Pour sauver la réforme des rythmes scolaires, exigeons la généralisation des Projets éducatifs territoriaux

« J’ai 18 ans et je fais partie des échecs scolaires… » Voilà le titre de ma toute première tribune, publiée [1] en 1982, à l’occasion d’une consultation sur le lycée lancée par l’administration. Ce cri de révolte d’un adolescent, sur la situation éducative de son pays et le destin peu enthousiasmant qui attendait les laissés pour compte de l’école dans une société bloquée par de nombreux archaïsmes, était accompagné d’un projet de réforme, expédié directement au tout nouveau ministre de l’Éducation nationale, André Savary.

« J’ai 18 ans et je fais partie des échecs scolaires… » Voilà le titre de ma toute première tribune, publiée [1] en 1982, à l’occasion d’une consultation sur le lycée lancée par l’administration. Ce cri de révolte d’un adolescent, sur la situation éducative de son pays et le destin peu enthousiasmant qui attendait les laissés pour compte de l’école dans une société bloquée par de nombreux archaïsmes, était accompagné d’un projet de réforme, expédié directement au tout nouveau ministre de l’Éducation nationale, André Savary. On sait la jeunesse audacieuse ! Le C.V.Q. (Comité de Vie Quotidienne) des établissements scolaires était au cœur de ma proposition. Le ministre ne répondit pas tout de suite, mais l’idée commença à faire son chemin[2].

Trente ans plus tard, la vie ayant confirmée mes craintes sur la difficulté pour un enfant non diplômé – et ne bénéficiant pas non plus de réseaux idoines — à trouver sa place dans un pays où les structures sociales — très cloisonnées — et les mentalités – très conservatrices — restent incroyablement hiérarchisées, j’attendais beaucoup (trop) d’une nouvelle réforme qui plaçait enfin « l’intérêt supérieur de l’enfant » au centre de ses déclarations.

Exemple de planning hebdomadaire familial d'un enfant « privilégié » de 8 ans, pratiquant trois activités périscolaires (avant la réforme) ©  JM Exemple de planning hebdomadaire familial d'un enfant « privilégié » de 8 ans, pratiquant trois activités périscolaires (avant la réforme) © JM

Je me rendis rapidement compte, une fois encore, que ce soi-disant « intérêt supérieur de l’enfant » allait être sacrifié par idéologisme, jacobinisme et électoralisme. L’absence de vision sociologique globale, l’adoption du principe d’autorité pour réformer, l’abandon d’une large concertation civile, la dictature implacable de l’agenda électoral et celle des réductions budgétaires, allaient fracasser l’esprit même du projet sur les murs des écoles.

Une mesure fut particulièrement symptomatique de l’impéritie du gouvernement à accompagner sa mise en œuvre : le mécanisme d’incitation financière[3] qui fut proposé aux maires pour accélérer – « précipiter » serait sans doute plus exact — sa programmation dès la rentrée 2013, et ce dans la plus parfaite confusion et inorganisation, au détriment même de l’intérêt des communautés concernées.

« L’intérêt supérieur de l’enfant » méritait sans doute mieux qu’un dispositif politicien promotionnel – moralement condamnable et juridiquement tendancieux — pour obéir à la seule exigence du calendrier gouvernemental. Je persiste à croire que, sur un sujet aussi important pour l’ensemble de la société et son avenir, de véritables États généraux de l’éducation s’imposaient (et s’imposent encore) tout comme l’entière mobilisation du corps social.

Mais, parce que je suis parfois d’un optimisme sans limites, je me rendis, hier soir, comme parent d’élève et citoyen cette fois-ci, à la première réunion de « concertation » organisée dans mon quartier par son équipe municipale. Ma commune fait en effet partie de ces 78 % des villes et villages à avoir sollicité le report pour une mise en place des nouveaux rythmes scolaires en septembre 2014.

Je me rendis surtout à cette réunion parce que le mot « concertation » rimait, pour moi, avec le dispositif le plus intelligent de la réforme Peillon, un mécanisme dont on discutait finalement bien peu alors qu’il était le moteur principal de sa mise en œuvre : le Projet éducatif territorial (dit « PEDT » en jargon administratif). À bien y regarder, le Projet éducatif territorial apparait même, aujourd’hui, comme l’unique possibilité de sauver la réforme de son naufrage annoncé.

