Une soirée chez Mediapart

Il y a des soirs, comme ça, où vous vous sentez vraiment bien. Euphorique même, drogué à l’intelligence collective. Mal assis mais très bien entouré ; transpiration assurée mais ambiance tempérée ; discussions animées mais bien éclairées ; convictions affirmées mais pluralisme respecté ; sympathies affichées mais déontologie protégée. En bonne compagnie, quoi.

Il y a des soirs, comme ça, où vous vous sentez vraiment bien. Euphorique même, drogué à l’intelligence collective. Mal assis mais très bien entouré ; transpiration assurée mais ambiance tempérée ; discussions animées mais bien éclairées ; convictions affirmées mais pluralisme respecté ; sympathies affichées mais déontologie protégée. En bonne compagnie, quoi. Heureux d’abandonner pour quelques heures votre misanthropie. Oui, l’intelligence, c’est finalement comme l’information : c’est contagieux, ça se transmet, ça peut même rendre heureux. Décidément, ici, nous sommes dans un média vraiment à part…

Pour ce dernier « direct » de l’année, la rédaction avait convié quelques abonnés. C’est que « Le Club », chez Mediapart, ce n’est pas juste un concept marketing, ce n’est pas un simple dispositif de fidélisation des lecteurs, voire un moyen un peu trop accommodant de générer du contenu gratis, en contrepartie d’une plaisante gratification personnelle. Non, « Le Club » fait partie de l’ADN du journal, de sa génétique première.

Saine curiosité

L’occasion de rencontrer ces aventuriers de la presse indépendante du XXIe siècle était donc trop belle. Une sorte de tentation de l’ethnologue. Comment cette tribu avait-elle pu, en quelques années seulement, faire mentir tous les modèles économiques de la presse numérique ? Il était donc possible de créer et de faire vivre, en France qui plus est, un journal d’information exclusivement diffusé sous format numérique, sans aucune publicité, sans promotions commerciales suspectes, sans compromission éditoriale ? Pire même : il y avait des lecteurs assez dingues pour préférer payer cette information plutôt que de se satisfaire de la gratuité d’une actualité répétée et répliquée ad nauseam, à peine éditorialisée, nourrie presque exclusivement par le flux indigeste des dépêches de presse. Prêts à payer, donc, le coût de cette valeur ajoutée. Précisément celle que le pouvoir veut désormais retirer à ces (trop) innovants journalistes.

Un courriel plus tard et l’affaire est entendue. Je salue intérieurement la courtoisie de la rédaction : c’est que, pour ma part, je « contribue » très faiblement au média.

Premiers contacts avec l’étrange tribu

Ce 18 décembre au soir donc, me voici à l’entrée du repaire : une impasse, comme il se doit, pour tout bon apache de l’information qui se respecte. La barricade à édifier face aux contrôleurs de Bercy n’en sera que plus aisée. C’est que le ministère va bientôt faire donner la troupe, envoyer ses cowboys pour tenter de saigner la nouvelle presse libre. Mais point de cerbère au portail : personne ne se dresse pour exiger votre pièce d’identité ou vous imposer un badge biométrique. Une brève impulsion sur la sonnette et les portes vous sont vraiment ouvertes.

Nous voici rapidement arrivés dans les locaux du premier étage. La tribu semble paisible malgré la fébrilité des derniers préparatifs. Quatre « plateaux » en continu et la ministre de la Justice en guest star, ça n’est pas rien, même pour l’industrie du prêt à informer. Alors, ici… Pourtant, aucun hurlement autoritaire, pas d’aboiements de la part des rédacteurs des éditions, aucun éclat verbal d’un réalisateur en manque de reconnaissance. Étrange… À vrai dire, Veblen serait bien à la peine dans cette classe studieuse : aucune ostentation. Nous sommes loin de certaines rédactions parisiennes qui font le bonheur des sociologues.

