Jonathan Cornillon
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Billet de blog 18 mai 2022

De l'art de dire n'importe quoi en politique

Le problème le plus saisissant de notre démocratie, c’est que beaucoup de gens votent pour autre chose que leurs idées parce que tout est devenu tellement confus, tout n’est tellement plus qu’une question d’image et de communication, qu’il est bien difficile, de savoir vraiment pour quoi on vote. Il serait peut-être temps que ça change.

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Alors Elisabeth Borne est une femme de gauche. L’affirmation est absurde, bien entendu, et Mediapart l’a démontré[1]. Cela révèle surtout qu’aujourd’hui on peut dire absolument n’importe quoi en politique sans que la presse des milliardaires ne s’en émeuve. À ce titre, un moment de la campagne présidentielle a été très représentatif et mérite que l’on y revienne.

En quelques jours seulement, on avait entendu tellement d’affirmations absurdes, non contredites par la majorité des médias, de la part de divers candidats à l’élection présidentielle, que l’on pouvait se demander comment il était encore possible parler de débat démocratique. Si personne n’est à l’abri de se tromper, et si, même volontairement, il est effectivement toujours possible de dire n’importe quoi, le citoyen est censé pouvoir compter sur le travail des journalistes pour faire la part des choses.

Or, face à ce torrent d’absurdités, on n’a vu dans la plupart des journaux que restitution à la lettre de propos aberrants, sans l’ombre d’un examen critique. Comment sommes-nous tombés si bas ?

Pour la seule séquence en question (mais on pourrait remonter bien plus loin : Hollande avait bien commis un « Mon ennemi, c’est la finance ! »), cela a commencé avec un meeting d’Emmanuel Macron où celui-ci a osé, après avoir mené pendant cinq ans une politique essentiellement tournée vers la protection des profits des actionnaires, se saisir d’un slogan du NPA. Le voilà qu’il affirme, sans sourciller, que « Nos vies, leurs vies, valent plus que tous leurs profits[2] ». Et d’ajouter que jamais il ne ferait d’économies sur les plus précaires. Il s’agit du même candidat qui a supprimé l’ISF (notamment sur les revenus financiers, les fameux profits donc) alors qu’il baissait les APL des étudiants. Pour ce qui est des maisons de retraite, il savait, comme tout le monde, ce qu’il en était, bien au-delà du seul scandale Orpea, de la dégradation des conditions de vie dans les EHPAD[3], à tout le moins parce qu’un rapport parlementaire, resté lettre morte, avait été produit à ce sujet durant son quinquennat. Son indignation, qui plus est, n’est toujours accompagnée d’aucun véritable plan en la matière.

On a donc un président ultralibéral qui se met dans le sillage des slogans tournés contre le capitalisme financier du NPA (du NPA !) et qui affirme, tout en ayant fait l’exact contraire, qu’il donne la priorité aux plus précaires. On imagine, il y a vingt ans, Alain Madelin parler avec émotions des pauvres et reprendre un slogan de la LCR… Non, en fait on ne l’imagine pas. Les temps ont changé.

Dans la continuité de ce morceau de bravoure, il a fallu que Valérie Pécresse, candidate alors en perdition, s’en mêle. La voilà qui avait, à juste titre, peu de temps avant, pesté contre le vol de son programme par Emmanuel Macron : « une pâle copie de son projet[4] ». Or après ce premier et seul meeting d’Emmanuel Macron, celui-ci était désormais accusé d’aller « à gauche toute[5] ». Au complet mépris du réel, Madame Pécresse a réussi à ajouter l’incohérence totale.

Si Emmanuel Macron, dont le programme n’avait pas fondamentalement changé en deux semaines (en fait même pas changé du tout), a copié son programme, et qu’il va à gauche toute, Madame Pécresse est-elle de gauche ? Il faut dire que l’illusionniste Emmanuel Macron n’a pas aidé en disant lui-même « La retraite à 65 ans n’est pas une mesure de droite ». Emmanuel Macron à gauche toute. Faut-il se mettre une baffe pour se réveiller ? Après une telle séquence, une conclusion vient rapidement à l’esprit : on peut dire absolument n’importe quoi sans que cela ait la moindre conséquence.

