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Billet de blog 12 janvier 2026

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Je ne peux pas être antisémite, j’ai un ami juif. À propos du procès Elias d’Imzalène

Mon nom s’est retrouvé au centre de la plaidoirie de défense d’Elias d’Imzalène pendant son procès. Nous avions débattu dans une conférence en ligne à la fin du printemps 2023 puis avons interrompu toute relation à la suite des événements du 7 octobre. Cet événement a provoqué quelques réflexions sur l’usage instrumental des Juifs et l’analyse du traitement des actes racistes par la Justice.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’historien Léon Poliakov relève dans Histoire de l’antisémitisme que le célèbre compositeur Richard Wagner prenait plaisir à déclarer à grande voix dans les soirées huppées de la haute société allemande d’avoir « un bon ami juif ». Et c’est vrai, son premier amour, Leah David, était juive. Il entretenait des relations professionnelles et mêmes amicales avec de nombreux artistes juifs dont les plus connus étaient le poète Henrich Heine, les compositeurs Giacomo Meyerbeer et Fromental Halévy, le chef d’orchestre Hermann Levi ou le pianiste Joseph Rubinstein. Cela ne l’empêcha pas de publier Das Judenthum in der Musik (La judéité dans la musique) d’abord sous pseudonyme, puis sous son vrai nom, dans lequel Wagner estime que les Juifs « sont des anomalies de la nature » et que les musiciens juifs seraient incapables de toucher l’âme allemande par leur musique superficielle. Le livre appelle également les Juifs à s’« auto-annihiler ». Wagner, en plus de ses « bons amis » juifs, entretenait des amitiés avec les militants antisémites Wilhelm Marr, l’anarchiste qui fonda la Antisemitenliga (Ligue antisémite) et à qui on attribue généralement l’invention du mot antisémitisme, ou encore Adolf Stoecker, théologien et député conservateur allemand pendant la seconde moitié du XIXe siècle, qu’on voit ici caricaturé en train de manger des Juifs.

Illustration 1
Caricature du pasteur Adolf Stoecker, dévorant des Juifs pendant que Luther lui tire l'oreille (Der Floh, 25 novembre 1880). © Karel Klíč

Léon Poliakov, tout comme Theodor W. Adorno dans Essai sur Wagner, pensaient que Wagner aimait se tenir près des Juifs pour les humilier. L’amitié, selon Wagner, était un rapport d’intérêt. Il était « ami » de Giacomo Meyerbeer, car ce dernier lui fournissait des lettres de recommandation alors que sa carrière en était à ses débuts. Il était « ami » avec son employé chef d’orchestre Hermann Levi dans le sens où il exerçait une emprise sur lui. En retour, ce dernier était « ami » avec Wagner dans la mesure où la renommée du compositeur, qui était devenu une star transnationale, rejaillissait sur sa propre personne. Les antisémites développent un complexe d’infériorité en prêtant aux Juifs une surpuissance industrielle, financière, médiatique, des liens internationaux très développés. Le fait de s’appuyer sur eux leur procure donc de la jouissance. En trompant ou en maîtrisant le Juif, ils fantasment le renversement d’un rapport de pouvoir. À la fin du XIXe siècle et particulièrement pendant l’affaire Dreyfus, les bourgeois antisémites se procuraient des cannes sculptées à l’effigie de caricatures juives pour s’appuyer dessus. L’antisémite a un « ami » juif qu’il aime utiliser.

Illustration 2
Canne représentant un Juif caricaturé – début XXe

Un appel ambivalent

Mon nom s’est récemment retrouvé évoqué pendant le procès d’Elias d’Imzalène, jugé pour « provocation publique à la haine ou à la violence en raison de l'origine, l'ethnie, la nation, la race ou la religion  ». Il avait déclaré au micro d’une tribune, lors d’une manifestation de soutien au peuple palestinien durant l’automne 2024 : «  Est-ce qu'on est prêts à mener l'intifada dans Paris ? Dans nos banlieues ? Dans nos quartiers ? On va leur montrer que la voix de la libération vient de nous. Qu’elle démarre de Paris ! ». Devant les juges, il a cru bon de préciser qu’il avait « des amis juifs » et même que certains « portent une kippa ». Il a cru bon également de rappeler que lui et moi avons eu un débat sur X-Space, le live de Twitter, autour de l’été 2023. En conséquence, il ne pourrait être antisémite, car il a effectivement discuté publiquement d’antisémitisme avec un acteur de la lutte contre l’antisémitisme. Le fait de se montrer avec un formateur à la lutte contre l’antisémitisme l’absoudrait de toute intention antisémite.

