'POPULISME' SELON LE RACISME DE CLASSE DU CHAMP MEDIATICO-POLITIQUE

LE POPULISME

 

« Il faut parfois retirer de la langue une expression et la donner à nettoyer pour pou­voir ensuite la remettre en circulation », disait Wittgenstein.

 Objet de débats récurrents au sein du champ des sciences sociales et d’une extension indéfinie de ses usages dans le champ politique (et en science politique), la notion de « populisme » s’est aujourd’hui banalisée sur la scène politico-médiatique où elle fait office d’insulte omnibus, dénonçant la préfiguration d’un « fascisme » virtuel. Or, si elle dénote clai­rement une intention de stigmatisation chez ceux qui l’emploient, il est beaucoup plus dif­ficile de cerner ce qu’elle vise. On essaiera de montrer qu’elle peut, dans certains cas, dénon­cer le racisme (lorsqu’elle s’adresse, par exemple, au Front national), mais qu’elle peut aussi, dans d’autres cas, procéder elle-même d’un « racisme de classe » qui s’ignore (lorsqu’elle vise, par exemple, le Front de Gauche).

 DU 'POPULISME' EN SCIENCES SOCIALES

 Dans le lexique des sciences sociales, « populisme » côtoie « relativisme », « légi­timisme », « misérabilisme », « ethnocen­trisme », « racisme de classe », etc.

 Attentif à la « diversité » et ouvert à « l’altérité », le « relativisme culturel », popularisé en France par Claude Lévi-Strauss, invitait à se défaire d’un ethnocentrisme spontané et à décrire, sans céder aux pièges de l’évolution­nisme, les cultures « autres ». Mais peut-on, s’agissant de « cultures populaires », les faire « bénéficier » de ce traitement des « cultures lointaines » et les décrire comme un univers autonome ?

 Le « populisme », soutenu par une inten­tion politique de réhabilitation du « popu­laire », applique ainsi le « relativisme culturel » à l’étude des cultures populaires (Volkskunde ou Proletkult). Oubliant (ou occultant) les effets qu’exercent les rapports de domination, il crédite les « cultures popu­laires » d’une forme d’autonomie, sinon d’autarcie, symbolique. Face à la domination, il célèbre leur « résistance ». De façon géné­rale, il leur attribue une forme d’excellence et,inversant les valeurs dominantes, il tend à « proclamer l’excellence du vulgaire ».

 À l’inverse, le rappel à l’ordre de la domi­nation et de la légitimité culturelle oblige à constater que « l’adaptation à une position dominée implique une forme d’acceptation de la domination », « une forme de reconnais­sance des valeurs dominantes ». En témoi­gnent, par exemple, le sentiment de l’incom­pétence (en particulier, en matière politique) et de l’indignité culturelle ou encore l’acqui­sition de substituts au rabais, de « simili » par les classes dominées.

 Mais la théorie de la légitimité culturelle peut elle-même dériver vers le « légitimisme » en méconnaissant les possibilités d’ambiva­lence, d’oscillation, de « quant à soi », de repli dans un « entre-soi » protecteur, voire de résistance à la domination symbolique. Radi­calisé, le légitimisme conduit au « misérabi­lisme » qui « n’a plus qu’à décompter d’un air navré toutes les différences comme autant de manques, toutes les altérités comme autant de moindre-être – que ce soit sur le ton du réci­tatif élitiste ou sur celui du paternalisme ». C’est ainsi qu’en définitive, Bourdieu remar­quait que, victimes de leur ethnocentrisme, les descriptions des classes populaires « balancent presque toujours entre le miséra­bilisme et l’exaltation millénariste ».

 Enfin, le « racisme de classe », qui renvoie les classes populaires à l’ « inculture », à la « nature », à la « barbarie », dérive d’un ethnocentrisme fondé sur la « certitude propre à une classe de monopoliser la définition cultu­relle de l’être humain et donc des hommes qui méritent pleinement d’être reconnus comme tels ».

 Plus spécifiquement, le « racisme de l’intelligence » est, selon Bourdieu, « la forme de sociodicée caractéristique d’une classe dominante [qu’elle revendique en se bapti­sant « élite »] dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour l’accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse ».

 DU POPULISME EN POLITIQUE

 L’histoire des usages politiques du mot « populisme » – du « boulangisme » au « populisme russe » (Narodniki) de la seconde moitié du xixe siècle, des populismes latino-américains au maccarthysme, du pou­jadisme au lepénisme, de Poutine à Chavez – révèle l’étendue du spectre qu’ils recouvrent. Il est vrai que la notion de « populisme » est susceptible d’une extension indéfinie dans la mesure où « l’appel au peuple » qu’elle sous-tend est inhérent à la démocratie (« gouver­nement du peuple, par le peuple et pour le peuple »). De même que « populisme » est formé sur la racine latine populus (peuple), « démocratie » est formé sur la racine grecque dêmos (peuple). Le « peuple » auquel fait réfé­rence la démocratie est le corps civique dans son ensemble, le « peuple-nation ». D’où une dérive toujours possible vers le « natio­nalisme » (sous sa forme contemporaine , il exalte « la compétitivité de la France dans un monde globalisé »).

 Les deux « peuples » des « populismes »

 Quant au « peuple » auquel s’adressent les dits « populismes », il correspond à deux défi­nitions distinctes.

