Cahuzac : l'homme sans « Vergogne »

 Il fut un temps où le commun des Grecs croyait encore que Zeus, « celui qui voit tout », frapperait de sa foudre l’homme sans parole, celui qui se rendait coupable de parjure.Une époque, il est vrai, où le mensonge n’était pas devenu officiellement une qualité participant de la vertu, ce que Protagoras avait défini comme cette « chose unique, à quoi tous les citoyens doivent nécessairement prendre part,s’il doit y avoir une cité[1] ».Les Hellènes savaient depuis ce grand sophiste que, avant la civilisation, leurs ancêtres se pourchassaient et se détruisaient à la manière des bêtes et que, s’ils « se comportaient d’une manière injuste les uns envers les autres », c’est parce « qu’ils ne possédaient pas [encore] l’art politique ».

 

Il fut un temps où le commun des Grecs croyait encore que Zeus, « celui qui voit tout », frapperait de sa foudre l’homme sans parole, celui qui se rendait coupable de parjure.

Une époque, il est vrai, où le mensonge n’était pas devenu officiellement une qualité participant de la vertu, ce que Protagoras avait défini comme cette « chose unique, à quoi tous les citoyens doivent nécessairement prendre part,s’il doit y avoir une cité[1] ».

Les Hellènes savaient depuis ce grand sophiste que, avant la civilisation, leurs ancêtres se pourchassaient et se détruisaient à la manière des bêtes et que, s’ils « se comportaient d’une manière injuste les uns envers les autres », c’est parce « qu’ils ne possédaient pas [encore] l’art politique ».

Le Dieu des dieux, alors, « de peur que notre espèce n’en vint à périr tout entière » avait chargé Hermès de répandre sur les humains, à parts égales, « Vergogne et Justice ».

« Aidôs et Dikè » en grec, ces deux qualités qui selon les anciens, constituent le substrat de cet art politique qui nous sépare de l’animalité et rend possible le fait de société.

« Vergogne »… Un mot si désuet qu’il nous ferait presque sursauter. Quelle est donc la définition de ce terme oublié ? En vérité, aidôs recouvre un large champ de perceptions et significations : sentiments de dignité, de respect, de pudeur, de mesure ; notions de l’honneur, du devoir, de la loyauté, de la retenue, de l’interdit ; crainte, aussi, de la honte, du mépris, de l’opprobre.

L’homme habité par la Vergogne obéit à une double préoccupation, sociale et morale, « puisque l’aidôs est à la fois soucieuse de l’opinion publique dont elle apparait souvent comme la contrepartie et préoccupée, dans un sens volontiers aristocratique, de ce que le sujet se doit à lui-même (Louis Gernet) ».

Le respect de soi-même et celui des autres, en somme, qui détermine, en toute conscience (entendue par Francis Wolff comme cet « œil du témoin quand on est sans témoin »), une éthique du comportement et de la responsabilité personnelle.

Cicéron nous confirmera plus tard à quel point, même chez les Romains, l’héritage de cette verecundia faisait trembler les politiciens les plus aguerris. Plus que la crainte des châtiments fixés par la loi, c’est la peur de défaillir, de ne pas remplir le devoir moral imposé par la Vergogne qui leur faisait, nous dit-il, « redouter le mépris public et le déshonneur ».

Nous comprenons maintenant pourquoi Jérôme Cahuzac est assurément un homme sans Vergogne, même si ce mot es qualités politiques ne fait plus partir de notre vocabulaire contemporain.

Penchons-nous à présent du côté de la « Justice », ce second pilier qui, toujours selon Protagoras, permet de maintenir l’ordre dans (et de) la Cité.

Par dikè, les maîtres d’Athènes, à l’apogée de cette démocratie qu’ils nous ont léguée, entendaient également plusieurs choses. Pour le dire vite, sur un plan subjectif, la part de « ce qui revient de droit à un individu » ; sur un plan plus objectif, « ce qui relève de l’ordre, du juste » ; au niveau institutionnel, enfin, l’avis raisonné qui s’impose à tous (cette « décision qui sera retenue, qui aura été considérée par tout le monde, par l’ensemble des Anciens, par les adversaires et par le public comme “ la plus droite ”[2] »).

La dikè, avant de se comprendre comme un processus judiciaire, fixe donc, au même titre que l’aidôs, un comportement, dans le respect des traditions, des usages et des règles, elle établit une sorte de « norme publique de la conduite [et indique la bonne] conduite requise en public[3] ».