L’intifada, c’est-à-dire le soulèvement, évoque autant les révoltes et les jets de pierre des jeunes palestiniens contre les chars israéliens de la fin des années 1980 que les attentats-kamikazes commis durant les années 2000 contre les civils israéliens considérés dans leur ensemble comme des colons coupables. L’intifada en Cisjordanie et à Gaza désigne autant une révolte légitime contre la domination que des tueries nihilistes. La question est donc de savoir ce que désigne « l’intifada dans Paris » ? Un appel contre des « structures de domination », entités abstraites et interchangeables entre Tel Aviv et Paris ? Le ciblage des « sionistes », terme polysémique qui peut autant désigner les partisans de la politique du gouvernement israélien, ceux qui revendiquent le droit d’Israël à exister ou encore, plus simplement, les Juifs ? Ensuite, de qui faudrait-il « libérer » Paris ?

Dans le cadre palestinien, il s’agit de se libérer de la colonisation israélienne, terme qui ne connaît pas de signification consensuelle entre les différentes composantes de la résistance palestinienne puisque Marwan Barghouti désire une souveraineté palestinienne laïque dans les frontières de 1967 lorsque Khalil al-Hayya œuvre pour l’avènement d’une Palestine islamique « de la mer au Jourdain ». Dans le cadre parisien, s’agit-il de la libération d’une structure de domination abstraite ou bien de cibles physiques ? Peut-on raisonnablement mettre de côté le fait que les antisémites du XXIe siècle ont joué sur ces ambiguïtés sémantiques pour échapper à la justice ? Citons simplement le cas du Parti antisioniste d’Alain Soral et de Dieudonné M’Bala M’Bala pour qui le mot « sioniste » remplaçait simplement le mot « Juif » dans la proposition qu’ils formulaient1 ou bien encore les tueurs de la plage de Bondi qui prétendaient s’en prendre « aux sionistes », ou bien encore le slogan « A Paris comme à Gaza, Intifada » popularisé par le Groupe Union Défense de Frédéric Châtillon. La déclaration d’Imzalène fait partie de ces phrases ambivalentes avec lequel le débat public s’empoisonne depuis 26 ans, et qui font le miel des antisémites de tous bords. Quelle est l’intention d’Imzalène ? Appel romantique irresponsable ou antisémitisme crypté ? C’est rigoureusement indécidable, car nous n’avons pas les outils pour sonder le cœur d’Imzalène, mais sa plaidoirie de défense le rend cependant suspect.

Une conférence commune

La proposition de conférence sur Twitter avec celui qui n’était pas encore inculpé pour antisémitisme m’avait été faite par Nadia Meziane, la responsable du site Lignes de Crêtes. À l’époque, je n’avais pas encore identifié le tournant réactionnaire du site, qui avait jusque-là produit de nombreux textes et conférences très intéressantes sur les questions antiracistes et au sujet de la lutte contre l’antisémitisme. Plusieurs acteurs de référence avaient contribué au site web, nous nous étions retrouvés ensemble à différentes occasions, lors de la commémoration des 15 ans après le meurtre d’Ilan Halimi par exemple. Après avoir annoncé cette conférence commune entre Elias d’Imzalène et moi-même, plusieurs internautes m’avaient interpellé à propos de textes antisémites publiés au début des années 2010 par ce premier sur le site Islam&Info qu’il animait à l’époque.

