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Billet de blog 17 oct. 2022

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Le plan suicidaire des Klarsfeld

En acceptant la médaille de la ville de Perpignan des mains du vice-président du Rassemblement National Louis Aliot, remise à l’occasion de l’inauguration du local de l’association Zakhor pour la mémoire, Serge et Beate Klarsfeld contribuent à la stratégie de dé-diabolisation du parti xénophobe et antisémite.

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La tactique des époux chasseurs de nazi semble s’inscrire dans le soutien à la ligne la « moins pire » du parti fondé par d’anciens partisans de l’idéologie nazie. « J’ai observé qu’il y a quand même une évolution : Marine Le Pen a pris position l’an dernier et cette année encore sur le Vél d’Hiv. J’ai dit publiquement que c’était “un pas en avant”. Du point de vue Juif, on peut le reconnaître. J’observe aussi que depuis longtemps, à Perpignan, Louis Aliot vient aux cérémonies, qu’il y favorise la lutte contre l’antisémitisme et j’ai considéré qu’il fallait pousser cette tendance » confie Serge Klarsfeld à Libération ce samedi 15 octobre.

Serge et Beate Klarsfeld

Les Klarsfeld pensent probablement qu’il serait intéressant de participer à creuser une fracture idéologique à l’intérieur du RN. En donnant leur soutien à Aliot, qui est en pleine campagne pour la présidence du parti face à Jordan Bardella, le tenant de la ligne « dure », les Klarsfeld pensent-ils pousser les descendants de Jean-Marie Le Pen à abandonner l’idéologie collaborationniste et négationniste de leur père fondateur ?

Louis Aliot n’hésite pas à rappeler que son grand-père maternel était Juif, ce qu’il arbore comme la preuve que le RN a tourné le dos à l’antisémitisme. Jonathan Hayoun, co-auteur de La main du diable : comment l'extrême droite a voulu séduire les Juifs de France (avec Judith Cohen-Solal, Grasset, janvier 2019), en doute pourtant. Lors d’une interview au micro de radio J, il rappelle ainsi que le maire de Perpignan n’a cessé de dénoncer le discours de Chirac sur la rafle du Vel d’Hiv, qu’il qualifie en outre de « liberticide » la loi Gayssot – celle qui condamne le négationnisme –, et qu’il aimerait interdire le port de la kippa dans la rue.

Louis Aliot s’est engagé activement au FN en 90, dans les suites de l’affaire de Carpentras, expliquant lui-même qu’il supportait pas qu’un lien soit établi entre les profanations des corps Juifs et les propos négationnistes de Jean marie Le Pen (les chambres à gaz, un détail de l’histoire). Jonathan Hayoun précise qu’Aliot n’a jamais condamné ces propos et qu’il a même été directeur du cabinet du candidat FN pendant les présidentielles de 2002. Proche intime de Le Pen, il le qualifiait de « père spirituel » et dînait avec lui fréquemment en compagnie de sa mère. Enfin, début octobre 2022, Louis Aliot fêtait les 50 ans de la création du Front National et déclarait « nous n’avons pas à rougir de notre passé ».

Une fois ces faits rappelés, on peut légitimement s’interroger sur la stratégie des Klarsfeld. Pourtant, le combat anti-nazis acharné qui les a occupés la majeure partie de leur vie ne permet aucun doute sur leurs engagements sincères dans la lutte contre l’antisémitisme. D’ailleurs, en 2019, Louis Aliot s’insurgeait contre Serge Klarfeld après une intervention de celui-ci sur France Inter dans laquelle il déclarait : « Il est évident que si le RN arrive au pouvoir, ce seront d’autres valeurs qu’on mettra en avant, le portrait de Pétain réapparaîtra ». En 2021, Serge et Arno Klarsfeld publiaient encore une tribune dans Le Monde intitulée « Les Juifs doivent se tenir à l’écart de l’extrême droite ».

Mais le discours antifasciste des traqueurs de nazis semble avoir changé depuis que 89 députés RN siègent à l’Assemblée Nationale. Le reniement du négationnisme et de l’anti-sionisme de Jean-Marie Le Pen par sa fille semble avoir été une tactique efficace dans la normalisation du parti. En février 2015, Roger Cukierman, alors président du Crif déclarait « Marine Le Pen n’est pas une personne fréquentable ni irréprochable aussi longtemps qu’elle ne se désolidarisera pas des positions de son père ». Voilà chose faite, Le Pen fille ne fait plus de blagues sur les fours crématoires et le programme identitaire, ultra-nationaliste, ultra-catholique, anti-parlementaire semble soudain devenu acceptable.

