C'ETAIT ECRIT 'NOUS BOIRONS LE CALICE JUSQU'A LA LIE..'

Depuis le dernier changement de gouvernement, il ne se passe pas une seule semaine sans que l’actualité ne relate des informations où des hommes politiques, de l’actuel ou du précédent gouvernement, sont mis en examen ou entendus par la justice pour leur implication dans différentes affaires. C’est devenu si courant que ces nouvelles sont désormais considérées comme faisant partie de la ‘normalité’ de la vie politique. Et lorsque ce ne sont pas les hommes politiques qui sont visés, le pouvoir en place se trouve des boucs émissaires dont je me permets en aparté de rappeler la fonction.

 Le bouc émissaire :

Si nous savons tous ce qu’est un « bouc émissaire », nous en ignorons cependant l’usage très pervers que nos décideurs politiques en font.

Outil de propagande et de manipulation des foules, la désignation publique d’un « souffre-douleur » permet à un individu ou un groupe social donné de se trouver une victime expiatoire afin de s’exonérer de ses propres turpitudes en lui faisant « porter le chapeau ».

C’est le mécanisme de nature psychotique très connu en psychanalyse sous le nom de projection (et/ou de l’identification projective pour les kleiniens) dont le but poursuit de multiples objectifs. Mais, il s’agit surtout pour le ‘projeteur’ de s’affranchir de toute responsabilité dans l’irruption d’un conflit afin de se préserver de tout sentiment gênant de culpabilité.

C’est un processus diabolique qui initie un mouvement perversif[1], ou pervers narcissique pour le concepteur de cette théorie, dont la manipulation politique s’est fait une spécialité.

Pour notre plus grand malheur, dès que l’on met le doigt dans cet engrenage, il y a toujours… toujours… un « retour de manivelle ».

À une autre époque les scandales de corruption de nos édiles auraient déclenché un séisme politique semblable à celui qu’ont connu nos amis américains lors de l’affaire du Watergate dont les retombées ont conduit le président Richard NIXON, pourtant adulé dans son pays pour avoir eu le courage de mettre fin à la guerre du Viêtnam, a démissionné de son poste en 1974.

Aujourd’hui, plus personne ne s’émeut de tels événements tant la classe politique apparaît corrompue aux yeux d’une majorité de citoyens. Cette absence d’indignation témoigne de l’avilissement[2] dans lequel la population semble avoir sombré. Ce qui n’échappe pas à ces mêmes imposteurs qui malgré leurs exactions songent même à se représenter devant leurs électeurs (cf. CAHUZAC candidat à sa succession ?).

L’ambiance générale qui se dégage d’un tel climat pestilentiel évoque des ressemblances avec les heures les plus sombres de notre civilisation dont certains de nos ainés peuvent encore témoigner.

Extrait : « Nous capitulons sans combat devant les exigences insolentes des Allemands, et nous livrons à l’ennemi commun nos alliés les Tchèques. L’argent allemand et la monnaie italienne ont coulé à flots ces jours-ci dans toute la presse française, surtout celle dite “nationale”, pour persuader notre pauvre peuple qu’il fallait lâcher. […] Peu à peu, nous prenons l’habitude du recul et de l’humiliation, à ce point qu’elle nous devient une seconde nature. Nous boirons le calice jusqu’à la lie. »

Tels sont les propos tenus par le Général Charles de GAULLE dans une lettre adressée à sa femme Yvonne, peu après les accords de Munich en 1938 au cours desquels DALADIER et CHAMBERLAIN reculèrent face aux prétentions démesurées d’HITLER.

Dans ce texte, il suffit de remplacer Allemands par ‘banksters’, Tchèques par ‘travailleurs’, et italienne par ‘américaine’ pour que l’analogie soit parfaite avec les évènements que nous vivons actuellement depuis le krach boursier de 2008 : « Nous capitulons sans combat devant les exigences insolentes des banksters, et nous livrons à l’ennemi commun nos alliés les travailleurs. L’argent des banksters et la monnaie américaine ont coulé à flots ces jours-ci dans toute la presse française, surtout celle dite “nationale”, pour persuader notre pauvre peuple qu’il fallait lâcher. […] Peu à peu, nous prenons l’habitude du recul et de l’humiliation, à ce point qu’elle nous devient une seconde nature. Nous boirons le calice jusqu’à la lie. »

