Réveil à Rungis

C'est la France qui se lève très tôt. Dès 2h30, un samedi matin, pour Rungis, le marché de gros en produits frais et la Mecque des commerçants et restaurateurs françiliens.

Le rdv est donné une heure plus tard avec Frank et Thomas, les courageux poissonniers de la rue Crozatier, Paris douzième. On embarque dans le fourgon blanc pour vingt-minutes de trajet, le pied sur le plancher. Franck me briefe: «Pas de photo car les gars sont tendus, on te filera une blouse blanche». Après un ticket d'entrée de onze euros, nous pénétrons dans le saint des saints, le pavillon de la marée, la "Cathédrale" comme ils disent ici; bref un immense hangar très sophistiqué et réservés au négoce du poisson.

 A l'intérieur, de la lumière blanche éblouissante, des jets d'eau, des centaines de caisses en polystyrène, des dizaines d'hommes en blouse blanche et casquette bleue. Depuis que le bâtiment a été reconstruit aux normes européennes, avec la clim et des caméras tous les vingt mètres, les coûts de fonctionnement ont explosé. Seuls les plus costauds sont restés et c'est donc une poignée de fournisseurs qui se partagent le juteux marché du poisson frais à Rungis, acheté aux mareyeurs et revendu aux poissonniers. 30% du poisson consommé en France passe par Rungis

Le carnet de chèques dans une poche de son ciré Guy Cotten, Franck achètera de la lotte, de l'espadon, du rouget et du cabillaud à gogo. Thomas, lui, tilte sur les crevettes de Norvège et les gambas bio de Madagascar, «la formule 1 de la gambas», bien pratiques quand les poissons commencent à se faire rares, avec la grève des marins-pêcheurs français et espagnols. Heureusement, il y a le saumon d'élevage écossais, bien rangé dans son cercueil en polystyrène et qui vous regarde avec des yeux de merlan frit. Ou bien le sabre, poisson des profondeurs, long de deux mètres et qui a gardé l'hameçon dans la bouche. On trouve aussi beaucoup de petits plats préparés, déjà présentés en petites barquettes. Le camion sera vite chargé.

 Il est 5h, nous rejoignons la brasserie de la marée en face du pavillon. Franck est nostalgique des parties de 421, arrosées de ricard et de calvados. Désormais c'est sandwich salami et coca-light puis retour au boulot. «Rungis c'est plus pareil, on ne parle que d'argent. Il faut rogner sur tout». Un coup d'oeil aux maillots de l'équipe de France de Rugby, authographiés et épinglés sur les murs du restaurant et on regagne le petit fourgon blanc. Sur le parking nous croisons une horde d'ados exhibant converses à paillettes, jeans moulant, pulls flashy et coupe mulet. Pas de doute, ce sont les tecktonik-killers de la discothèque d'en face: le Métropolis. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.