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Billet de blog 12 sept. 2022

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Lettre du « Juif » à sa harceleuse

Douze ans après mes études, je croise une ancienne camarade. Avec d'autres, elle avait passé un an à me harceler parce que je suis Juif. Depuis, elle est devenue porte-parole d'une organisation du mouvement social. Quant à moi, je milite dans la lutte contre l'antisémitisme. Le temps a passé mais pas la mémoire. Cette lettre lui est adressée.

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Chère X.,

Fin août, j’intervenais à une table ronde aux universités d’été d’une organisation politique à l’invitation de son groupe de travail « lutte contre l'antisémitisme ». Quelques jours avant mon intervention, je regardais le programme et je découvrais que tu étais toi aussi intervenante dans un atelier en tant que porte parole d’une organisation du mouvement social. Je t’ai aperçue sur le campus où se déroulaient les rencontres, mais je ne tenais pas à te rencontrer. Je ne sais pas si la raison t’intéresse ou si tu la connais déjà, mais je n’ai jamais eu l’occasion de te l’expliquer.

En 2008, quand on s’est rencontrés, c’est l’ambiance des concerts et la bonne humeur qu’ils suscitaient qui m’avaient attiré à la fanfare. Cela contrastait avec le glauque des répétitions et des soirées alcoolisées où c’était le bizutage permanent. Des blagues graveleuses, dépréciatrices voire humiliantes, des petites menaces, beaucoup d’insultes, le tout enveloppé dans une culture de fraternité à l’américaine avec les pulls à capuches et floqués du nom de la fanfare. C’était une compétition continue à qui aurait la parole ou le geste le plus trash, l’apologie de qui jouerait au plus con. Je faisais partie des nouveaux, tu faisais partie des anciennes les plus actives dans cette ambiance de merde. On se voyait souvent à l’époque : 2 répèt’ par semaines, concerts presque tous les week-ends dans des festivals, férias, stades ou dans la rue quand on n’avait pas de contrats payés. Dans mes souvenirs, la fanfare faisait de l’argent : plusieurs milliers d’euros qui partaient en alcool (et en réparation d’instruments). C’était donc souvent la teuf dans la collocation d’untel ou unetelle. Ambiance bières, chips et chipolatas. Et comme je ne mange pas de cochon, ça a commencé à vanner sur les Juifs dès la première soirée de l’année. J’avais l’habitude de déclencher de l’hostilité en refusant poliment les saucisses, je n’avais pas encore développé la tactique qui consiste à se dire végétarien.

Tout le monde avait un surnom plus ou moins dépréciatif selon un trait physique ou de caractère. Il y avait « l'insupportable », « microbe », des noms de famille déformés comme au collège. Toi c’était « la connasse ». Le mien ça a été « le Juif », dès cette première soirée. Ces surnoms généraient logiquement une série de blagues mauvaises qui participaient de cette ambiance de bizutage permanent. Les « blagues » ont vite été sur le terrain des Juifs et l'argent, du complotisme, des Juifs tueurs de Palestiniens, des Juifs colons, et bien sûr les blagues sur les trains, les camps de concentration, les centres de mise à mort, les nazis, les fours crématoires, la Shoah. On était une trentaine dans la fanfare, à quoi s’ajoutaient les anciens qui revenaient régulièrement et qui intervenaient sur les forums. Ainsi « le Juif » c’était à chaque fois que je croisais l’un de vous dans l’école, aux répétitions, aux concerts et aussi sur le forum internet de la fanfare. Je pouvais donc recevoir ma dose de violence tous les jours et même à domicile. Les anciens, qui étaient eux aussi à fond dans l’ambiance bizutage, participaient à ces insultes et menaces sous couvert « d’humour ». On était dans les années Dieudonné, l’humour antisémite avait le vent en poupe, ça faisait rebelle et anti-système de dégueuler sur les Juifs.

À chacun des gestes ou des paroles, il y avait ceux qui menaient et ceux qui rigolaient. Je ne me souviens pas exactement de tout ce qu’il s’est passé. Un soir, E. a ramené un cœur de porc et a commencé à jouer avec devant moi. Mi-hilare, mi-menaçant comme il avait l’habitude d’être. Je me souviens que mes bras ont été attrapés et plaqués derrière mon dos pendant qu’il m’écrasait le cœur de porc sur le visage pour me le faire bouffer. Une autre fois, j'ai été déshabillé en public, pour que tout le monde puisse mater une bite circoncise. Tu portais bien ton surnom, je me souviens que tu faisais partie des plus ignobles de la bande.