J’avais identifié cette possibilité offerte aux collectivités territoriales lors d’une lecture du « Guide pratique pour accompagner les élus[4] » édité par les services du ministère. Cette disposition mérite vraiment que l’on s’y attarde quelques instants. D’abord, parce qu’elle synthétise ce qui aurait dû rester l’esprit même de la rénovation des rythmes scolaires ; ensuite, parce l’on se demande bien pourquoi ce Projet éducatif territorial n’est pas devenu son modus operandi généralisé. Qu’on lise donc :

« Le projet éducatif territorial (PEDT) est un cadre de collaboration locale qui rassemble, à l’initiative de la collectivité territoriale – la commune —, l’ensemble des acteurs intervenant dans le domaine de l’éducation : le ministère de l’Éducation nationale, le ministère des sports, de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative et les autres administrations de l’État concernées (ville, culture, famille, etc.), des associations, des institutions culturelles et sportives, les représentants des parents d’élèves, etc. L’objectif du PEDT est de mobiliser toutes les ressources d’un territoire afin de garantir la continuité éducative entre les projets des écoles et les activités proposées aux élèves en dehors du temps scolaire, et donc d’offrir à chaque enfant un parcours éducatif cohérent et de qualité avant, pendant et après l’école. »

Je ne saurai formuler meilleure méthodologie pour aboutir à des solutions adaptées aux spécificités de chacun des territoires concernés et à la mise en œuvre de dispositifs opérationnels prenant en compte les différentes contraintes des communes. Ainsi les populations concernées pourraient s’approprier pleinement un projet « sur mesure » auquel elles auraient contribué et qui, de fait, parce qu’il « favorise la création de synergies entre les acteurs tout en respectant le domaine de compétences de chacun d’entre eux » permettrait de structurer de manière plus cohérente les réponses concrètes (notamment dans l’articulation extrêmement complexe des différents « temps », disciplines et intervenants[5]). Car l’erreur fondamentale d’une mise en application contrainte, centralisée et précipitée, telle qu’elle apparait d’ores et déjà à travers les premiers bilans qui nous parviennent, c’est d’avoir confiné le changement dans le cadre beaucoup trop étroit de l’enceinte scolaire, ne pas avoir suffisamment ouvert les murs de l’école afin de favoriser une dynamique de coopération qui aurait facilité les passerelles et les échanges avec le monde extérieur.

Malheureusement, le Projet éducatif territorial était mort-né au moment même où l’agenda politique imposait ses propres règles. Il existe en effet une totale incompatibilité entre, d’une part, l’intelligence sociale – voire la modernité administrative — de ce dispositif théorique et, d’autre part, la rigueur réglementaire et calendaire qui encadre son existence. Un tel processus, parce qu’il requiert l’adhésion et la contribution de nombreux acteurs, parce qu’il favorise une élévation de la réflexion, parce qu’il mobilise la société dans son entier, parce qu’il oblige à des modes de penser et de collaboration nouveaux, nécessite obligatoirement un temps long qui n’est pas compatible avec des échéances de court terme.

Revenons donc à ce moment d’enthousiasme qui me saisit lorsque j’appris que ma commune avait opté pour un PEDT et qu’elle organisait dans ce sens une « concertation » publique. Je poussais audacieusement les portes de la salle de réunion. Las ! Mes espoirs furent vite anéantis. Malgré la bonne volonté des élus présents, force fut de constater que le PEDT en était réduit à son plus petit dénominateur commun – une démarche administrative — et que la chance de pouvoir transformer cette réforme en grand laboratoire d’intelligence collective et de « démocratie participative » — le pléonasme de cette formule montre bien à quel point nous continuons à avoir peur, au XXIe siècle, de l’exercice de la démocratie directe – ne nous serait pas encore donnée ce soir-là. La « concertation » – ou plutôt, selon les termes même de l’animatrice, « ce qu’il reste à décider » — en fut réduite à trois items, dont « le choix » pratique de la programmation de la demi-journée supplémentaire (le mercredi ou samedi matin).

