La nudité chantée d'Agota Kristof

Agota Kristof est encore vivante.Ouvrons le Grand Cahier, et écoutons : d'une écriture à fleur de peau, à la concision incarnée, elle fait naître des phrases les plus simples une émotion en même temps si pure, si imagée, si dépouillée que sa présence tout à coup occupe le temps, dévore l'espace, confond le passé, le présent, dans un même chant limpide et profond, venu du fond des âges, issu de l'âme nue de l'humanité.

Agota Kristof est encore vivante.

Ouvrons le Grand Cahier, et écoutons : d'une écriture à fleur de peau, à la concision incarnée, elle fait naître des phrases les plus simples une émotion en même temps si pure, si imagée, si dépouillée que sa présence tout à coup occupe le temps, dévore l'espace, confond le passé, le présent, dans un même chant limpide et profond, venu du fond des âges, issu de l'âme nue de l'humanité. Au coeur des choses les plus concrètes et les plus triviales,se fait entendre la palpitation de la vie hantée de l'esprit.

"Notre Grand-Mère est la mère de notre Mère. Avant de venir habiter chez elle, nous ne savions pas que notre Mère avait encore une mère.
Nous l’appelons Grand-Mère.
Les gens l’appellent la Sorcière.
Elle nous appelle "fils de chienne".
Grand-Mère est petite et maigre. Elle a un fichu noir sur la tête. Ses habits sont gris foncé. Elle porte de vieux souliers militaires. Quand il fait beau, elle marche nu-pieds. Son visage est couvert de rides, de taches brunes et de verrues où poussent des poils. Elle n’a plus de dents, du moins plus de dents visibles.
Grand-Mère ne se lave jamais. Elle s’essuie la bouche avec le coin de son fichu quand elle a mangé ou quand elle a bu. Elle ne porte pas de culotte. Quand elle a besoin d'uriner, elle s'arrête où elle se trouve, écarte les jambes et pisse par terre sous ses jupes. Naturellement, elle ne le fait pas dans la maison.
Grand-Mère ne se déshabille jamais. Nous avons regardé dans sa chambre le soir. Elle enlève une jupe, il y a une autre jupe dessous. Elle enlève son corsage, il y a un autre corsage dessous. Elle se couche comme ça. Elle n’enlève pas son fichu.
Grand-Mère parle peu. Sauf le soir. Le soir, elle prend une bouteille sur une étagère, elle boit directement au goulot. Bientôt, elle se met à parler une langue que nous ne connaissons pas. Ce n’est pas la langue que parlent les militaires étrangers, c’est une langue tout à fait différente.
Dans cette langue inconnue, Grand-Mère se pose des questions et elle y répond. Elle rit parfois, ou bien elle se fâche et elle crie. A la fin, presque toujours, elle se met à pleurer, elle va dans sa chambre en titubant, elle tombe sur son lit et nous l’entendons sangloter longuement dans la nuit."

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