"Que pensez-vous de la réaction de J.-F. Copé qui dément formellement les propos que vous lui attribuez : "Tu comprends si on n'a ici que des gens qui se contentent de 5 000 euros par mois, on n'aura que des minables" ? (Jenny)
Il pouvait difficilement confirmer avoir prononcé une telle phrase. De notre côté, bien évidemment, nous maintenons.
"Ma question est la suivante : que faut-il faire pour mettre un terme à ces dérives ? Faut-il en passer par une révolution citoyenne ?" (OL)
Il faut davantage de transparence. Un exemple : il existe une commission de déontologie chargée d'encadrer le passage des fonctionnaires du secteur public vers le secteur privé. Mais celle-ci manque de moyens réels et surtout ne donne qu'un avis. Elle n'a aucun moyen de suivre la carrière sur le long terme de ceux qu'elle a entendus ni de vérifier que ceux-ci se conforment à ses avis. Il faudrait donc commencer par renforcer ses pouvoirs et son rôle. Davantage de transparence dans la vie publique est aussi nécessaire. Mais les résistances sont nombreuses. Dans notre livre, nous racontons notamment comment beaucoup d'experts de la santé sont en situation de conflit d'intérêts avec les laboratoires pharmaceutiques. Nous racontons aussi comment plusieurs députés de l'actuelle législature ont tenté de renforcer la transparence sur le patrimoine et les revenus des parlementaires. Leur initiative a été balayée par leurs pairs.
"Comment les Français peuvent-ils accepter d'être ainsi spoliés, pillés, gaspillés et méprisés par ces oligarchies ?" (Ainsi va la folie des hommes)
L'acceptent-ils vraiment ? Il est vrai que le mouvement des Indignés, qui a prospéré dans beaucoup de pays d'Europe, et même aux États-Unis, n'a connu qu'un succès relatif en France (sauf en librairie...). Ce qui est sûr, les études de l'ONG Transparence International ou du Médiateur de la République en 2010 le montrent, c'est que la défiance des Français pour les responsables politiques nationaux est impressionnante. Mais leur confiance reste intacte dans les élus locaux et vis-à-vis des administrations qui concernent leur vie quotidienne (justice, police, etc.).
"Je me demande pourquoi les Français votent systématiquement contre leurs intérêts ? Vous avez une réponse ?" (marie labat)
Nous racontons comment en Allemagne, en 2003, le chancelier Gerhard Schröder a choisi, en sachant qu'il perdrait sans doute les élections, de faire un "Agenda 2010", constitué de grandes réformes douloureuses, tandis que la France choisissait de continuer à s'endetter.
"Merci pour cet exercice vertueux... Et après on en fait quoi ? S'indigner toujours. Mais c'est quoi le coup d'après ? Un succès de librairie à la façon Hessel, pas suffisant. Un bulletin de vote ; pas suffisant. Quoi alors ?" (cabsana)
Notre livre est d'abord une enquête. Mais au terme de celle-ci, nous arrivons à cette conclusion : en période de crise, au moment où le pays doit gérer son immense dette publique sous l'oeil des marchés financiers et faire des réformes très importantes dans l'urgence, le comportement et l'action de ceux qui gouvernent le pays ou exercent des responsabilités dans l'administration et dans les entreprises doivent être exemplaires.
"À quel moment de l'histoire du pays ces dérives ont-elles pris une ampleur telle que tout l'équilibre social est menacé ?" (Sayre)
Pour nous, c'est l'irruption de l'argent au début des années 1980 qui a tout changé. Les nationalisations ont entraîné pas mal de bouleversements. Avant 1981, le capital des entreprises privées était "gelé". Les nationalisations ont permis à de grandes familles, jusque-là actionnaires de grandes entreprises, de disposer de liquidités importantes. Les banques d'affaires ont alors vécu leurs plus belles années, d'autant qu'elles ont aussi beaucoup travaillé dans la séquence politique suivante, en 1986-1988, lors des privatisations. C'est aussi au début des années 1990, sous la gauche, que la dette publique française a été monétisée et "commercialisée" sur les marchés financiers. Quant aux rémunérations des cadres dirigeants, elles se sont envolées. Ce phénomène a conduit de nombreux hauts fonctionnaires à rejoindre le secteur privé, d'autant qu'au même moment, le service de l'intérêt général est devenu beaucoup moins prestigieux. Un chiffre en dit long : en 1989, la feuille d'impôt de Jacques Calvet était publiée. On y apprenait que le patron de Citroën gagnait 40 fois le smic. Aujourd'hui, un grand patron gagne au bas mot 400 fois le smic. Les mieux payés du monde aprés ceux des USA. Orgie des dividendes, stock-option, prime de bienvenue, retraite chapeau, salaires, jetons de presence aux multiples conseils d administration du CAC 40 malgré des resultats miteux souvent pour l entreprise et gel ou fonte des salaires pour les salariés voire licenciements.