On pourrait limiter cela à un dérapage (très contrôlé pourtant), pour reprendre le vocabulaire dont la presse soumise aime faire usage afin de désigner ce qui est structurel, mais ne doit surtout pas apparaître comme tel. Pourtant, la suite des événements a montré à quel point le problème était systémique. La fête s’est agrandie. Voilà Éric Zemmour, candidat extrême-droitier comme on n’en faisait plus, qui affirme être « le seul candidat de droite[6] ». Tout simplement.

Non seulement, il y a plusieurs candidats de droite (même s’ils s’accusent entre eux d’être de gauche), mais Éric Zemmour est surtout d’extrême-droite. Et puis François Fillon se joint à l’escadron pour affirmer, avec un aplomb comparable aux séquences où il clamait son innocence, que, suite à un quinquennat donc les premiers ministres sont tous deux sortis des rangs LR, dont le ministre de l’économie actuel vient des LR, dont le ministre de l’intérieur actuel vient des LR et dont le ministre de l’éducation nationale est l’ancien « Monsieur éducation de Nicolas Sarkozy », Monsieur Fillon donc clame que « Valérie Pécresse et Les Républicains sont le seul chemin viable vers cette alternance[7] ». Résumons donc : pour Monsieur Fillon, l’alternance, c’est quand un gouvernement LR succède à un gouvernement essentiellement composé de LR dont le président de la République a copié le programme de LR. À moins qu’il ne soit « à gauche toute ». On ne sait plus.

C’est cela le règne de la communication : on dit quelque chose, éventuellement de totalement faux, on oublie complètement le réel, et on voit si cela a une influence sur les sondages. Sinon, on commence à dire le contraire, et on attend de voir ce que ça donne. Bien sûr, cela n’a pas empêché les candidates et candidats en perdition de sombrer, mais Macron est sorti gagnant de l’opération. Et il continue avec sa première ministre « de gauche ».

Et on pourrait trouver d’innombrables autres exemples. À chaque fois la même réaction médiatique : rien. Pourtant, on vit dans la société du fact-checking, de l’obsession de la fake news. C’est là une démonstration très nette de l’inanité de cette pratique journalistique. Pour comprendre le problème, il faut identifier ce qui est fact-checké : en général, les chiffres, les « faits ». En somme, ce qui paraît au « journaliste » être quelque chose d’« objectif ». Ce qui n’est pas fact-checké, c’est ce qui relève de l’interprétation : de gauche, de droite, c’est subjectif après tout. Ils ont bien le droit de se désigner comme ils l’entendent. Sauf que ces étiquettes, même si elles ont perdu beaucoup de leur pertinence justement à force de déformation, servent largement de boussole politique.

Surtout, la distinction qui semble prévaloir entre ce qui est vérifié et ce qui ne l’est pas repose sur une conception de la vérité complètement biaisée. Jamais les faits ou les chiffres ne parlent d’eux-mêmes : ils sont tout autant soumis à l’interprétation, ou à une méthode de comptage elle-même influencée par une représentation du monde. Les fact-checker eux-mêmes l’admettent (sans s’en rendre compte ?), puisqu’ils passent leur temps à conclure : « pourquoi c’est plutôt vrai ? », « ce n’est pas tout à fait exact ». Parce que quand on examine s’il y a bien huit millions de pauvres à l’aide alimentaire, on peut trouver quelqu’un qui en compte sept, un autre neuf. Et puis, ce qui compte in fine, c’est si on considère que c’est beaucoup, pourquoi ils y ont recours, etc…

Mais de même qu’il y a de la subjectivité dans l’interprétation des chiffres, il y a tout de même des repères incontournables dans ce qui relève de l’interprétation et des opinions. Non, le programme d’Emmanuel Macron n’est pas à gauche toute. Pas du tout. On peut être d’accord avec lui ou pas, mais on ne peut pas le qualifier, du tout, de gauche. C’est tellement aberrant que ça reviendrait à dire, pour comparer avec le premier exemple, que personne en France n’a recours à l’aide alimentaire. Le part interprétative inhérente à l’analyse de toute réalité humaine n’implique pas pour autant que l’on puisse dire n'importe quoi.