Aussi, Vergogne et Justice apparaissent indissociables, elles se fondent mutuellement : « la Vergogne n’est que la motivation à respecter la Justice et la Justice n’a de force que pour autant que chacun éprouve la Vergogne[4] ».

Sous cet antique éclairage, force est donc de constater que Jérôme Cahuzac n’est pas, non plus, un homme habité par la Justice.

La question devient alors inévitable : quelle punition mérite un citoyen, exerçant par ailleurs une magistrature publique, qui, se trouvant dépourvu de ces deux qualités politiques fondamentales, menacerait de facto l’équilibre et la cohésion de la société ?

Protagoras, conscient du péril que pouvait présenter une telle situation, avait suggéré pour sa part une solution radicale : « qu’on mette à mort, comme fléau de la cité, l’homme qui se montre incapable de prendre part à la Vergogne et à la Justice ».

Puisque nous vivons à une époque qui se prétend plus civilisée, la « mort » politique apparaitrait certes comme une réponse plus circonstanciée. Mais cette sanction serait-elle proportionnée au crime moral qui vient d’être perpétré contre la République par l’homme sans Vergogne ? Pourrait-elle laver cette terrible injure faite à la Nation ? Réparerait-elle le parjure commis devant l’assemblée du peuple, c’est-à-dire devant le peuple lui-même ?

Les Grecs, qui refusaient de se considérer comme de simples barbares, n’appliquaient que rarement le châtiment suprême. Mais ces penseurs de la chose publique avaient prévu, pour certains outrages extraordinaires, une alternative à la justice ordinaire. L’ekklesia, l’assemblée du peuple, pouvait frapper le coupable d’atimia.

Déchu de ses droits de citoyen, l’homme sans Vergogne était ainsi retranché de la polis, de sa communauté ainsi que de tous les lieux de la vie politique et sociale. À l’époque classique, l’atimie avait pour fonction « d’exclure violemment l’individu de la société et, tout en le conservant dans les murs, d’en faire, socialement, un étranger[5] ».

Peine infamante certes, car en fin de compte, sont frappés d’atimie « ceux qu’on ne tue pas (Démosthène) ». Il s’agissait bien d’une « mort » civique.

« Sanction excessive ! », diront certains ; « Pure vengeance ! », crieront les autres. Mais en menaçant l’ordre social, en se rendant coupable de félonie, en soustrayant au trésor national dont il avait la garde les ressources nécessaires à l’indépendance de la République, l’homme sans Vergogne a commis un véritable crime contre l’État. Ce faisant, il scellait lui-même son destin, il s’excluait ipso facto de la communauté qu’il était censé protéger.

Parce que, contrairement aux promesses de nos gouvernants, nous n’avons pas su préserver la République de la nuisance des hommes sans Vergogne, nous avons désormais l’obligation morale, absolue, de rendre une Justice exemplaire, c’est-à-dire véritablement extraordinaire.

Prenons garde aux sombres avertissements lancés jadis par Hésiode.

Une société qui se trouverait à son tour dépourvue de toute Vergogne et de toute Justice serait inexorablement perdue : « De tristes souffrances resteront seules aux mortels : contre le mal, il ne sera point de recours ».

__________

Choisy le roi le 4 avril 2013 - Texte attaché diffusable librement sans modification du contenu.

 


[1]Le mythe de Prométhée et d’Épiméthée tel que semblait le raconter Protagoras est rapporté par Platon dans son dialogue éponyme. Les citations proviennent de l’excellente traduction de Frédérique Ildefonse, GF Flammarion, 1997. On conseillera également la lecture passionnante de l’annexe II de cette édition de poche, intitulée « Sur l’aidôs et la dikè » (pp. 231-238), remarquable travail de recherche, d’analyse et de synthèse auquel ce point de vue doit beaucoup.
[2]Évelyne Scheid-Tissinier, Jean Rudhardt et la dikè, Kernos, 2008. En ligne à http://goo.gl/eMznE
[3]Barbara Cassin, L'effet sophistique, Gallimard, 1995.
[4]Ibid. Pour une meilleure compréhension, j’ai remplacé les termes grecs.
[5]Louis Gernet, Recherches sur le développement de la pensée juridique et morale en Grèce, étude sémantique, Paris, 1917 (sur l'atimie, pp. 108-112). Consultable gratuitement en ligne : http://goo.gl/ia5vW

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.