En faisant une recherche rapide, j’étais tombé sur une recension qui compilait des dénonciations de prétendus complots sionistes et maçonniques, un militantisme « contre les théories du genre à l’école », la défense de la quenelle - symbole homophobe et antisémite, une conférence entre Alain Soral et Elias d’Imzalène au théâtre de la Main d’Or sous le patronage de Dieudonné M’Bala M’Bala, ayant pour thème le choc des civilisations et autres théories ultraconservatrices et délirantes. Étant donné que j’étais déjà engagé, car confiant envers Nadia Meziane à l’époque, que ces faits remontaient au plus tard à 2014, soit 9 années auparavant, j’ai décidé d’appeler Elias d’Imzalène pour le confronter. Il n’avait alors pas nié une seule publication, ni une seule conférence, et m’avait raconté précisément les échanges qu’il avait eus avec Soral. Il m’en avait dit beaucoup plus que ce que la publication de Conspiracy Watch à son sujet pouvait dévoiler. Il m’avait ensuite raconté sa rupture avec Soral puis m’avait envoyé ses déclarations publiques à ce propos. En l’écoutant et le lisant, j’avais alors pensé que cette rupture était moins idéologique que relationnelle : il avait bien compris que Soral utilisait son « ami » musulman pour monter une coalition islamo-chrétienne antisémite sous couvert d’antisionistme. D’Imzalène disait s’être trompé de chemin dans un combat juste et que c’était l’abattement devant l’islamophobie et le manque d’interlocuteurs qui l’avait fait tomber dans les griffes de l’antisémitisme. Il me demandait de lui envoyer les liens des articles à supprimer sur Islam&Info et avançait avoir changé d’état d’esprit, ayant besoin de comprendre pourquoi les Juifs sont sionistes, ce que voulait dire Israël pour eux et souhaitant créer des espaces d’échanges entre juifs et musulmans pour discuter de ce que représente le conflit israélo-palestinien pour les uns et les autres.

Je voyais aussi dans plusieurs de ses interventions récentes qu’il semblait désormais tenir une ligne saine sur l’antisémitisme, comme dans cette vidéo2 tournée en 2023 où il reconnaissait la persistance de l’antisémitisme en refusant les mises en concurrences malsaines entre haines antijuives et antimusulmanes. Nadia Meziane m’assurait qu’Elias d’Imzalène était sur une voie de sortie du logiciel conservateur : « regarde, il a publié ce communiqué vis-à-vis des femmes afghanes, il est venu avec moi à la mobilisation des Iraniennes. Il faut l’accompagner dans ce changement ». J’avais alors décidé de répondre positivement pour une rencontre privée dans un restaurant.

Illustration 3
Miniature Canne antisémite, bois et ivoire, vers 1880 – CC0 – Collection musée de Bretagne, Rennes

Je crois vraiment que l’action politique et la possibilité d’avoir un impact réel dépendent de la capacité à discuter avec des gens avec qui l’on n’est pas d’accord lorsque ceux-ci montrent une volonté de dialogue et signifient qu’ils sont en possibilité de déplacer leur pensée. Je fais ça dans les formations, dans mon travail de plaidoyer, je fais ça auprès des Juifs de droite. Moi-même j’essaie de me placer dans cette disposition, car je ne prétends pas détenir la vérité sur un sujet aussi complexe que la stratégie de lutte contre l’antisémitisme. D’Imzalène se rapprochait déjà de la France Insoumise, ce n’était pas une bonne nouvelle, mais c’était le signe d’une mise en mouvement. Elias racontait l’histoire des jeunes qu’il connaissait et les raisons qui les poussaient à partir faire le jihad en Syrie. Il racontait sa vision « islamienne » qui visait à revendiquer une vision politique autonome inspirée par l’Islam  tout en refusant l’étiquette islamiste. Je le voyais avec Nadia Meziane, athée plus que convaincue, les deux formaient un binôme inhabituel qui n’hésitait pas à rentrer dans des débats corsés, échanger des arguments sévères en pointant les incohérences de l’un et l’autre. Il reconnaissait que l’antisémitisme circule dans les pays musulmans, mais il attribuait son origine à la colonisation française et refusait qu’il puisse y avoir une production autonome endogène, tout en concédant qu’il y avait des écueils et des problèmes dans la manière dont la solidarité avec les Palestiniens s’exprimait. Ses réactions défensives me mettaient en confiance : il n’était pas dans une opération de séduction pour s’attirer un « ami » juif mais partageait les réflexes gauchistes que je connais par cœur. Il aimait débattre, comme moi, et avait du répondant. La discussion était agréable. Je lui disais à propos de l’imam Hassan Iquioussen, qui était l’« ami » musulman de Gérald Darmanin, que je trouvais son expulsion injustifiée (dans quel cas une expulsion peut-elle être juste?) car je demande évidemment la même justice pour tous.