Voilà bien la conséquence des médias du fact-checking : une vision comptable, quantitative des « faits », à travers une idéalisation de l’objectivité qui détruit toute véritable réflexion sur les sociétés humaines, et une vision purement subjectiviste de tout ce qui n’est pas un « fait » (c’est-à-dire, vraisemblablement, beaucoup de choses). Hors de la catégorie des « faits », donc, on peut dire absolument n’importe quoi : tant que ce n’est pas chiffrable, et donc vérifiable, de toute façon, on ne réagira pas. Alors Emmanuel Macron peut être de gauche, ou LR faire l’alternance avec LR.

L’important, pour que vive encore de beaux jours un capitalisme néolibéral en contexte « démocratique », c’est que l’on ne sache plus pour quoi on vote. Le drame de la « démocratie » française actuelle, ce n’est pas que des ultralibéraux votent Macron (ils ont bien raison), c’est que tout un tas de gens votent pour lui en s’imaginant encore qu’il est modéré, entre la droite et la gauche, ce n’est pas uniquement que des électeurs votent pour Marine Le Pen en partageant profondément ses idées, c’est que beaucoup de ses électeurs votent pour elle en imaginant qu’elle a un programme social qui remet en cause l’exploitation néolibérale. Et on pourrait continuer.

Le problème peut-être le plus saisissant de notre démocratie, c’est que beaucoup de gens votent pour autre chose que leurs idées, parce que tout est devenu tellement confus, tout n’est tellement plus qu’une question d’image et de communication, qu’il est bien difficile, sauf à n’avoir que ça à faire, de savoir vraiment pour quoi on vote. Et comment ne pas voir dans l’abstention massive un rejet compréhensible de cette fange où plus aucun mot n’a de sens. Il serait peut-être temps que ça change.

[1] https://www.mediapart.fr/journal/france/170522/macron-la-gauche-majax. A côté de cela, Le Monde écrit des articles dignes du Gorafi : https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/05/18/malgre-son-passe-socialiste-la-premiere-ministre-fait-l-unanimite-contre-elle-a-gauche_6126623_823448.html

[2] https://www.nouvelobs.com/election-presidentielle-2022/20220402.OBS56560/nos-vies-valent-plus-que-leurs-profits-a-la-defense-macron-a-fait-du-pied-a-la-gauche.html

[3] Dont l’une des deux autrices, Monique Iborra, est députée de la majorité, l’autre étant la députée LFI Caroline Fiat : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion-soc/l15b0769_rapport-information#

[4] https://www.leparisien.fr/elections/presidentielle/valerie-pecresse-la-campagne-de-macron-cest-debauchages-et-pale-copie-16-03-2022-ATB7X7Y7W5CNTIMSJRDYMDDXZA.php

[5] https://www.bfmtv.com/politique/en-direct-presidentielle-j-7-melenchon-pecresse-hidalgo-et-arthaud-en-meeting-ce-dimanche_LN-202204030081.html

[6] https://www.bfmtv.com/politique/elections/presidentielle/eric-zemmour-je-suis-le-seul-candidat-de-droite-de-cette-election_VN-202203270179.html : avec bfmtv, on va d’ailleurs au bout de la logique. Même pas un mot de commentaire. Rien. On diffuse l’absurdité, tout simplement.

[7] https://twitter.com/FrancoisFillon/status/1510924637357715457

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