Après une courte présentation de la réforme générale, un plaidoyer pro domo introductif de l’équipe municipale sur la vertu antique et future des cours dispensés le samedi matin, « les débats » se focalisèrent dès lors sur ce sujet fondamental. J’osai bien quelques remarques en suggérant la mise en place d’un « comité de pilotage » du PEDT qui ne comprendrait pas uniquement que des élus, mais aussi, dès l’amont, des représentants de l’ensemble des acteurs concernés ; sur la nécessité, aussi, à résister à la dictature du temps court ; sur les moyens technologiques, enfin, qui rendaient possible cette dynamique collective que l’on m’opposa rapidement pour des « raisons techniques ». Bien vainement, on l’aura compris. Plus grave, cependant : j’appris avec stupéfaction que les enseignants eux-mêmes n’étaient pas conviés aux réunions du comité municipal chargé d’élaborer ce PEDT. D’ailleurs, un seul instituteur était présent dans la salle, à titre personnel, et n’exprima que son désarroi.

Le Projet éducatif territorial était ainsi réduit à une simple caricature ; le calendrier de mise en œuvre assujetti aux accords électoraux des élections municipales ; les citoyens simplement renvoyés à leur rôle passif d’administrés. Je n’insisterai pas sur cet exemple particulier pour éviter toute instrumentalisation politicienne, ne portant aucune animosité particulière à l’égard des élus de ma commune. Mais, au-delà du caractère anecdotique de cette mauvaise expérience personnelle, quelle conclusion plus générale pouvons-nous en tirer ?

Que décidément, nous possédons l’art de gâcher les plus beaux projets et les plus belles ambitions ! Que contrairement à nos invocations magiques — « L’intérêt supérieur de l’enfant » — ne sont réellement à la manœuvre, pour le moment, qu’intérêts particuliers et corporatismes de tous bords, vues politiciennes à court terme et « mépris[6] » généralisé pour les citoyens ordinaires, ces derniers étant perpétuellement infantilisés lorsqu’ils ne sont pas culpabilisés. Que, finalement, dans les faits, peu nous importaient les vies gâchées de milliers de gosses qui feront, encore, les frais de cette incurie collective. Jadis, je fus l’un de ces enfants que l’école n’hésita pas à abandonner à la rue. Je voudrais éviter aujourd’hui que le mien subisse le même sort. Alors, que faire ?

Nous pouvons encore réussir le pari de cette réforme – sur lequel un consensus de fond est quand même établi – si — et seulement si —, nous arrivons à nous défaire de nos démons, de nos croyances et de nos détestables habitudes.

En premier lieu, en refusant systématiquement l’instrumentalisation politicienne. L’avenir de notre école et de nos enfants vaut largement mieux que les seules ambitions personnelles des compétiteurs politiques de tous bords ;

Ensuite, en respectant l’ensemble des acteurs et notamment les parents qui, au-delà de leur petit confort personnel, pensent majoritairement au bien-être et à l’avenir de leur progéniture ; il faut cesser de brandir les arguments d’autorité, le scientisme[7] ou les principes moraux transcendants (« L’intérêt supérieur de l’enfant ») dès qu’un contradicteur tente d’exprimer une nuance ou un désaccord. L’Histoire sait bien que les arguments de Vérité ne nous mènent, en général, qu’au bucher ou au pogrom. Cessons également de les tromper avec des arguments spécieux pour tenter de mieux favoriser leur adhésion. Oui, il y aura toujours des devoirs à la maison contrairement à des annonces fumeuses. Oui, les contribuables qu’ils sont aussi devront mettre la main au portefeuille pour financer les nouvelles organisations[8]. Les parents étant des adultes, il serait judicieux de les considérer comme tels, une bonne fois pour toutes. Que les « professionnels de la profession » se le tiennent pour dit !

Mais il nous faut, plus que tout, prendre le temps des débats. Or, les discussions véritables ne pourront avoir lieu que dans le cadre des Projets éducatifs territoriaux. C’est pourquoi il nous faut exiger la mise en œuvre des PEDT dans chacune de nos communes. Et puisque le choix de cette méthodologie exige le temps long, n’ayons pas peur de reporter l’échéance actuelle. Après avoir attendu si longtemps pour réformer l’école, et compte tenu de la nature des enjeux pour les décennies futures, nous pouvons nous permettre d’étaler cette mise en place sur plusieurs années. Donnons-nous ainsi les moyens de réussir pleinement, prenons le temps du changement et de son accompagnement progressif. Respectons le rythme et la respiration de nos collectivités respectives.

