tam89: les parapluies ont remplacé les chars

Aller prendre des photos de la place Tiananmen un 4 juin, c'est être catapulté dans la quatrième dimension. Jugez-plutôt.

Aller prendre des photos de la place Tiananmen un 4 juin, c'est être catapulté dans la quatrième dimension. Jugez-plutôt.

 

Cela commence mollo par un simple scan des sacs pour tout le monde, sous l'un des six chapiteaux blancs aux entrées de la place Tian An Men. Puis vient le contrôle d'identité, aléatoire. Certains étrangers passent sans souci. Je n'ai pas spécialement le look touriste (sauf les tongs): on me demande mon passeport. "Why?". "No, why!" répond l'aimable policier .... Bonne pioche pour lui. Visa journaliste. On allume le talkie-walkie et les collègues rappliquent. Cinq minutes, un quart d'heure. Rien. J'attends une bonne vingtaine de minutes pour que finalement quelqu'un décide d'une marche à suivre et note simplement mon identité. L'an dernier, pour les vingt ans des manifestations sanglantes de la place Tiananmen, il aurait fallu s'armer de patience et décrocher plusieurs autorisations pour pouvoir entrer.

 

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Sur la place, tout est calme, paisible. L'attention des badauds se tourne d'abord vers les clips de propagande, diffusés en boucle sur deux écrans plats LED ultra-modernes et longs comme deux piscines olympiques. Tout autour, quelques touristes mais un bon millier de parapluies rouges. Ce sont les "volontaires" des comités de quartier: ils viennent renforcer jusqu'à plus soif l'incroyable effort de "sécurité" déployé par les autorités aujourd'hui.

 

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Leurs chefs sont reliés par talkie-walkie à la fréquence radio des policiers et se dispatchent en fonction des besoins. Les policiers patrouillent dans des voitures de golf avec girophares mais silencieuses ou observent la petite foule, sous les dizaines de parasols verts. Lorqu'on est journaliste étranger, le sentiment d'être un individu suspect se ressent à chaque pas. Tenus au jus, les volontaires comme les policiers refusent de vous parler et leur talkie-walkie crache un harmonieux "Attention, un étranger. Je répète, attention, un étranger".

 

Effectivement, un confrère allemand et son assistante chinoise déboulent au loin, mais avec une petite caméra dans une sacoche discrète. Et hop! Ni vus, ni connus, les gv (gentils volontaires) les encerclent aussi vite, souriants, faussement distraits mais prêts à dégainer leurs parapluies rouges devant l'objectif du jri. A l'image de cette scène incroyable qu'ont vécu l'an dernier les journalistes de la chaîne américaine CNN (voir à partir de 1'06 minute).

Chinese Plain-Clothes Officials Block CNN Cameras With Umbrellas In Tiananmen Square © Greg Hengler

 

Moi j'ai du me coltiner un policier en civil aux lunettes noires, du genre vieux fonctionnaire de police blasé, qui en a vu d'autres. Le bougre m'a suivi comme mon ombre, sans chercher à se cacher. On ne s'est jamais parlé. Il aurait au moins pu faire semblant de ne pas me suivre mais non... alors j'ai décidé de le faire transpirer au maximum en restant en plein soleil du début à la fin de cette absurde escapade puis le narguer en sortant du sac à dos une bouteille d'eau glacée.

 

Sa présence, bien qu'encombrante, vise evidemment à empêcher toute forme de micro-trottoir sur la place. Mais c'est toujours mieux que les colonnes de soldats en uniforme qui paradent, fiers comme des coqs, avec ces satanés parapluies, fermés cette fois, à la main.

 

IMG_6062_blog_tam_02.jpg photo jp

 

Puis il y a les gens "normaux", de tous âges... qui se promènent de long en large entre la place et la première station de métro. Pas si normaux finalement car de temps en temps, on les voit venir cueillir une bouteille d'eau à l'arrière d'un pick-up de la police municipale, et repartir de plus belle. Si les journalistes étrangers sont particulièrement suivis sur la place, les Chinois qui ont du mal à oublier le bain de sang du 4 juin 1989, n'atteignent pas la place. J'ai vu un homme sur un fauteuil roulant et ses parents se faire fouiller de la tête au pied, leurs documents passés au peigne fin avant d'être finalement repoussés. Ils étaient à 200 mètres de la place.

 

Le 4 juin, c'est aussi le jour que Raymond Domenech et la Fédération française de football ont trouvé pour organiser un match amical entre les Bleus et les chinois, à la Réunion. J'espère qu'on leur mettra au moins une bonne raclée ! Car une victoire de la Chine et le raffut médiatique qu'elle provoquerait, risquerait d'annihiler totalement les efforts de mémoire que tentent en ce moment une poignée de militants ou parents de victimes auprès des internautes chinois sur sina ou renren, l'équivalent de Facebook. Pour beaucoup de jeunes Chinois, rien ne s'est produit ce fameux 4 juin 1989.

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