leurs intentions ne soient pas uniquement philanthropiques, que la tentation hégémonique soit toujours présente, que certaines de ses pratiques commerciales soient condamnables et condamnées, nul ne peut en douter non plus, cette affaire-là est parfaitement entendue. Même si, dans ce descriptif, l’équité inciterait quand même à ne pas oublier d’évoquer l’apport indéniable de Google à la révolution et l’économie numériques (Gmail, Google Scholar, Google Books, Google Earth, Google Analytics pour ne citer que quelques services fort prisés par les journalistes et les éditorialistes eux-mêmes…)

Ce qui chagrine, en fait, c’est l’amalgame, c’est que l’on instrumentalise ces doutes, ces peurs, ces constatations à la seule fin de rendre légitimes des exigences qui ne sont justifiées ni par le droit, ni par la raison, ni par l’économie, et ce, contrairement à la déclaration d’intention qui stipule que la création de cette taxe obéirait à une volonté de « créer des relations économiques équilibrées entre les titulaires de droits sur les contenus d'information et les acteurs technologiques ».

Ce qui interpelle vraiment, c’est la mauvaise foi de cette communication et la confusion entretenue dans l’esprit du public et du politique afin de les convaincre d’une thèse largement douteuse[2]. Voilà ce qui n’est tout simplement pas digne d’une éthique journalistique et de certains éditeurs de presse regroupés au sein de cette association.

Sur la forme, tous les moyens semblent bons pour vendre l’idée de cette taxe. Mais on ne saurait instruire un procès en sorcellerie, totalement à charge, simplement parce que la fin justifierait les moyens. On ne peut pas, par exemple, relever opportunément un déficit de rentrées fiscales nationales de la part de Google (sur un résultat comptable localement arrangé — « optimisé » dans le jargon policé des financiers) uniquement pour justifier une loi « punitive » de taxation absurde. Journalistes et politiques auraient dû se mobiliser bien avant sur ces anomalies pratiquées par toutes les multinationales (« françaises » incluses) depuis des décennies, et n’épargnant aucun secteur[3]. Invoquer parfois cet argument comme substrat même de la taxe, voilà un parfait exemple de mauvaise foi et de manipulation médiatique.

Sur le fond, cette revendication n’est pas seulement une anomalie d’un point de vue intellectuel, elle est une véritable forfaiture morale[4], et, plus grave encore, une aberration économique totale. L’absurdité du principe est tellement évidente que l’on se demande bien comment le syllogisme servant à justifier la demande de taxation n’est pas encore anéanti.

En substance, les éditeurs demandent en réalité à Google de payer une sorte de redevance parce que son moteur de recherche génère du trafic vers les sites en ligne de ces mêmes éditeurs… Plus clairement, Google devrait payer parce que son indexation favorise l’afflux des lecteurs-clients vers les sites d’information (ces lecteurs-clients permettant justement auxdits sites de générer les recettes publicitaires indispensables à leur propre économie, comme il en va pour le format papier). Car il n'est pas vrai, contrairement à ce qu'affirme l'AIPG, que les lecteurs se contentent de lire les premières phrases des articles indexés sur les pages de résultats. Tout le monde sait que ces premiers mots n'ont qu'une fonction "d'accroche" ("teaser" en jargon marketing) pour d'inciter le lecteur ("prospect") à cliquer.

Le raisonnement défie ainsi l’entendement.  Tout collégien sait que dans la vraie vie, c’est exactement la pratique inverse qui est instaurée. Non pas en vertu d’une théorie économique fumeuse, mais parce que le bon sens commande (parfois) les lois fondamentales du commerce : « si Toto amène un client à Tata, c’est Tata qui remercie Toto et pas l’inverse… » (ou Tata qui verse même à Toto une rétribution pour cet « apport d’affaires » extérieur).

L'ironie voudrait, en se basant sur le modèle actuel, que Google exige une facturation de commissions aux sites d’information, au prorata du trafic généré par ses services. Si la société de Mountain View ne demande aucune rémunération pour cet apport important de clients aux acteurs de la presse numérique, c’est parce qu’elle a su développer un modèle économique intelligent qui rend possible un financement de ce service par des tiers (les annonceurs, via, par exemple le service Google AdWords, et c’est même pour cela que nous acceptons tous d’être confronté à des milliers de liens dits « sponsorisés »). Donc, pour la presse en ligne, le principe actuel est plutôt un accord « gagnant ». Pour paraphraser le communiqué de presse de l’AIGP, le système incriminé est même extrêmement respectueux de « l’équilibre de la relation économique » entre Google et les sites d’information.

Que la mutation de la presse soit un véritable enjeu de société, nécessitant une attention particulière des pouvoirs publics et, sans aucun doute, des contributions spécifiques, compte tenu de la nature particulière, stratégique, de la donnée « information », est une évidence. Mais sûrement pas au prix d’un abandon total de toute honnêteté intellectuelle et d’une déontologie professionnelle.

Ce débat sur la taxe de "droits voisins" suscite un malaise parce que sa justification, malgré les arguties, n’est en réalité qu’une tentative laborieuse de captation d’une partie de la richesse créée par autrui. Elle ne cherche aucunement à régler les problèmes de fond ; elle ressemble plutôt à une chasse au trésor désespérée qui, je le crois, compte tenu des méthodes dialectiques utilisées, portera préjudice à ses instigateurs et à la presse en général.

On aimerait que nos éditeurs de presse se reprennent, qu’ils répondent plutôt avec intelligence, rigueur morale, ambition et innovation aux défis qui leur sont posés. Autant que faire se peut, qu’ils évitent la tentation de l’ostracisme, les mauvais débats et autres manœuvres dilatoires.

D’ailleurs, il existerait un moyen simple et immédiat pour faire cesser ce trouble, à savoir cette terrible exploitation dont la presse numérique ferait l’objet de la part de Google et compagnie : ne plus se faire référencer du tout par les moteurs de recherche. C’est très simple à mettre en œuvre : il suffit de placer un tout petit fichier à la racine de chaque site d’information pour interdire à jamais toute intrusion par les robots. Exit, ainsi, le référencement et la tête de liste sur les pages de résultats !

Pour un mode d’emploi plus détaillé de cette technique, je vous suggère de rechercher sur… Google.


* Tribune écrite le 31/10/2012

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[1] Justifiée par l’AIPG afin « d'assurer à tous les citoyens le libre accès à des informations de qualité, les éditeurs conviennent notamment de soutenir les projets législatifs dans le domaine de la propriété intellectuelle »
[2] Il ne s’agit, en fin de compte, ni plus ni moins, que d’une tentative de spoliation (en droit commercial : une pratique parasitaire).
[3] « L’optimisation fiscale » des sociétés transnationales qui falsifient souvent la réalité des bases taxables dans les différents pays où elles opèrent afin d’échapper à l’impôt est un fléau véritable qui ne concerne pas seulement Google ou Amazon. On ne peut ainsi opérer un traitement différencié pour les sociétés du secteur numérique sans violer un principe fondamental du droit. Ce projet de taxation apparaît donc, de facto, inconstitutionnel.
[4] Il est assez comique de constater que les titres de la presse en ligne se battent littéralement, par experts en référencement interposés, pour tenter de positionner leurs articles en tête des résultats affichés par les moteurs de recherche.

 

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