La peine requise pour des propos antisémites ne pourrait être différente selon qu’on soit français ou non, et j’ajoutais que j’aurais besoin que cette dialectique soit articulée pour rejoindre une mobilisation contre son expulsion. Il m’avait répondu que c’est le genre de débat que nous devions avoir publiquement. Je jugeais sa compréhension et ses connaissances sur l’antisémitisme perfectible, comme les miennes sur l’islamophobie d’ailleurs. Néanmoins, sa capacité d’écoute et sa curiosité étaient forte, il était plutôt sympa, je le trouvais sincère et même généreux dans la relation, sans être obséquieux. Il disait qu’il n’avait que des coups à prendre en s’affichant avec moi. L’annonce de notre conférence commune faisait effectivement grincer des dents autour de lui. Il me montrait les messages qu’il recevait. Mes craintes d’être un « ami » utilitaire s’estompaient. Je décidai que mon rôle de formateur me commandait d’accorder de la confiance à la possibilité de changement d’un individu. Je crois que les lignes rouges à ne pas dépasser doivent être commandées par l’éthique et non la morale, c’est-à-dire que le contexte multifactoriel d’une situation doit être pris en compte en même temps que les possibilités qu’offre la situation, plutôt que de camper derrière une barrière rigide et inamovible. Par la suite, et encore aujourd’hui, j’ai des discussions avec toutes sortes de personnes qui ont tenu des propos immondes, et je décide de les accompagner si je perçois une possibilité de déplacement.

Certaines fois ça marche, d’autres fois ça ne marche pas. Au pire, je perds quelques points de réputation, ce qui ne me semble pas une raison valable pour refuser une invitation. Lors de la conférence avec d’Imzalène, qui portait sur les attentats et les tentatives d’attentats antisémites et islamophobes de la part d’organisations d’extrême droite, à la suite de l’affaire WaffenKraft, je ne pense pas avoir mis de côté les sujets qui fâchent : relations entre juifs et musulmans en France, le problème de l’antisémitisme à gauche, les concurrences mémorielles venant de tout bord, etc. S’il y avait des désaccords, nous pouvions à cette époque les aborder sereinement. J’ai mis fin à mes échanges avec Elias d’Imzalène après ses déclarations consécutives au 7 octobre, qui consistaient globalement en des déclarations de soutien au Hamas.

