Robert Ménard : profession poil à gratter

Pour ses partisans, il est indispensable. Ses détracteurs le trouvent, eux, insupportable, les deux n’étant pas incompatibles.

Pour ses partisans, il est indispensable. Ses détracteurs le trouvent, eux, insupportable, les deux n’étant pas incompatibles. Secrétaire général de Reporters Sans Frontières (RSF / www.rsf.org) et sorte de « Bernard Kouchner low cost » selon la formule acide d’une ancienne permanente de l’association, Robert Ménard est un bateleur qui rassemble autant qu’il divise. Un « entrepreneur du spectacle de la liberté », comme le croque joliment Jacqueline Aubenas, la mère de Florence.

 

 

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Pas vraiment sympathique, ses amis et ses ennemis se rejoignent au moins sur ce point, Robert Ménard, petit homme brun et sec à la langue bien pendue, se montre en tout cas diablement énergique quand il s’agit de prendre fait et cause pour une lutte ou dénoncer des agissements qui l’indigne. L’un comme l’autre ne manquent pas, à commencer par la défense de la liberté de la presse et plus globalement des droits de l’homme.

Sa dernière croisade concerne les JO de Pékin, dont il réclame, au minimum, le boycott politique. Et pour se faire entendre, Ménard, qui se veut au carrefour du professionnalisme d’Amnesty et de la science du « happening » version Greenpeace, sait y faire. Il n’a ainsi pas hésité à se rendre à Olympie pour perturber l’allumage de la flamme olympique. Les images ont fait le tour du monde, mais les Chinois n’ont, eux, pas pu les voir, la cérémonie étant prudemment retransmise avec un temps de décalage. Peu importe, c’est d’abord à l’opinion mondiale que le message s’adressait et l’opération fut un succès. Son procès lui servira d’ailleurs de « nouvelle tribune », a-t-il prévenu, alors qu’à ses yeux, « la France a capitulé » face au pouvoir chinois.

Depuis la création de RSF en 1985, Robert Ménard, à l'époque journaliste à Radio France Hérault, s’est inexorablement imposé en France et dans de nombreux pays (il ne compte plus ceux dans lesquels il ne peut plus entrer) comme une figure majeure de la défense des causes justes qui émeuvent l’opinion. Prises en otages de journalistes (Georges Malbrunot, et Christian Chesnot puis Florence Aubenas) ou d’Ingrid Bétancourt, libération des infirmières bulgares, dénonciation du régime castriste… Ménard est à chaque fois sur le pont. Pour récompenser son activisme, il a d’ailleurs récemment été élevé au rang de Chevalier dans l’ordre de la légion d’honneur, dans une promotion regroupant aussi Christian Clavier ou Bernadette Chirac... Il ne l’avait pas demandé, il ne l’a pas refusé.

RSF, sa « petite entreprise » comme il l’appelle, ne connaît pas la crise. Elle dispose d’un budget annuel de 4 millions d’euros, majoritairement financé par la vente des livres de photos noir et blanc floqués du logo de l’association. De grandes entreprises françaises, dont Ménard préfère taire le nom car beaucoup font du business avec la Chine, sont également de réguliers donateurs. En lutte permanente, jusqu’à l’indigestion, lui, regrette (évidemment) que les occasions de se mobiliser soient si nombreuses. Et à ceux qui l’accusent de s’agiter au gré des caméras, il rétorque systématiquement que RSF s’est occupé l’an passé du cas d’un millier de journalistes dans le monde. Discrètement et souvent efficacement.

Incontestable, mais insuffisant pour convaincre ceux qui considèrent Ménard comme un people perverti par le vedettariat. Il est vrai que pour faire connaître la position de RSF, en l’occurrence la sienne, il est devenu un habitué des plateaux de télévision. Véritable pro en promo, on l’a vu ces derniers temps dans quasiment tous les JT et dans de nombreuses émissions grands publics, comme celles de Marc-Olivier Fogiel sur M6 ou de Laurent Ruquier sur France 2. Le personnage a indubitablement le sens de la rhétorique et de la formule qui fait mouche. Dans On n’est pas couché, quand le chroniqueur maison et journaliste du Figaro Eric Zemmour lui a intenté un procès en « droit de l’hommisme », Ménard s’est ainsi délecté de le renvoyer avec l’appui du public dans la catégorie des « cyniques » au silence assourdissant.

Alors qu’il fêtera ses 55 ans dans quelques mois, Ménard, marié à Emmanuelle Duverger* et père de deux enfants, en a passé vingt-trois à RSF, association qu’il a cofondée avec l’écrivain et journaliste du Nouvel Observateur Jean-Claude Guillebaud, sous le parrainage de Rony Brauman (ancien président de Médecins sans frontières). 23 ans après, le bilan est mitigé, forcément, et le trio de départ a explosé en vol. Guillebaud a quitté le navire en 1993, reprochant à Ménard ses coups successifs et son absence de critique des médias français afin de s’assurer leur soutien bienveillant, PPDA en tête. Brauman a fait de même deux ans plus tard, fustigeant « l’autoritarisme » de celui qui est dès lors devenu seul maître à bord. Les deux anciens saluent toutefois la campagne de dénonciation du régime chinois menée actuellement par RSF.

 

 

Reste que, parti de pas grand-chose, le petit Robert Ménard né à Oran d’un père imprimeur sympathisant de l’OAS, tient aujourd’hui la barre d’un outil d’influence respecté et craint. Un porte voix souvent bien utile que cet ancien sympathisant de la LCR puis furtivement du PS, manie avec un activisme imaginatif. Dernier mode d’action, faire de RSF un petit actionnaire de différents sponsors des JO (Coca Cola, Swatch, Adidas, Visa…) et interpeller leurs dirigeants lors des assemblées générales prévues dans les semaines à venir. Celle de Coca Cola se déroulera le 16 avril prochain. Mais sans attendre, lors du passage demain de la flamme olympique à Paris, on devrait entendre parler à nouveau de Robert Ménard. Qui s'en plaindra en vérité ?

 

 

 

 

 

* Robert Ménard et Emmanuelle Duverger ont écrit La censure des bien-pensants (Albin Michel, 2003)

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