Souvenirs émus d'un S.A.S. chinois

Le jour de notre première rencontre, le père de Malko Linge m’a tendu un caleçon de bain rouge et m’a regardé nager dans sa piscine tropézienne, où flottait une jolie brune siliconée. Il s’agissait d’une prise de contact, intimidante certes mais prise de contact tout de même.

Un semestre s'est écoulé et la commande est tombée. Une rasade de questions d’une précision fascinante, digne d’un agent de la CIA. Ses requêtes atterrissaient sur ma messagerie par des intermédiaires à chaque fois différents. Gérard de Villiers préparait le tome II d'un S.A.S. baptisé Rouge Dragon et une grande partie de l’intrigue se déroulait à Pékin.

Cela ne pouvait tomber au plus mauvais moment. Je venais d’être interpellé pour avoir couvert une tentative de rassemblement contre le régime, à Wangfujing, la principale artère commerçante de Pékin. J’avais refusé de signer mon autocritique et comme beaucoup de correspondants, je me sentais légèrement surveillé.

Mais n'importe quel journaliste sur place aurait accepté de s’encanailler pour un polar dont le décor était la Chine. J’envoyais donc mes réponses par courriel, au fur et à mesure. Et Gdv les lisait sur son lit d’hôpital, sur des feuilles imprimées à son attention.

Les questions devenaient de plus en plus précises, et de plus en plus nombreuses. Je facturais à la journée de travail.

-       Combien de portes blindées séparent le bureau de l’ambassadeur des Etats-Unis en Chine du Pékinois. Ce qui supposait un entretien avec John Huntsman, l’ambassadeur de l’époque.

-       Raconter les cantines favorites des officiels du Parti, où l’on se rassasie d’abalones et de soupes à l’aileron de requin

-       Décrire le quartier de l’ambassade de Corée du Nord avec les habitudes de ses diplomates.

-       Dénicher un lieu où briser une filature. Un magasin de dvd piratés de Sanlitun, avec une armoire pivotante donnant sur une issue dérobée fera parfaitement l’affaire.

-       Décrire l’extérieur d’une prison de dissidents, en banlieue de Pékin.

-       Décrire des salons de massage huppés aux prestations élargies

-       Définir les engins civils qui transportent les officiers de l’Armée Populaire de Libération.

-       Rencontrer un général à la retraite pour mieux appréhender le bras de fer militaire sino-taiwanais

-       Compter le nombre de caméras et de gardiens en civil ou en uniforme qui déambulaient autour de Zhongnanhai, la résidence des dirigeants du Parti.

Etc…

Puis Gdv m’a envoyé en Chine un compagnon d'aventure, son homme de confiance depuis vingt-cinq ans. Gdv était souffrant, il se remettait lentement d’un grave accident de Jaguar m’avait-on dit. Le confrère dormait dans un palace. En journée, il vérifiait mes informations. Le soir, il s’en allait rencontrer des espions quadrilingues déguisés en diplomates ou hommes d’affaires. Gdv était si bien introduit dans les milieux du renseignement et de la diplomatie qu'évoquer un projet d'SAS suffisait à délier les langues.

Un soir, avant que le confrère ne reprenne son avion pour Paris, il était convenu que je lui fournisse une virée dans un bar à champagne de Chaoyang. Le cahier des charges exigeait que l’on y sabre des magnums de Crystal Roederer, comme les aime le héros Malko Linge. Deux Pékinoises aux décolletés pigeonnants nous avaient rejoints. Elles prétendaient travailler à la télévision et nous assomaient de questions, entre deux coupes. C’est là que j’ai fumé mon premier Cohiba, à une table VIP qui ne nous était pas réservée. La ruse consistait à rester le plus longtemps possible, juste assez pour qu’un richissime Pékinois pressé de s’y installer, perde enfin la face et nous envoie ses gros bras.

L’été suivant, son livre sorti, Gérard de Villiers m’a de nouveau invité chez lui à Saint-Tropez. Un accident cérébral avait paralysé ses jambes. Il se déplaçait en déambulateur mais manoeuvrait encore son yacht. Nous avons mouillé au fond d’une crique, près de l’Ile d’Or, pour contempler les nuages en dégustant des gambas. Sa plantureuse épouse bronzait à demi-nue sur la poupe. Le couple se disputait goulument et je restais de marbre. Puis Gdv s’en est pris aux « socialocommunards », aux Arabes, aux Noirs avec un plaisir de choquer non dissimulé. Et comme il l’espérait peut-être, j’étais on ne peut plus mal à l’aise. Dans Le Monde, le réalisateur Claude Lanzmann a d’ailleurs décrit une expérience similaire.

Son monde n’était pas le mien. Mais je veux retenir de Gérard de Villiers le collaborateur avenant, l'enquêteur hors norme. Un écrivain ayant su atteindre un public de tout niveau social et culturel.

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