 Dans l’une, le peuple est ethnos (plutôt que dêmos) : « peuple envahi » ou menacé d’envahissement, il s’oppose à l’étranger et à l’immigré. Plus ou moins ouvertement xénophobe/raciste et, aujourd’hui en France, « anti-arabe » (ou « islamophobe »), ce genre de « populisme » défend « l’identité » du « peuple-ethnos » (supposé culturellement « intact » et « homogène ») contre des popula­tions « inassimilables » « issues de l’immigra­tion » et se présente comme « national ».

 Dans l’autre, le peuple désigne, si l’on peut dire, le « peuple populaire », le « petit peuple », le « peuple-plèbe », « ceux d’en bas » (sinon « les gens ») : il s’oppose à « ceux d’en haut », à la bourgeoisie, aux classes dominantes, à l’ « establishment », aux « privilégiés », aux « élites », c’est-à-dire aux « happy few » qui détiennent le pouvoir dans différents champs (économique, politique, médiatique, etc.).

 Quant à la question de l’extension prêtée à ce « peuple populaire », si « la classe ouvrière » en a longtemps été le centre, « l’avant-garde » (le « populisme » devient alors « ouvrié­risme »), il inclut, en général, les employés et, au-delà, une fraction plus ou moins étendue de la paysannerie et de la petite-bourgeoisie (enseignants, personnels de santé, techniciens, ingénieurs, etc.) : « Nous sommes le parti du peuple », disait Maurice Thorez le 15 mai 1936 (avant d’être celui des « gens » selon Robert Hue). Ce genre de « populisme », d’inspi­ration plus ou moins marxiste, qui défend les classes populaires exploitées, opprimées, dominées, contre les classes dominantes, se présente, en général, comme « socialiste ».

 Reste qu’on ne voit pas très bien quel intérêt – « scientifique » s’entend – il peut y avoir à confondre, en les rassemblant sous un même label – « populisme » :  

- les appels au peuple « racialisé » (« populisme national ») et,

- les appels au « peuple populaire » (« popu­lisme socialiste »).

 Les deux « peuples » des « populismes populaires »

 La confusion entretenue ne s’arrête pas là. Les visions du peuple qui soutiennent les appels au « peuple populaire » et celles qui sous-tendent leur dénonciation, sont, elles aussi, diamétralement opposées.

 Ceux qui, au sein du champ politique, revendiquent ce « populisme populaire » cultivent – vraisemblablement, par conviction et par nécessité une vision « enchantée » (parfois « esthétisante ») d’un peuple « idéa­lisé », « mythifié », prêtent à « l’homme ordinaire », « l’homme du commun », « l’homme sans qualités » (« majorité silen­cieuse » ou « France profonde »), travailleur exploité et dominé, « une « revendication d’égalité » indissociable de l’ethos populaire traditionnel, un ensemble de vertus – solida­rité, authenticité, naturel, simplicité, honnê­teté, bon sens, lucidité, sinon sagesse – qui s’apparentent à la « common decency » de Georges Orwell, et, souvent aussi, une voca­tion messianique (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ») qu’annonce une résis­tance protéiforme et que soutiennent courage, abnégation, solidarité, etc. À l’inverse, ceux qui, au sein du champ médiatico-politique, entendent dénoncer ce « populisme populaire », le stigmatisent aujourd’hui en l’étiquetant « populiste », l’assimilant ainsi au « populisme national » du FN.

 Le procédé semble avoir été remis au goût du jour pour discréditer, non seulement les militants – droite et gauche confondues – qui firent campagne pour le « Non au TCE », mais aussi « le peuple » qui avait mal voté. Le « racisme de classe » ordinaire pouvait ainsi se donner libre cours en créditant ce « peuple mal votant » (implicitement réduit à l’état de « populace ») d’une « fermeture », d’une xéno­phobie, sinon d’un racisme dont témoignait son vote « anti-européen », d’un ressentiment de « mauvais élèves » et/ou d’anti-intellec­tualisme contre « les élites » (qu’atteste son bas niveau de diplôme) et d’une « inculture politique » (ses « pulsions », sa « crédulité », son « irrationalité » le rendent disponible aux solutions « simplistes ») qui en fait la proie facile des « démagogues » et de leaders charismatiques (attribuant, a contrario, aux « élites » ouverture, intelligence et supériorité morale).

 En définitive, ce qui est stigmatisé dans ce genre de dénonciation du « popu­lisme », c’est – renouant ainsi avec Hippolyte Taine et Gustave Le Bon – « le peuple popu­laire » qui s’en prend aux « élites ».

 De sorte qu’aujourd’hui comme hier, deux représentations diamétralement opposées du « populaire » s’affrontent : « le racisme de classe » des uns sert à dénoncer le « popu­lisme » des autres.

Mais, s’il est vrai qu’il y a de bonnes raisons de critiquer – au nom du réalisme scientifique – ces représentations diamétralement opposées des classes popu­laires, on voit mal comment le racisme de classe pourrait être au principe d’un rappel à l’ordre démocratique, pas plus d’ailleurs que d’une vision « réaliste » des classes populaires.

 Que conclure de cette tentative de clari­fication ? Dans le cas présent, il semble que la polysémie du label « populiste » l’ait trop dégradé pour qu’il soit récupérable. Mieux vaudrait sans doute s’en passer (au moins dans le champ médiatico-politique)...

Gérard Mauger est sociologue, directeur de recherche au CNRS, directeur-adjoint du Centre de sociologie européenne (CSE).

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