Si le Général de GAULLE s’était montré clairvoyant peu de temps avant l’invasion de la France par les troupes allemandes, d’autres que lui ont tenu des paroles prophétiques avant le déchainement de la Seconde Guerre mondiale. Propos dont nous pouvons nous inspirer pour nous éclairer sur les évènements à venir : « Les droits de l’homme paraissent sceller dans les fondements de l’État ce qu’il y a de plus intangible, de plus sacré dans une Constitution. Nous croyons déjà disparu à jamais le temps du despotisme spirituel, de la contrainte des idées, de la tyrannie religieuse et de la censure des opinions ; nous pensions que le droit de l’individu à l’indépendance morale était aussi absolu que celui de disposer de son corps. Mais l’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement, une suite de victoires et de défaites ; un droit n’est jamais conquis définitivement ni aucune liberté à l’abri de la violence, qui prend chaque fois une forme différente. L’humanité se verra contester chacun de ses progrès, et à l’évidence, sera de nouveau mise en doute. C’est justement au moment où la liberté nous fait l’effet d’une habitude et non plus d’un bien sacré qu’une volonté mystérieuse surgit des ténèbres de l’instinct pour la violenter ; c’est toujours lorsque les hommes jouissent trop longtemps et avec trop d’insouciance de la paix qu’ils sont pris de la funeste envie de connaître la griserie de la force et du désir criminel de se battre. Car, dans sa marche vers son but invisible, l’histoire nous oblige de temps en temps à d’incompréhensibles reculs, et les forteresses héréditaires du droit s’écroulent comme les jetées et les digues les plus solides pendant une tempête ; en ces sinistres heures, l’humanité semble retourner à la fureur sanglante de la horde et à la passivité servile du troupeau… »[3]

Dans cet essai relatant le combat que mena l’humaniste Sébastien CASTELLION (1515-1563) contre le despotique Jean CALVIN (1509-1564), Stefan ZWEIG produit une analyse intemporelle du processus en marche aboutissant à l’avènement d’une dictature.

En d’autres termes, cet auteur nous dépeint les signes avant-coureurs prédisant l’arrivée d’un régime totalitaire.

 Ce n’est pourtant pas faute de le rabâcher. Des lanceurs d’alerte de tous bords se sont toujours efforcés de nous faire prendre conscience des forces occultent à l’œuvre dans notre société. Nous n’avons jamais su les écouter, allant même jusqu’à les blâmer, voire les railler ou les diffamer (tout du moins dans un premier temps), déniant la réalité des faits au-delà même du raisonnable comme en atteste la récente affaire SNOWDEN.

C’est ce déni qui semble le plus caractéristique de l’aveuglement dont nous faisons preuve dans notre évaluation de ceux qui nous gouvernent. C’est également le déni qui permet ce temps de latence propice à tout système autocratique de se mettre en place et de prendre le pouvoir d’une ville, d’une province, d’un pays, etc., car « il faut toujours un certain temps avant qu’un peuple remarque que les avantages momentanés d’une dictature, que sa discipline plus stricte et sa vigueur renforcée, sont payées par le sacrifice des droits de l’individu et que, inévitablement, chaque nouvelle loi coûte une veille liberté » [4].

Nous comprenons dès lors qu’entre le temps de la manipulation pour laquelle nos édiles nous font prendre des vessies pour des lanternes, et la prise de conscience de la perte de nos libertés, il s’écoule une période confuse où nous accueillons bien trop naïvement les discours frauduleux de nos futurs oppresseurs.

C’est ce sur quoi ont tenté de nous alerter de très nombreux auteurs, à titre individuel ou collectif, parmi lesquels Carl Gustav JUNG qui affirmait que « Tout ce qui ne parvient pas à la conscience revient sous forme de destin » ; ou bien Jacques LACAN qui exprimait exactement le même phénomène dans un langage plus abstrait et plus conceptuel : « Ce qui est forclos du symbolique surgit dans le réel » ; ou encore Élie WIESEL qui écrivait à l’échelle de l’humanité : « Quand on ne connaît pas son histoire, elle se répète ». Dans le même registre, Winston CHURCHILL déclarait : « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre » et « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur ».

Mais je réserve le mot de la fin à Sigmund FREUD qui a pu dire : « Ce qui est demeuré incompris fait retour ; telle une âme en peine, il n'a pas de repos jusqu'à ce que soient trouvées résolution et délivrance ».

Oui décidément c’était écrit : « Nous boirons le calice jusqu’à la lie ».


[1] Cf. Le pervers narcissique manipulateur et Le pervers narcissique manipulateur (suite) qui décrivent le mouvement perversif et la pensée perverse qui la sous-tend bien plus que le sujet usant de ce mode de rapport à autrui.

[2] Pour ma part, je préfère parler d’emprise, mais comme cette notion reste inconnue du grand public, la situation que nous vivons à l’heure actuelle est mieux comprise en évoquant des notions telles que l’asservissement, l’avilissement, la soumission librement consentie, etc. (sur l’emprise, cf. Le ‘pouvoir’, les crises, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou », Comprendre l’emprise : la relation en pire et La ‘novlangue’ des psychopathes).

[3] Stefan ZWEIG, avril 1936, Conscience contre violence, pp. 262-263.

[4] Ibidem, p. 44.

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