On regarde, on s’imprègne, on hume. L’habitat est finalement assez conforme à ce que l’on attendait, que l’on avait déjà entrevu dans de précédentes images : sobre et fonctionnel. Le mobilier est spartiate, plus suédois que grec d’ailleurs ; le matériel est moderne et efficient ; le rangement… confus dans certains coins. Je ramasse quelques livres tombés de leur étagère. Quant aux règles vestimentaires, nous restons dans les standards en vigueur. Dress code très large : pulls et jeans élimés par ici ; vestes ou tailleurs par là ; barbe de trois jours plus près de moi ; maquillages plus soignés dans les couloirs.

L’ambiance générale relève plus de celle d’une start-up des nouvelles technologies, mais sans Press Angels pour la financer. Mediapart fonctionne à l’économie raisonnée et raisonnable. La nécessité rejoint ainsi la vertu que l’on prône. Certes, la survie en dépend.

L’information comme idole

L’atmosphère est studieuse, appliquée, malgré les déplacements incessants du moment. On sent, surtout, une vraie dynamique collective ; on lit dans les yeux une fierté assumée mais dénuée de toute arrogance. L’accueil des abonnés est à l’image de ces premières impressions : amical, simple, spontané. Nous ne sommes pas dans un Temple mais sur une agora (presque) publique. Nul besoin de représentation donc, même si la petite attention est au rendez-vous. Géraldine reçoit « ses » abonnés presque pudiquement ; François les salue avec prévenance ; d’autres, encore, les assistent discrètement. Se fondre dans le décor en devient naturel. Merci à tous pour votre authenticité et votre élégance.

Nous sommes ensuite orientés vers la salle principale, open space collaboratif. Le « plateau » (studio télévisuel temporaire) est posé au centre de la pièce, entouré par une vingtaine de postes de travail où chacun s’affaire, l’un au prochain article, l’autre à l’enquête du moment.

Le « direct » approche. Alors que, plus bas, « l’homme-sandwich » — comme aime à se surnommer, par boutade, l’œil toujours aussi malicieux, Edwy Plenel — est en train de garer son vélo, le réalisateur peaufine ses réglages, donne ses dernières consignes aux cadreurs. Une assistante de production équipe les premiers invités avec les micros-cravates, les journalistes chargés des interviews mémorisent leurs fiches, une fois encore. Frédéric Bonnaud qui anime toujours — avec talent – certains plateaux des « En direct de Mediapart » semble mâchouiller en marchant, tel un moine en son cloitre, les saintes paroles qui doivent mener les débats.

Emulation sans précipitation donc, préparation concentrée, précise, mais sans cette agitation fréquente, souvent frénétique et intempestive, qui précède bon nombre d’émissions inutiles. Dans ce rectangle blanc et austère, l’important est moins d’agiter les paillettes que de rechercher la substantifique moelle : l’information, la vraie. « Direct, dans moins d’une minute… »

Gauche atomisée

Le premier plateau commence. Après une courte introduction promotionnelle (hé oui, les contraintes de l’indépendance financière), Edwy Plenel fait ressortir le désarroi général devant l’atomisation de la gauche. Sans doute le plus mauvais débat, par défaut de… débatteurs ! À la question posée : « Quelles alternatives à gauche ? », il ne sera finalement apporté aucun commencement de réponse, hormis la rhétorique habituelle du « rassemblement nécessaire », des « points de convergence » et de la « volonté de travailler ensemble ». Bien… La litanie politicienne fatigue. Le pseudo consensus mou, aussi. Quels programmes concrets ? Quels projets d’avenir ? Quelles différences fondamentales ? Quels engagements précis ?

On peut regretter, par exemple, que les approches divergentes concernant « la croissance », si importantes puisqu’elles conditionnent de facto la prescription de solutions radicalement opposées, n’aient pas été plus amplement débattues. C’est que, de la politique de l’offre à celle de la demande, il existe ce gouffre indépassable que l’on nomme « l’humain ». Aux dires de Pierre Larrouturou, elle fut pourtant la cause majeure qui justifia la création de son nouveau parti politique. Il est vrai que l’odeur du transfuge accompagne encore ce dissident récidiviste. La confiance nécessite désormais quelques preuves.

Nous sommes donc restés dans les postures et les éléments de langage, c’est-à-dire une dialectique d’appareils. La politique de l’intention mais de l’inaction. Martine, attentive et silencieuse, en retrait du cadre, semble déçue. Plateau loin d’être inutile cependant : contemplation de l’immensité d’un vide.

