Shein passe la seconde. Et c’est très inquiétant.
Alors que l’actualité française est accaparée par les questions politiques internes, une information cruciale a presque échappé à l’attention générale. Pourtant, elle mérite qu’on s’y arrête : le géant chinois de l’ultra fast fashion, Shein, vient de s’adjoindre les services de Günther Oettinger, un ancien commissaire européen influent. Ce recrutement pose de sérieuses questions quant à l’avenir de la régulation de ce secteur en Europe.
Un ancien commissaire devenu lobbyiste pour Shein
Günther Oettinger n’est pas un inconnu. Commissaire européen à l’énergie, à l’économie numérique et au budget entre 2010 et 2019, il dispose d’une expertise précieuse et d’un réseau de contacts de haut niveau au sein des institutions européennes. Ce qui pose problème, c’est qu’Oettinger, à peine deux ans après sa sortie de la Commission européenne, s’est reconverti dans le lobbying, une activité qui lui permet aujourd’hui de défendre les intérêts de Shein en Europe.
Shein n’a pas recruté l’ancien commissaire par hasard. Son rôle est clair : améliorer l’image de la marque en Europe et protéger son modèle économique. Cela arrive à un moment critique, alors que l’Union européenne prépare de nouvelles réglementations qui pourraient entraver l’activité des géants de la fast fashion.
Le premier chantier qui attend Oettinger est de taille. Il doit influencer l’accord sur le commerce numérique entre l’UE et Singapour, récemment conclu et prochainement soumis à l’approbation des eurodéputés. Ce n’est pas un hasard si Shein est particulièrement attentif à cet accord : son siège social est désormais établi à Singapour depuis 2022, un choix stratégique qui place cette plateforme au cœur de ses opérations mondiales.
Un lobbying coûteux, mais payant
Le contrat de Shein avec la société de conseil stratégique Kekst CNC, dont Oettinger est membre, s’élève à près de 200 000 euros en 2023, selon le registre de transparence de l’UE. Ce montant élevé reflète le poids des enjeux. Le lobbying, par nature discret, se joue dans les couloirs et les antichambres des institutions européennes. En recrutant une personnalité d’envergure comme Oettinger, Shein s’assure un accès privilégié aux décideurs politiques.
Ce qui rend la situation encore plus préoccupante, c’est la capacité des industriels à acheter le capital relationnel d’anciens responsables politiques. Oettinger, avec son carnet d’adresses encore actif, est un atout considérable pour Shein, au moment où l’UE semble prête à renforcer les réglementations sur l’industrie de la mode éphémère.
Une résistance s’organise en France
Pour l’instant, les actions de Günther Oettinger se concentrent au niveau européen, ce qui pourrait laisser penser que la France est épargnée. D’autant plus que le pays a récemment adopté une proposition de loi historique contre la fast fashion. Ce texte, porté par la députée Anne-Cécile Violland, a été voté en mars dernier à l’Assemblée nationale et est actuellement en attente au Sénat. Il vise à encadrer l’industrie de la mode pour la rendre plus responsable, tant sur le plan environnemental que social.
Cependant, un coup d’œil aux récents mouvements de cabinets enregistrés par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) montre que Shein a déjà anticipé ce texte. Depuis avril, le géant chinois collabore avec un grand cabinet parisien, ce qui indique que la bataille pour influencer la législation française est loin d’être terminée.
Une bataille loin d’être gagnée
La stratégie de Shein montre que l’industrie de l’ultra fast fashion n’a aucune intention de céder du terrain sans livrer une âpre bataille. En s’armant de lobbyistes influents comme Günther Oettinger, la marque cherche à protéger son modèle économique face à des législations de plus en plus contraignantes. Ce combat s’annonce long, et les législateurs européens et français devront rester vigilants pour protéger les consommateurs et l’environnement des pratiques de ces géants industriels.
La montée en puissance de Shein en Europe, renforcée par des alliances stratégiques avec d’anciens décideurs politiques, est une menace sérieuse pour la régulation de l’ultra fast fashion et plus largement dans la lutte contre le réchauffement climatique. Face à ces manœuvres, les législateurs européens et nationaux devront redoubler d’efforts pour ne pas céder aux sirènes du lobbying industriel.