"Les autres pays de l'Union européenne sont-ils aussi touchés que la France ?" (Jacqueline17)
La France est un pays si centralisé économiquement et administrativement que les contre-pouvoirs sont moins nombreux qu'ailleurs. Prenons l'Allemagne, les syndicats sont très puissants, parfois actionnaires de grandes entreprises. Les politiques nationaux doivent composer avec le poids des Länder. Les grandes entreprises sont proportionnellement moins nombreuses qu'en France et les grosses PME beaucoup plus performantes. Il existe de grands groupes de presse indépendants. Le recrutement de la haute fonction publique est beaucoup plus diversifié que chez nous, etc. Cela n'évite pas les collusions des intérêts privés et publics, les renvois d'ascenseur, etc., mais cela les limite davantage. Autre exemple : les pays scandinaves et leur exigence de transparence.
"Et si l'avis de Clive R. Boddy, professeur à l'université de Nottingham, était vrai ? Ceux qui nous gouvernent seraient atteints pour la plupart de psychopathie (manque d'empathie, ressentant peu d'émotions, incapables de sympathie envers les autres...)" (Guelb Elrichat)
Il est vrai que si l'on prend les rémunérations des grands patrons qui ont flambé ces dernières années et sont aujourd'hui déconnectées des réalités, ainsi que les justifications de ceux qui en bénéficient, on tombe souvent des nues. Dans notre livre, nous avons recensé certaines d'entre elles, qui illustrent cette coupure, cet aveuglement.
"L'irrespect réitéré de l'intérêt général des citoyens français par une caste digne de la Nomenklatura soviétique s'étant multiplié à un tel point que la liste de ses déviances est impossible, quelles seraient les propositions à mettre en oeuvre dès le début du prochain quinquennat pour sortir définitivement de cette oligarchie qui bride la démocratie ?" (GBA92)
Ces dernières années, plusieurs petites avancées ont eu lieu. Prenons la nomination du président de la Cour des comptes qui n'appartient pas à la majorité. Ou encore le choix, pour la commission des Finances du Sénat et de l'Assemblée, de deux présidents qui n'appartiennent pas aux majorités respectives des deux chambres. Mais ce sont des exceptions. En Grande-Bretagne, la désignation des patrons d'entreprise publique ou même de certains directeurs d'administration est beaucoup plus transparente. Le concept de République irréprochable, qui n'est pas neuf, devrait sans doute être réellement mis en place. Il faut sans doute renforcer davantage les instances chargées de contrôler les passages public-privé.
"Hurlez, hurlez donc contre les élites... Le jour où il n'y aura plus d'élite, la misère régnera. Qui produit les richesses dont tout le monde profite ? Qui élève le niveau de vie, au fil des siècles, dans un pays ?" (CharlesP)
Nous n'attaquons pas les élites sur le mode du "tous pourris". Il faut des responsables politiques, des chefs d'entreprise, des hauts fonctionnaires. Mais au moment où l'on demande des efforts au pays, pour rester crédibles, ces élites doivent être irréprochables pour ne pas nourrir le ressentiment. Nous avons d'ailleurs dressé le portrait dans le livre de certains hauts fonctionnaires, des "résistants", pour qui le service public, le service de l'intérêt général, reste une priorité, une colonne vertébrale, une vocation. Ce ne sont pas des "moines soldats" du service public. Ils sont très bien rémunérés. Mais leur motivation professionnelle ne repose pas sur la seule rémunération. Dans l'entreprise aussi, de tels parcours existent. Celui de Louis Gallois, qui estimait que sa seule rémunération (déjà très importante) était suffisante et qu'il n'avait pas besoin de stock-options, est singulier.
"N'y a-t-il pas de quoi désespérer complètement la classe moyenne, déjà très pessimiste au sujet de l'avenir de ses enfants, promis à une vie plus difficile que ne l'a été celle des parents...?" (SylvieFF)
Le sentiment de déclassement est effectivement un phénomène tout à fait nouveau dans la société française. Il y a encore quinze ans, chacun pouvait espérer que le sort de la génération suivante s'améliorerait. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Et le sentiment de frustration qui en découle est dévastateur.
.(dial avec internautes).
.'Oligarchie des incapables' de Sophie Coignard et Romain Gumbert detaillant finement les raisons de la ruine de l'Etat ourdie depuis 30 ans en bande organisée par la caste incestueuse.