Bonnets rouges et rouges bonnets

Le contraste apparait saisissant lorsque les invités du second débat prennent place devant les caméras, avec l’envie de conserver leurs vies. Devant nos yeux, se dessine sans doute l’avenir de l’action politique, c’est-à-dire celle de la société civile en mouvement. Cet « Ensemble ! » réel mais hétérogène, réuni pour une vraie « Nouvelle Donne » justement, affranchi des partis et des corporatismes. Pour une fois, la forme prime le fond. L’Occitan universaliste que je suis peut regretter certains accents régionalistes un peu trop marqués (le vieux rêve de la sécession bretonne) et des prétextesd’action fort discutables (soulignés pertinemment par Rachida). Mais l’essentiel est ailleurs : arriver à dépasser les clivages ou certains principes de vérité afin de tenter la transformation d’un réel imposé par d’autres, à mille lieues de chez soi.

Sans être totalement naïfs, sans adhérer à toutes les thèses proposées, nos « neurones miroirs » libèrent plaisamment leur empathie devant ces quatre-là : Thierry Merret, le « patron » de la bande (et accessoirement celui de la puissante FDSEA bretonne), fanfaron poujadiste à la chaine d’argent, certes sympathique, mais que l’on sait ne pas être totalement désintéressé ; Corinne Nicole, chauffeuse-livreuse, dont le témoignage – poignant – est plus explicite que le meilleur des exposés savants ; Jean-Pierre Le Mat, humble entrepreneur de TPE (3 salariés), atypique président de la CGPME des Côtes-d’Armor, qui se méfiant des raccourcis catégoriels, prend le temps de préciser le sens de son engagement et de son action ; Olivier Lebras enfin, ouvrier comme Corinne, qui expose posément les doléances du mouvement, avec lucidité. Pas de slogan explicite, ce soir : la vie quotidienne comme enjeu politique, dans son territoire immédiat, entouré par les siens. Les grandes idées peuvent sans doute perdre au change. Pour ma part, j’ai toujours préféré les hommes à leurs idées.

Biz...billes écologiques

Troisième round. D’un côté, le médiatique et très jovial maire de Carhaix, Christian Troadec, qui milite pour… lui et, accessoirement, pour la suppression totale de l’écotaxe, bien évidemment. De l’autre, Txetx Etcheverry, militant basque du collectif Bizi, convaincu pour sa part de l’urgence à créer une « pollutaxe ». Entre les deux, offensive et pugnace, Jade, qui ne manque jamais de relever les contradictions.

Je ne suis personnellement pas un adepte de la multiplication des taxes à la manière des petits pains. Elles sont déjà pléthores, il y a urgence à une refonte générale du système des impôts[1]. Mais je dois dire que j’ai été impressionné par la force tranquille de Txetx Etcheverry, que je ne connaissais pas. Sa connaissance complète du dossier, la pertinence de ses arguments, son sens inné de la pédagogie, son argumentation tonique mais modérée, sans emporter ma conviction, ont fait mouche. Bravo le Basque ! À regarder ou à écouter sans modération.

En direct du puits

Survient l’intermède, avant l’invitée exceptionnelle de ce « direct ». Les chaises étant un peu rudes, mes fragiles vertèbres entament leur complainte. Il est vrai je n’ai pas eu droit au modèle « de luxe » Patrik (bien que, si j’en crois une remarque de Madame Taubira, en off, je n’eus pas forcément gagné au change). Je profite de la pause, avec quelques irréductibles, pour converger vers le « puits », une sorte de terrasse technique, située au centre de l’immeuble et transformée en centrale chimique : 10 mètres carrés cernés par de hauts murs, genre courette des QHS (quartiers de haute sécurité), où squattent les fumeurs, cette race bientôt promise à la rééducation sociale. Après la dose de nicotine, on se transporte dans la salle de réunion pour se sustenter un peu et, entre quelques petits fours et une gorgée de vin blanc, discuter avec journalistes et invités. Modération encore, non pas de liquides, mais dans le choix du traiteur et de ses mets. Prévenance des hôtes, respect des invités, le tout sans excès, « avec nos moyens ». La vérité est toujours dans la (bonne) mesure. Si le diable se cache dans les détails, il ne semblait pas être invité à dîner. Derniers échanges rapides avant qu’une voix plus sérieuse ne s’élève : « Elle vient d’arriver ».