Je ne suis pas un ami d’Elias d’Imzalène

Elias d’Imzalène n’est pas semblable à Richard Wagner puisqu’il ne m’a pas désigné comme un « ami ». Il m’a désigné comme co-conférencier, ce qui est la vérité, cette conférence a bien eu lieu. Il est plutôt comparable à Paule Veyre de Soras, la candidate du Rassemblement national aux législatives en Mayenne, qui se défendait des accusations de racisme en déclarant dans une vidéo invraisemblable « J’ai comme ophtalmo un juif et comme dentiste un musulman ». Le point commun entre ces différents énergumènes est la tentative d’utilisation d’une caution juive, qui constitue quoi qu’il en soit un redflag, l’indicateur d’un comportement toxique. En utilisant un membre d’une minorité pour se dédouaner d’un fait reproché à propos de cette minorité, l’attitude devient suspecte. Si vous êtes accusé d’antisémitisme, vous trouverez toujours des Juifs prêts à se porter caution pour vous. Vous trouverez ces Juifs-caution autant à gauche3, qu’à l’extrême droite4. Ces équivalents de syndicalistes jaunes existent dans toutes les minorités. Travailler contre son propre groupe d’appartenance est une stratégie de survie, consciente ou inconsciente, certes détéstable mais compréhensible. Leur travail peut être efficace vis-à-vis de la Justice, car cette dernière caractérise l’acte raciste lorsque les demandeurs arrivent à prouver l’intentionnalité raciste de l’acte. Contrairement à une idée reçue, le traitement judiciaire de l’antisémitisme n’est pas acquis aux associations demandeuses, autant droitières soient-elles. Ainsi, la plainte contre la fresque d’Avignon a été déboutée, car le graffeur prétendait ne pas connaître les multiples références antisémites contenues dans son dessin. Le caractère antisémite n’a pas été retenu non plus dans le cas de la décapitation de l’arbre planté à 50 cm de la plaque évoquant la mémoire d’Ilan Halimi à Épinay-sur-Seine, car les juges ont estimé que la motivation de la profanation – requalifiée en dégradation – ne pouvait être établi avec certitude. Pareillement, la circonstance aggravante d’antisémitisme n’a pas été retenue dans la tentative d’empoisonnement d’une famille juive dans les Hauts-de-Seine, par manque de preuve sur les mobiles de l’acte.

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L’olivier dédié à Ilan Halimi a été tronçonné vers 2 heures du matin, dans la nuit de mercredi à jeudi 14 août 2025, selon le maire Hervé Chevreau. Auguste Canier / Pascale DE SOUZA/Le Parisien/Maxppp

La Justice ne s’intéresse pas aux effets de l’acte supposé raciste mais à son intentionnalité. C’est probablement un principe de précaution qu’il faut étudier sérieusement avant de le remettre en question, mais je souligne ici le paradoxe que pose l’analyse politique et antiraciste de l’acte (ses effets sur les victimes et la société) et son traitement judiciaire (ce qui doit être réprimé ou non). Il n’existe pas de machine ou de méthode qui permette de mesurer le racisme dans le cœur des prévenus, et l’existence de cette machine ou de cette méthode n’est ni vraisemblable ni désirable. Ce que le prévenu ressent à l’égard de telle ou telle population n’a pas de lien avec les effets de son action. La dimension raciste d’un acte est moins une question de mauvais sentiment vis-à-vis du groupe concerné, moins une question de moralité de l’agresseur, moins une question d’intentionnalité qu’une question d’effet produit. Si vous renversez un cycliste en conduisant votre voiture, vous n’avez pas nécessairement eu l’intention de le faire. Ce qui détermine si vous êtes un individu correct ou incorrect, dans le cas où l’acte est non intentionnel, c’est votre attitude a posteriori devant les effets que vous avez produits. Alors qu’il est à terre, la jambe cassée et son vélo détruit, allez-vous l’assister, lui demander pardon et œuvrer pour une réparation ou bien allez vous lui hurler dessus en lui expliquant que c’est lui qui est en tort ? Quand bien même il serait conscient du caractère problématique de son acte, du point de vue de l’antisémitisme, un prévenu ne revendique presque jamais l’antisémitisme lors de son procès. Il sait très bien que cela aggraverait sa peine et qu’il deviendrait détestable aux yeux de la société. En ce sens, le procès ne peut être un moment révélateur du point de vue de l’accusé.

