En dégrisement

Ce matin, aucun marteau piqueur n'est allé me réveiller. Aucun officier de police préposé aux visas ne m'a appelé à 8h pour vérifier mon adresse. Seul le ronronnement de la machine à café, au bistrot du coin, m' a sorti doucement de la torpeur matinale. Oublié un temps le smog pékinois. Ici je respire, les voitures ralentissent au passage clouté et je me surprends à errer, le visage radieux, dans les rayons "produits laitiers" des supermarchés.

Ce qui en France m'était familier m'étonne à présent: des familles entières dorment sous les ponts, des ados bien nés font tourner leur pétard à la sortie du lycée, des bonnes âmes aident à porter les poussettes des mamans dans le métro, des retraités arpentent chaque matin notre littoral pour le seul plaisir de le nettoyer, les boulangeries remplissent leurs poubelles de patisseries à l'abaissement du rideau, l'eau du robinet est potable, un studio sous les toits de Paris coûte autant qu'un manoir en Normandie.

Je suis actuellement en phase de dégrisement. Depuis quelques semaines, la correspondance chinoise est derrière moi. Je réalise maintenant que le métier de correspondent étranger est probablement l'un des plus intéressants qui soit. On rencontre constamment des personnes très différentes, on voyage, on s'instruit, on bâtit des analyses porteuses d'espoir pour les démonter la semaine suivante, on s'ouvre sans cesse à de nouveaux horizons.

Entre septembre 2008 et aujourd'hui, j'ai construit une correspondance pour Médiapart. Mais aussi pour les quotidiens Le Temps, Le Soir, les hebdomadaires Usine Nouvelle, La Vie, Marianne et la page "focus" de Métro International. Il y eut de solides collaborations avec XXI, 6Mois, Le Monde Diplomatique, AFP, Le Figaro ou Le Journal du Dimanche. J'ai photographié plus que de raison et quelques images ont eu leur petit succès. Un ami photojournaliste m'a aussi embarqué jusqu'à une ligne de front afghanne, avec l'armée francaise puis au Kenya, dans un camp de réfugiés somaliens.

En partageant un bureau près du Marché de la Soie, j'ai apprécié quelques temps la compagnie de confrères du quotidien britannique The Guardian, du danois Politiken et du finlandais Helsinki Sanomat. L'impact du développement sur l'environnement, le mirage de l'Etat de droit, la résilience des Chinois étaient mes "sujets" de prédilection. Je travaillais tous les jours, j'étais souvent anxieux (voyez ma chevelure) mais jamais malheureux.

Ce weekend, j'ai eu l'honneur d'être sélectionné pour le Prix Bayeux Calvados des correspondants de guerre (et des droits de l'homme). Pour un reportage Médiapart le long des barbelés de la frontière nord-coréenne. En avril, j'ai été pré-sélectionné pour le Prix Albert Londres. J'ai décroché deux bourses pour enquêter sur la filière du panneau solaire puis sur la pêche industrielle chinoise en Afrique. Et même travaillé pour Gérard de Villiers, à la préparation du S.A.S. "Rouge Dragon".  J'ai pris ces choses comme des encouragements à continuer.

Mais dernièrement, je me suis vraiment demandé si la fameuse classe moyenne chinoise, si militante sur Weibo, rêvait finalement d'autre chose que d'acquérir le prochain smartphone ou de passer un dimanche cloitré dans une VW, au fond d'un parking souterrain. Ces jeunes éduqués qu'on dit soucieux d'un modèle égalitaire, à l'origine d'une société civile bourgeonnante, se cramponnent pourtant mordicus à leurs nouveaux privilèges, acquis au détriment des plus vulnérables.

Alors que dire ? La Chine est complexe, pétrie de contradictions. Et les Chinois, comme nous autres, sont responsables de leurs dirigeants. Aussi corrompus soient-ils, les officiels du Parti ne sont pas d'horribles tyrans déconnectés des réalités... mais leurs choix actuels ne laissent poindre aucune ouverture politique. Non sans cynisme, la grande majorité de la population accepte ce statu quo.

Evidemment, je ne pense pas avoir changé le regard exotique de beaucoup de Français sur l'Empire du Milieu: les histoires insolites de "champignon-vagin" ou monstrueuses d'enfants énucléés sont toujours aussi populaires. Et il ne se passe pas une semaine sans qu'un compatriote me demande si les Chinois mangent vraiment du chien.

Mais la Chine m'a changé. Aujourd'hui, je m'adapte aux terrains instables, je récupère vite de situations difficiles, j'écoute avant de parler et je me méfie de nos "libres débats" dans un univers démocratique de plus en plus balisé.

A l'inverse, Pékin est une jungle. Ses routes sont comme un champ de mines: on double à gauche, on roule pied au plancher sur la bande d'arrêt d'urgence, parfois sans plaque minéralogique et seul compte d'arriver le premier. Mais un soir d'été, près du Stade des Ouvriers, j'ai rencontré un Belge affable. Il m'a raconté qu'il s'est un jour effondré sur le trottoir d'un quartier populaire, achevé par deux verres de whisky frelaté. Il s'est réveillé sur ce même trottoir, le lendemain matin. A sa grande surprise, personne ne l'a dépouillé; des inconnus bienveillants l'ont même minutieusement recouvert d'une couette. C'est cette humanité qui m'intéresse, celle qui parle au coeur et contient tant de vérités.

Aujourd'hui en France, le marché de l'emploi ne m'offre pas de perspective flamboyante. Et j'ai tant besoin de laisser infuser la Chine. Mon remède est l'écriture. Je mijote un livre de récits, qui emmèneront le lecteur depuis les dortoirs de Shenzhen jusqu'aux steppes mongoles, à la rencontre de tous ces "cailloux dans la chaussure", ces empêcheurs de tourner en rond anonymes qui font de la Chine abrasive un pays si attachant. Et puis je ne resterai pas éloigné de ce pays, d'où je ramenerai surement bien d'autres reportages, au long cours. Ami médiapartien, avec qui j'ai peut-être débattu dans les commentaires de précédents articles, si tu souhaites faire de ce billet le début d'un bel échange, je t'offre volontiers un verre lors d'une prochaine rencontre 'hors-ligne'. A bientôt !

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