Après mes études, j’ai tout oublié. Mon amnésie a duré près de 10 ans. En 2019, je lisais un article à propos d’une étudiante parisienne en médecine qui s’était vue refuser un dépôt de plainte pour harcèlement antisémite. J’ai eu un vertige et tout m’est revenu en mémoire parce que c’était la bonne formule pour nommer ce que j’avais vécu : « harcèlement à caractère antisémite ». Puis, à l’été 2021, je me rendais à une fête chez une amie pour assister à un concert. J’étais en compagnie de ma fille et de ses grands-parents, l’ambiance était familiale et j’étais entouré par de nombreux visages connus et bienveillants. Dans le groupe qui s’apprête à jouer je reconnais alors E. de la fanfare. Je suis sidéré et abasourdi. Je sens mon cœur s’emballer et je suis saisi d’une peur panique. Je m’enfuis de la fête. Pourtant, elle, c’était un petit poisson de la fanfare: elle ne participait pas, sinon en ne disant rien ou en rigolant avec les autres. Mais tomber par hasard sur la tubiste de l’époque, c’était comme une effraction dans mon monde.

Ce jour précédent la table ronde, lorsque j’ai vu ton nom sur le programme, j’ai été perturbé. Une demi-heure après avoir googlé ton nom pour m’assurer qu’il s’agissait bien de toi et pas d’une homonyme, je suis sorti emprunter le camion d’un ami pour aller chercher des matériaux de construction. À un stop situé à 50 m du parking ou il était garé, je me mis à faire marche arrière sans avoir regardé dans les rétros : j’ai embouti la voiture derrière moi. Je ne me reconnais pas lorsque je panique chez mes potes ou lorsque je déclenche des accidents absurdes, je prends alors conscience des séquelles psychologiques des violences racistes que j’ai vécues.

Je ne suis pas le seul qui ait vécu des violences dans la fanfare. Les humiliations et les gestes obscènes visaient les nouveaux ainsi que les anciens entre eux. Mais ce que j’ai vécu moi n’était pas dissociable de l’antisémitisme que j’ai vécu avant et après la fanfare. Ni de celui que mes parents ont vécu pendant leurs assimilations. Ni de mes grands-parents pendant leurs exils. Ni de mes ancêtres pendant les persécutions antijuives. Mon nom séfarade est un reliquat de l’expulsion des Juifs d’Espagne pendant l’Inquisition catholique et la chasse aux marranes qu’elle mena. Savais-tu que les Juifs étaient soumis à l’épreuve du cochon ? S’ils refusaient de le manger, ils étaient torturés avant d’être brûlés vifs. Savais-tu que les nazis vérifiaient la judéité des hommes en pratiquant un examen du pénis ?

À la fin de l’année scolaire 2009, j’ai demandé un entretien avec O., le président de l’association de la fanfare. Il a reconnu a demi-mot : « c’est vrai qu’on est allé un peu loin avec toi ». Avec la majorité des camarades de ma promotion, nous avons décidé de déserter la fanfare. Nous sommes allés déposer nos instruments dans l’amphithéâtre lorsque vous étiez en pleine répétition. Est-ce toi qui a ramassé le tuba que j’ai abandonné ? C’est ce geste collectif qui m’a permis de retrouver de la dignité. Vous nous en avez voulu puisque vous avez ensuite fait la gueule. Vous étiez dégoûtés. Vous n’étiez donc pas des monstres haineux, simplement des ignorant·es irresponsables emporté·es par le sentiment galvanisant de la meute.
Lorsque j’ai lu ton nom sur le programme, j’ai vu une certaine ironie du destin. J’allais parler de l’antisémitisme à gauche et je me risquais à te croiser, 13 années après la fanfare. Lorsque je t’ai vue dans la queue où tu attendais ton tour pour acheter un sandwich, j’étais dans celle d’à côté. Mon hôte me parlait et je n’écoutais pas. Je m’observais. Je ne ressentais ni haine ni tristesse. Je réalisais que ce n’était plus à moi de porter le poids de cette histoire. Te risqueras-tu à assumer ce poids ou te défileras-tu ? Je m’en fiche, je viens de m’en débarrasser.

Jonas PARDO

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