Une femme d’honneur

« Elle », bien sûr, c’est la ministre de la Justice. La partie était risquée. D’un côté comme de l’autre. Nul ne méconnait en effet les amitiés personnelles, sociales et intellectuelles entre ChristianeTaubira et Edwy Plenel. Ni cette sympathie de la rédaction à l’endroit d’une ministre pas comme les autres. Une épreuve du feu pour tout support d’information digne de ce nom. Plus redoutable encore, puisque l’un de ses créateurs ne manque pas de fustiger le moindre écart déontologique de ses confrères. Mais Edwy le malin avait tout prévu : il n’entrerait en lice qu’à l’issue des débats, par politesse, pour faire retomber les tensions éventuelles, afin de clore la soirée autour de considérations plus philosophiques que politiques.

Stratégie intelligente qui s’avère judicieuse : les champions de la rédaction n’auraient qu’à faire leur travail, complètement, en toute liberté. Et ainsi fut fait, effectivement. Madame Taubira ne fut en rien épargnée dans cette lice et par ces gens qui lui sont plutôt favorables. Toutes les questions furent posées. Et reposées, même (hein, LénaïgFabriceMichelCarine ?). Parfois avec cette obstination qui agace, qui dérange mais qui reste le propre du professionnel respectable. Qui aime bien, interroge bien ! Du boulot bien fait, devant une dame qui « était de taille à (bien) se défendre ».

Commenter ses deux heures et demie d’échanges serait aussi inutile que réducteur. Elles méritent un visionnage complet et attentif. Que l’on me permette un aparté très personnel : « MadameTaubira, vous n’êtes pas seulement une femme d’honneur, vous êtes l’Honneur de ce gouvernement. Sans vous, il ne serait plus grand-chose. Sans vous, il resterait dans l’histoire comme celui qui tua définitivement l’idée même de socialisme[2] ».

Se retrouver, bientôt, sans aucun doute

L’interview s’achève par des vers métissés et prophétiques : « Soit je ne suis personne, soit je suis une nation »… Presque un programme présidentiel.

Partir, déjà ? Bon sang, on en redemanderait bien quelques heures supplémentaires ! Mais il est tard, le temps de la séparation approche. Sans aucune envie de quitter cette sorte de sanctuaire. Bigre, il y a fort longtemps que vous n’aviez pas passé une si bonne soirée : « Vivement dim… le mois prochain ! »

On aimerait rester encore un tout petit peu pour flâner dans les lieux, afin que persiste cette sensation si plaisante, celle qui vient de vous réconcilier avec une corporation que l’on méprise souvent, tant elle exerce si mal cette fonction de contre-pouvoir qui lui est dévolue, si fondamentale pour le maintien de nos fragiles démocraties.

Lorsque les veilleurs se transforment en hérauts, lorsque l’information devient communication, plus rien ne protège alors les faibles des puissants, plus aucune barrière ne peut arrêter l’éternelle tentation de la manipulation des esprits. Celle qui précède toujours la soumission des vivants.

Mais il est presque minuit. Alors, après quelques salutations rapides, on redescend rapidement sur l’asphalte, un gout de regret dans la bouche. Hors de toute lumière, des ombres sombres et menaçantes se forment déjà. C’est que, l’Obscurantisme, lui, ne dort jamais. Une lueur d’espoir vous donne cependant le courage de persévérer. Celle de rejoindre rapidement, dans l’immensité du ciel numérique, ce gavroche impertinent et libre avec lequel on se sent désormais en si bonne compagnie.

On se hâte donc vers la souris du logis. Afin de retrouver ce petit crieur qui effraye la nuit.

 

John Marcus,
Verneuil-sur-Avre, le 22/12/2013

 


[1] Vœu pieux sans doute, puisque les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.
[2] Après la première « attaque » de 1983, bien sûr, qui inaugura la fameuse « Ère du réel » – cette escroquerie intellectuelle qui fit tant de mal aux gauches du monde entier.

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