Ouvrir le débat à la complexité est également une nécessité. Par exemple, individualiser le temps scolaire, comme on le fait si souvent, est une insanité. C’est bien l’ensemble des « temps de l’enfance » qu’il nous faut prendre en compte dans la conception de nos dispositifs et l’articulation des solutions retenues[9]. Il est tout autant impensable, comme on le rencontre encore trop souvent dans les discussions, d’opposer « l’école » à « la famille » ou, encore, à « la société marchande ». « L’intérêt supérieur de l’enfant » exige une réflexion globale que l’on peut difficilement entreprendre en usant d’une dialectique simpliste.

La complexité du débat nécessite aussi de prendre un peu de recul vis-à-vis d’experts omniscients et un peu trop spécialisés. Doit-on rappeler les « certitudes académiques » qui fondèrent le débat sur le « pédagogisme » ? Ou, même, l’incroyable « efficacité » en science appliquée de nos actuels experts économiques ? Sous-estimer, comme nous le faisons par exemple, l’impact de l’harmonie familiale sur la chronobiologie de l’enfant est une erreur[10] que l’on peut se permettre en théorie, mais certainement pas dans la vraie vie. Nous payerons cher cet oubli.

Et un mot, n’ayons pas peur de transformer nos villes en creusets de démocratie participative, en laboratoires d’idées, faisons le choix de l’intelligence et de la recherche collectives. Alors, peut-être, gagnerons-nous ensemble le pari de cette réforme des rythmes scolaires. Et, ce faisant, redonnerons-nous espoir à ces milliers d’enfants qui, aujourd’hui exclus de l’école, n’ont plus pour seule perspective que la grisaille de leur avenir.

 



[1] Vers l’Éducation Nouvelle, mars 1982, pages 52-53
[2] Les premiers conseils d’écoles ne furent officiellement créés qu’en 1990.
[3] Pour les communes éligibles au Fonds d'amorçage d'accompagnement, la dotation fut portée à 90 € par enfant (au lieu de 50 euros pour les « mauvais élèves »).
[4] Pages 36-40 - Consultable en ligne à cette adresse : http://multimedia.education.gouv.fr/2013_rythmesco_guidepratique
[5] L’inclusion d’un nouveau temps périscolaire de 3 heures (englobant des activités pédagogiques complémentaires – APC - et de nouvelles activités périscolaires à proprement parler – TAP) ainsi que sa cohabitation harmonieuse avec les activités spécifiquement périscolaires – individuelles – est le principal défi de cette réforme. Il est assez inquiétant de voir que trop souvent l’approche est verticale et que les structures qui gèrent les activités extérieures (municipales ou associatives) ne soient pas plus largement sollicitées dans la réflexion et la mise en œuvre des nouveaux dispositifs.
[6] Le terme peut paraître excessif, mais les bons vieux réflexes d’autoritarisme et de centralisme politique, notamment propres à mon ancienne famille politique – je suis désormais apatride -, me deviennent de plus en plus insupportables. Oui, le peuple est capable, au XXIe siècle, de prendre lui-même les décisions qui impacteront sa vie quotidienne et son avenir. Lors de la réunion que je viens de relater sommairement, je fus atterré de constater combien les animateurs étaient obsédés par la nécessité de « tracer un cadre » et d’opérer les premiers arbitrages avant tout débat de fond.
[7] J’ai entendu un intervenant justifier sa préférence pour le samedi matin en faisant appel à une argumentation pseudo scientifique tout à fait extravagante. Ce type de dérive est propre à toutes les thèses qui instrumentalisent la science afin de justifier leurs prémisses.
[8] Dans ma commune et malgré une réforme a minima, le cout estimé pour la collectivité se situera entre 500.000 et un million d’euros (environ 4200 enfants sont concernés), participation de l’État déduite, somme qui - sauf intervention divine - sera financée par des impôts locaux supplémentaires. Il est assez surprenant de constater qu’aucun système national de péréquation n’ait été envisagé pour contribuer à soulager la charge des communes les plus démunies (la participation infime de l’État, à travers le Fonds d’amorçage national, ne peut pas lui être comparée).
[9] En l’occurrence, il ne s’agit pas seulement de « remplir » des cases horaires avec des activités pédagogiques ou culturelles complémentaires, mais bien plutôt de parvenir à articuler harmonieusement les différents temps scolaires et périscolaires.
[10] Ce qui exige donc de ne pas sous-estimer les réalités socioprofessionnelles de notre époque et de favoriser aussi un temps familial cohérent et équilibré.

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