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Billet de blog 22 octobre 2008

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Marseillaise sifflée: la dynamique identitaire du politique

Par-delà les syncopes boursières et le gigantisme de la crise financière, un délire collectif gouvernemental s’est cristallisé après les sifflets qui recouvrirent l’hymne national

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Par-delà les syncopes boursières et le gigantisme de la crise financière, un délire collectif gouvernemental s’est cristallisé après les sifflets qui recouvrirent l’hymne national

lors de la rencontre France-Tunisie du 14 octobre 2008 ; l’incident notable constitue cahin caha un des événements médiatiques les plus relevés de la semaine en formant depuis plusieurs jours ce qu’il est convenu d’appeler un « débat ». Somme toute, rien ne peut nous étonner après l’extravagante mobilisation du personnel politico-médiatique suite à l’injure d’une stupidité abyssale qu’un groupe desupporters parisiens, toujours dans un cadre footballistique, adressa à leurs adversaires lensois.

On peut noter dans un premier temps que la classe politique fait globalement preuve d’une « déhiérarchisation » dans la mise en exergue des « affaires de la cité » : accorder, à l’intérieur du tumulte des difficultés majeures de l’économie-monde, une telle réactivité face aux protestations d’un hymne national au cours d’un match de foot ne peut qu’interroger tout un chacun.

Ensuite, et au delà des solutions adoptées sous le signe de l’urgence – la symbolique de la crise qui s’exprime pour l’exercice gouvernemental dans la « réunion d’urgence » semble gagner définitivement la temporalité politique –, l’ensemble des discours expriment une indignation sans commune mesure avec des faits apparemment tout aussi condamnables sur le terrain sportif mais qui semblent, dans le champ politique, bien moins aptes à s’imbriquer aux passions et sentiments du patriotisme latent présent aux tréfonds de nos États-nations : Quid de la prolifération dans les stades européens de cris de singe à chaque prise de balle d’un joueur noir ? Dela sorte, il faut réinterroger ce soulèvement idéologique à la lumière de son utilité (pour le politique) et, plus particulièrement, de l’usage de la dynamique identitaire et nationale en ces temps d’hyper confusion quant à l’incertitude prégnante sur l’avenir de la « zone économiquemondiale » (F. Braudel) et des réponses à lui apporter.

S’engouffre alors sur ce qui est, comme le rappel très justement Michel Platini (LeMonde, 17 octobre 2008), une pratique de supporters certes primaire mais des plus communes à la base, un jeu oratoire politique consistant pour les membres du gouvernement à surenchérir la gravité ainsi qu’à maximiser la condamnation de l’acte. Une longue logorrhée s’ensuit ; elle déversa son lot de « solutions » d’un pragmatisme primesautier – et qui soulignent dans le même temps l’inefficacitédu dispositif pénal introduit après l’adoption d’un amendement par l’Assemblée Nationale en 2003 prévoyant une peine de six mois de prison et 7 500 euros d’amende pour « outrage à La Marseillaise » – pour remédier leplus efficacement que cela est possible à ce type d’incident. Après Fadela Amara demandant un « gros coup de Destop » à l’encontre des « siffleurs », lesecrétaire d’État aux Sports Bernard Laporte lance l’invective suivante : « Les 30 000 Tunisiens qui sont de la banlieue parisienne, ils iront pas, si le match est à Carcassonne ou si le match est à Biarritz, ils n'iront pas voir le match. Voilà, on aura un public sain ». Remodeler une foule en corps « sain » passerait de la sorte par la délocalisation de l’ensemble des matchs de l’équipe de France hors de la région Île-de-France ; autrement dit, débarrassé d’un certain nombre de parasites entourant la couronne parisienne et qu’on ne serait croiser aux confins de nos provinces radicalement plus homogènes racialement, la déclaration relève, au-delà de la pauvreté du propos, de l’usage simultané d’un discours populiste, raciste et de la faculté de faire resurgir les émotions chères à cette « Francemoisie » (P. Sollers). L’évocation de ce « public sain » se présente également comme un contrepoint des plus douteux à l’expression que l’on peut trouver dans le chant national : « qu’un sangimpur abreuve nos sillons ».

Plus profondément, la réaction nerveuse de la classe politique face à l’insulte faite au chant national relève sur plusieurs points de la posture ; plus précisément, de la reconquête de la thématique nationaliste qui, confinée depuis la campagne électorale à la relative discrétion du Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire (quel programme !), resurgit comme symbole d’un volontarisme retrouvé. Faisant bloc contre l’offense au pays, les politiques entendent remobiliser la thématique identitaire en s’érigeant comme défenseur de l’unité et de l’intégrité du pays ; la récupération de l’exaltation patriotique, sublimée dans l’exercice sportif inter-national, n’est qu’un oripeau des thèses nationalistes qui, insufflées dans le discours de la droite classique, fonctionnent sur un mode pendulaire entre la « naturalité », voir la spontanéité, qu’il y a à aimer et défendre son pays et les relents nauséeux du discours racial-extrémiste, parfaitement incarné dans les propos du secrétaire d’État. Au milieu des difficultés d’ordre international et global, la pratique discursive illustre une redynamisation du langage politique en reprenant en ses bases le souffle rassurant et protecteur de l’identité nationale. Il recouvre chacun du voile identitaire qui, en ces temps de crise mondialisée et diamétralement opposée à toutes solutions circonscrites aux frontières étatiques, fonctionne comme un doux repli sur soi, un élanpatriotique rassembleur et revigorant.

Siffler la marseillaise peut être analysé comme le produit d’une construction identitaire éclatée, fragmentée entre deux polarités : elles s’incarnent pour la plupart des « manifestants » entre leurs pays natal, « administratif » et leurs territoires originaires, « véritables ». Au final, ils sont imprégnés d'une identité hybride s’opposant à l’idée de Nation en tant qu’entité collective faite de traits communs, spécifiques et partagés. Et lorsque l’acte sportif les oppose etrecrée un collectif en « public » dans l’enceinte du stade, ils tendent à défendre celle que l’on peut historiquement qualifier de minoritaire : celle qui représente « leur origine ». S’il est à contextualiser dans la configuration sportive entre nations, l’« évènement » révèle, bien entendu, un schisme profond et historiquement définit entre le territoire national et l’ensemble des symboles, personnes et institutions qui l’incarnent et les franges de la population nord-africaine refluant symboliquement vers le territoire originaire de leur famille en contestant toute émanation del’ensemble de ces totems. Ritournelle de toute analyse sociologique sur la désintégration des quartiers paupérisés de nos périphéries citadines, l’on connaît l’ensemble des éléments qui ont conduit à ce hiatus et qui continuent de nourrir la divisibilité du corps social : échec de l’intégration scolaire, sociale, culturelle… discrimination raciale, professionnelle, spatiale… mais comme le disait André Gide : « Tout a été dit ; mais comme personne n'écoute, il faut toujours répéter ».

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