De quoi Gorée est-elle le nom ?

 

Il existe des causes qui sont plus grandes que les nations, qui transcendent les communautés, les identités et les croyances.

Des causes universelles qui dépassent nos sensibilités personnelles, nos préoccupations particulières, nos préférences culturelles, nos attachements singuliers.

De telles causes résonnent profondément en chaque individu car elles évoquent ce dénominateur commun qui nous distingue de toutes les autres espèces : elles parlent du genre humain.

Gorée est l’une de ces causes.

Gorée garde les traces de notre enfance sauvage, de notre humanité encore balbutiante qui, grandissant toujours, n’en continue pas moins de lutter, siècle après siècle, contre sa nature primitive, pour tenter de se débarrasser enfin de ses oripeaux antiques, de cette barbarie ordinaire qui accompagne depuis toujours sa conquête du monde.

Certes, Gorée est d’abord une « île-mémoire », le symbole de la Grande traite négrière, une des pires tragédies de notre expérience commune, l’un des systèmes de domination les plus aboutis que nous ayons jamais conçus et mis en œuvre. Une gigantesque entreprise de négation de l’humain, d’humiliation et d’exploitation de nos semblables qui annonçait déjà l’étape ultime de la Shoah.

Nous le savons : des millions et des millions d’Africains furent capturés, enlevés, déportés, avilis durant quatre siècles. C’est de cette douleur dont témoigne en premier Gorée, cette marque de l’infamie gravée à jamais dans l’inconscient collectif de tous les peuples. Et donc notre lot commun, depuis 1978 exactement, année où les hommes reçurent Gorée en héritage, en leur patrimoine sacré.

C’est pourquoi le poète avait raison, celui qui a dit que Gorée n’est pas une île mais « un continent de l’esprit ». Parce que sa mémoire est devenue la nôtre, Gorée conserve la trace de l’homo sapiens en tant qu’espèce en devenir, Homme cherchant son genre, genre mutant qui ne se connaissant pas encore, ne savait pas reconnaître l’autre, son Autre ; qui niant son double, se niait lui-même.

Parce que Gorée nous rappelle cela, Gorée est notre miroir, Gorée nous dit qui nous sommes, d’où nous venons. Gorée nous montre la route qu’il nous reste à parcourir avant d’atteindre le stade achevé de notre transformation ; elle nous indique le chemin le plus court pour espérer arriver jusqu’à l’âge de cette maturité.

Gnomon encombrant placé sur la route cahoteuse de notre évolution, Gorée nous force à réfléchir, Gorée provoque l’introspection, Gorée nous oblige à interroger cette part commune que nous revendiquons depuis les origines et qui, dit-on, nous différencierait des bêtes. Pour nous tous, Gorée est cette lueur fragile qui tente de nous arracher aux bras des ténèbres.

Gorée nous invite en somme à respecter l’idée d’Homme qui sommeille en nous, à la nourrir, à la soigner, à la protéger, à l’accompagner pour lui permettre de se développer et de s’épanouir.

Malgré sa noire mémoire et ses nuits blanches, Gorée nous rêve en cinémascope et en technicolor : elle nous imagine grands et tous créoles.

Alors, aimer Gorée, lui rendre un peu de ce qu’elle nous donne à nous tous, citoyennes et citoyens du monde, c’est nous aimer nous-mêmes, c’est croire que, tous ensemble, nous pourrons enfin vaincre nos vieux démons et leurs malédictions ; c’est penser que la rencontre, l’échange, le dialogue, l’empathie, la fraternité sont désormais les seules possibilités d’un avenir partagé, les conditions indispensables pour pouvoir écrire, un jour, que l’humanité a vraiment existé.

Oui, Gorée se présente au premier abord comme une petite île, précieuse, fragile, menacée.

Mais pour qui sait bien la regarder et l’entendre, Gorée est avant tout notre espérance.

John Marcus,
Île de Gorée, novembre 2014. 



La fondation Gorée organise à partir du 1er décembre 2014, une opération destinée à sensibiliser et mobiliser l’opinion mondiale pour la sauvegarde de l’île de Gorée et pour l'édification du mémorial de Gorée dédié à la traite négrière. Pour signer cet appel, il suffit de se rendre sur le site dédié à cette opération : www.griotsdegoree.org

L'érosion dramatique de l'île est le problème le plus urgent. La plus vieille mosquée du Sénégal risque aujourd'hui de s'écrouler d'un jour à l'autre comme on peut le constater sur cette photographie prise il y a quelques jours : 

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