Nous sommes tous des forcenés

Le forcené est l’hôte halluciné du fait divers, l’invité clandestin de l’actualité.

Qu’un homme joue de la gâchette et se cadenasse dans une chambre d’hôtel, et voici que nous sommes conviés à observer le siège, par la police, d’un « forcené ».

Qu’un autre tire un couteau de sa poche et menace de taillader un peu de chair humaine, et voici que les agents appelés à intervenir sont crédités par les médias de devoir maîtriser un « forcené ».

Le forcené est-il un être humain, un animal ou un martien ? Ceux qui font l’histoire ne le précisent pas. C’est un forcené, nous dit-on, et contre un forcené, on ne palabre pas, tous les moyens sont bons.

Le forcené, manifestement, échappe aux catégories ordinaires. Ce n’est pas un délinquant, ce n’est pas un assassin, ce n’est pas un criminel. Non, c’est un forcené. Né de la force, semble-t-on dire en répétant ce mot d’une voix lugubre, de la force il devra mourir : c’est son destin, de toute éternité.

Le forcené n’est pas commun, c’est un nom propre.

On ne sera donc pas surpris que le forcené, mi-homme, mi-objet, tel un demi-dieu maléfique échappé de quelque veule mythologie des temps contemporains, soit le résultat abâtardi de l’accouplement d’une langue romane et d’une langue saxonne : le bâtard n’est-il pas un brouillon de créature, un brouillamini de chairs égarées, une démoniaque alchimie génétique, une corruption des temps et des mondes ?

Que nous dit l’étymologie à ce sujet ?

Que le mot forcené vient du latin foris, hors ou dehors (fors, en ancien français, comme dans la belle expression « tout est perdu, fors l’honneur »), et de l’allemand Sinn, sens mais aussi conscience. Le forcené, c’est celui qui est hors de ses sens, en dehors de tout sens, et privé de conscience.

Comment comprendre ce qui est hors-sens ? Comme le non-lieu, toujours insituable, le hors-sens n’a pas sa place sur  notre territoire quadrillé d’envers et d’endroits bien délimités et pourvus d’adresses bien bourgeoises.

Excroissance inintelligible, monstrueuse verrue à la face du monde, on le supprime, on l’abolit, on l’anéantit. On ne l’entend ni ne lui parle : comment comprendre, comment parler, à ce qui n’a pas d’existence, puisque notre conscience (toujours bonne, celle-là, cela tombe sous le sens) ne saurait même le penser ?

Le forcené, c’est l’impensable.

Quant à en examiner l’origine, la formation, la trajectoire, la constitution, ce serait mettre en péril l’esthétique alchimie de notre meilleur des mondes possibles, révéler l’absence toujours plus évidente, parmi nous, de ce bon sens tant adulé.

Ici vivent des êtres purs, à la naissance connue ou, du moins, connaissable. Autour de la tablée des appétits humains, aucune place n’est prévue pour le bâtard et les engeances abâtardies, aux intestins douteux, au foie corrompu, au colon perverti.

Le forcené n’est pas un être mais un déchet, un détritus, un excrément jailli de l’espèce à son corps défendant, et qui en révèle les puanteurs secrètes, les secrets aliments, les nauséeux renvois. Il doit donc être éliminé.

Forcenés ? Nous le sommes tous et tous innommables. Nous tous n’avons ni sens ni conscience, seulement quelques réflexes appris, conditionnés, que nous aimons, par complaisance, faire passer pour des actes réfléchis, raisonnés, médités. Or nous ne nous connaissons pas, et nous comprenons moins encore, et notre intelligence ne cesse d’échapper à son propre entendement. Le sens n’est qu’un chemin tracé par d’autres avant nous, tout aussi ignorants, tout aussi insensés.

Forcenés, donc, nous le sommes tous. Pas forcément nés aux forceps, encore que, mais de la force assurément, celle des choses et du temps, implacable et non dite, et qui nous attire sans fin vers le grand nulle-part, le hors-sens infini, le hors-lieu à jamais d’aucune conscience, le dehors de jamais un dedans.

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