Il est cependant évident que les initiatives du RN contre l’antisémitisme, très médiatisées par les membres du parti, ne sont qu’un écran de fumée. Malgré la création du Cercle National Juif France-Israël, association Juive crée en 2011 à l’intérieur du RN, il persiste d’innombrables antisémites virulents dans les cadres du parti : il suffit de consulter les enquêtes de Mediapart , Libération, Times of Israel ou même France TV pour s’en convaincre. Si Marine Le Pen pensait réellement, comme elle le déclare en 2012, que « le nazisme fut une abomination. Il m’arrive de regretter de ne pas être née à cette période, pour avoir pu le combattre », comment peut-elle annoncer en 2022 "En cas de victoire, mon père sera à l'Elysée" ? Son père qui, faut-il le rappeler, n’a jamais caché ni sa haine primaire à l’égard des Juifs, ni son admiration à l’égard d’illustres collabos. En décembre 2021 elle rendait même hommage aux héros de l’insurrection du ghetto de Varsovie.

Pourquoi ces efforts ? Pourquoi ces renoncements à un antisémitisme explicite ? Pourquoi le RN tente-t-il de mettre le grappin sur une minorité nationale qui ne représente que 0,5 % des suffrages exprimés ? Parce que les Juifs sont un argument pour mener une guerre de civilisation. Celle d’un Occident fantasmé face à un Orient imaginaire où les Juifs seraient menacés. Pour l’extrême droite, celle de Zemmour comme celle de Le Pen, les Juifs doivent rallier le camp anti-musulman. Dans Valeurs Actuelles en 2014, Marine Le Pen déclarait : « Je ne cesse de le répéter aux Français juifs, qui sont de plus en plus nombreux à se tourner vers nous. Non seulement, le Front national n’est pas votre ennemi, mais il est sans doute dans l’avenir le meilleur bouclier pour vous protéger face au seul vrai ennemi, le fondamentalisme islamiste. » En mars 2015, sur France 3, elle réitère : « Nous avons des ennemis communs : les Arabes ! Et les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Incontestablement il y a un danger pour les juifs de France. Il faut les inciter à combattre ceux qui ont été lucides sur le danger de l’islamisme. Les Français juifs, leur nation, leur patrie, c’est la France ». De même que Zemmour et son parti Reconquête, le Rassemblement National utilise la lutte contre l’antisémitisme à des fins islamophobes. Pour les extrêmes droites, les Juifs ne sont pas des sujets mis en danger par les antisémites mais une prise de guerre nécessaire pour l’accession au pouvoir.

Pendant la campagne présidentielle, lucide, Serge Klarsfeld déclarait sur le plateau de Mediapart : « Cette argumentation de Zemmour laisse présager, au cas où l’extrême droite arriverait au pouvoir, un sort funeste pour les musulmans. Il parle des musulmans comme on parlait des juifs à l’époque ». La figure repoussoir de Zemmour a-t-elle participé de l’acceptabilité du RN pour les Klarsfeld ? Plutôt que de tirer le RN vers la droite républicaine, il est probable que le geste des Klarsfeld tire les Juifs vers l’extrême droite en leur donnant un nouveau gage de respectabilité. Est-ce la peur de voir les frontistes s’emparer du pouvoir en 2027 qui les pousse à soutenir la soi-disant « ligne douce » du parti ? Effectivement, les insultes des victimes du génocide, les « blagues » négationnistes ne sont plus permises au RN, du moins en public.

Pourtant ni Louis Aliot, ni Marine Le Pen n’ont renoncé à la haine des Juifs dans leurs fréquentations mais aussi dans leur langage. Ce langage antisémite passe aujourd’hui par un ensemble de signifiants propres à l’extrême droite. S’ils peuvent se révéler subtils et cryptés pour l’amateur, celui ou celle qui connaît l’Histoire les replace aisément dans une généalogie de la haine. « Mondialistes », « Lobby internationaux », « Finance cosmopolite » : régulièrement employés au FN, ce sont aussi les mots de François de La Roque, de Maurice Barres, de Charles Maurras, d’Edouard Drumont.

L’été dernier, une fresque complotiste et violemment antisémite était peinte à Avignon sur commande de la communauté d’agglomération du Grand Avignon. Son président Joël Guin, étiqueté « Divers droite » et élu à l’aide d’une coalition LR-RN, a défendu la fresque au nom de la « liberté d’expression » jusqu’à ce qu’elle soit l’objet de trop nombreuses polémiques et qu’un anonyme la vandalise. Les militants RN ont soutenu cette illustration représentant Jacques Attali aux traits déformés tirant les ficelles d’une marionnette Macron. Se présentant comme une critique du gouvernement, il personnifie la domination dans la figure juive du conseiller économique proche des hommes de pouvoir.

Les idées complotistes se font passer pour des critiques sociales, des dénonciations rebelles de l’ordre établi. Si elles participent d’une agitation des ressentiments, elles proposent une guerre raciale comme solution, puisqu’elles identifient des individus et une communauté supposée comme responsable des malheurs de la société. C’est le vrai visage de l’extrême droite sous un fin vernis de démocratie : obsédée par la révélation d’une imaginaire conspiration Juive occulte qui tirerait les ficelles du pouvoir dans l’ombre, elle attend son heure pour entrer dans un programme de mort. Lui donner des gages de respectabilité en pensant l’adoucir est donc une tactique suicidaire.

Fresque antisémite à Avignon - été 2022

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