Lors de son procès, Elias D’Imzalène a fait face à plusieurs difficultés. Il a dû démontrer que non seulement le sens de son discours n’était pas antisémite mais internationaliste, mais qu’en plus, il ne pourrait résider d’intentions antisémites en son for intérieur. En invoquant une caution juive, le prévenu ne répond ni au premier objectif ni au deuxième. Il tente plutôt de neutraliser la tentative des demandeurs de prouver l’intentionnalité de l’antisémitisme. La caution jaune se porte garante de la moralité et des bons sentiments du témoin vis-à-vis de la minorité. Le fait qu’Elias d’Imzalène soit un musulman public et militant d’un collectif identitaire joue contre lui. Son passé antisémite également. Ses déclarations post 7-octobre et le battage médiatique autour de sa personne également. L’enjeu pour lui est double, d’abord éviter la peine, mais aussi ne pas être sali par l’accusation d’antisémitisme, qui le discréditerait dans son combat culturel (mais non pas auprès de ses amis qui mettront l’accusation sur le compte de l’islamophobie). Son intentionnalité internationaliste est évidemment sincère. Il n’y a pas de raison de douter qu’Elias d’Imzalène soit absolument investi dans son soutien des Palestiniens. S’il se perçoit et se dit absolument en dehors de l’antisémitisme, ce n’est pas seulement en raison de la peine, mais parce que la lutte contre l’antisémitisme est une valeur absolument consensuelle dans les sociétés européennes depuis la chute du nazisme. Et pourtant les actes antisémites augmentent, c’est donc qu’il y a disjonction entre les intentions des acteurs, les déclarations de ces intentions et les effets des mots et des actes effectifs. On peut même supposer que les intentions d’Imzalène sont sincères et qu’il appelait à « l’intifada à Paris » sans aucun sous-texte antisémite. Seulement, cet appel comporte une ambivalence, un potentiel sous-texte, que les antisémites comprennent très bien, rappelés très brièvement plus haut. Il y a donc contradiction entre innocenter d’Imzalène par la Justice et faire avancer la lutte antiraciste. A contrario, dans notre cas précis, il y a également contradiction entre lutte contre l’antisémitisme et preuve de l’intentionnalité de l’acte. Si c’est la preuve de l’intentionnalité qui fait l’acte antisémite, alors il n’y aurait pas d’antisémitisme sans preuve d’intentionnalité. C’est l’argument de l’antiracisme procédurier utilisé par de nombreux cadres LFI pour dédouaner Jean-Luc Mélenchon et consorts : puisque nous n’avons pas été jugés pour antisémitisme, il n’y a pas d’antisémitisme. Il y a donc également contradiction entre condamner d’Imzalène par la Justice et faire avancer la lutte antiraciste. Il y a donc un paradoxe à emprunter la voie judiciaire lors de déclarations de phrases ambiguës qui ont pourtant un effet antisémite certains.

Dans tous les cas, l’invocation de l’amitié pour se défendre de l’accusation de racisme étant monnaie courante, il est peut-être bon de rappeler ici quelques évidences sur ce qui fait une amitié sincère et respectueuse. Un ami sincère s’intéresse à votre avis et votre sensibilité, même s’il a des désaccords, avant de faire quelque chose qui pourrait vous mettre en danger, comme appeler à « l’intifada à Paris ». Un ami prend de vos nouvelles et celle de votre famille lorsqu’un attentat jamais vu dans l’histoire percute votre existence. Il vous demande comment ça va lorsqu’il vous voit tenter par tous les moyens d’alerter sur la gravité de la situation. Un ami ne s’entoure pas de vos harceleurs et n’utilise pas votre parole contre vous-même. Décidément, Elias d’Imzalène n’est pas mon ami.

1« Le sionisme a gangrené notre société. Il occupe une place majeure qui ne lui est pas destinée. Il gère les médias. Il gère l’éducation de nos enfants. Il gère notre gouvernement». Définition du sionisme selon le porte parole du Parti antisioniste, cité dans Européennes : Guéant évoque une possible interdiction des listes de Dieudonné, Le Monde, 03/05/2009

2 Elias d'Imzalène interviewé par L'Observatoire Islam et Civilisations, Éveil de la lutte contre l'islamophobie ? Elias d’Imzalène, 21 septembre 2022, autour de [44:00], https://youtu.be/BmRzZ4bDy68?si=A1K4okgkoKbEl5nh&t=2617

3 «  Il faut qu’on assume de temps en temps d’être les feujs de service », Maxime Benatouil, porte-parole de Tsedek et membre de l’UJFP, autour de [37:30] dans cette conférence du Havre des luttes, https://www.youtube.com/watch?v=M9tdZR3eW1E

4 L’Union des Patriotes Juifs Français (UPJF) par exemple, à ne pas confondre avec l'Union des Juifs Français pour la Paix (UJFP).

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