C’est le temps de l’impensable

Dans un texte confié à Mediapart, Jorge Moruno, député régional de Madrid, proche de Íñigo Errejón (Más País), tire les leçons de la crise du Covid-19 pour son pays. Elle est l'occasion de renouveler les bases du contrat social et de penser une société qui tourne autour du droit à l’existence grâce à un revenu de base, tout comme il a été possible autrefois de penser la journée de travail de 8 heures et les congés payés.

Reconnaître et proclamer que chacun possède, avant tout, le droit de vivre, et que la société se doit de partager entre tous sans exception les moyens d’existence. 

Kropotkine

Dans un récent entretien paru dans le journal El País, l’historien économique Adam Tooze expliquait que nous pénétrons dans ce qu’il conçoit comme une terra incognita. D’après ce qu’il explique, il ne trouve pas d’exemples similaires et il n’est pas possible de retracer quoi que ce soit de semblable dans les deux derniers siècles et demi de l’histoire. En effet, il n’existe aucun précédent dans l’histoire, que ce soit en intensité ou en amplitude, de ce que la pandémie du Codid-19 a provoqué. En d’autres termes, jamais auparavant, tout ne s’était arrêté à ce point, et pendant si longtemps. Nous connaissons mal l’ampleur des impacts sociaux, politiques et économiques que le futur proche nous réserve, mais en observant les réactions lors des crises précédentes, nous pouvons en avoir un aperçu et affirmer que, si le cours normal des choses continue, le résultat sera plus d’inégalité, de déchirement, de douleur et de ségrégation.

Tout change, mais l’esprit demeure et le capitalisme restera capitalisme pour une simple raison : les éléments fondamentaux qui permettent de l’identifier comme tel, aussi bien dans l’Angleterre du XIXème siècle que dans l’Union Européenne du XXIème, persistent. La valeur doit continuer à se valoriser, l’argent doit continuer à se multiplier et le processus sous-jacent du mode de production et d’échange de marchandises vise encore à croître sans mesure ni terme. Ces variables n’ont jamais changé véritablement, elles se sont élargies et accrues et ne cesseront pas de le faire miraculeusement ; le travail restera cette relation sociale qui vise à la création de richesse en tant que capital.

Si nous regardons vers le passé proche, nous pouvons observer comment la tendance pré-coronavirus était déjà inquiétante : si depuis 1990 presque 60 % du travail créé dans les pays de l’OCDE est « atypique » (temporel, partiel, indépendant), depuis l’année 2010 les postes de travail qui ont été créés se trouvent désormais dans des secteurs de faible productivité, étroitement liés à la stagnation des salaires. Nous assistions, d’après l’OCDE, à une « reprise de la croissance des entreprises » qui, grâce à l’économie collaborative, augmentent le nombre de travailleurs indépendants à temps partiel pour remplacer le travail à temps plein. À tout cela, il faut ajouter la disparité croissante entre le prix des logements et les revenus moyens de la population, ce qui, d’après le Secrétaire Général de l’OCDE, Ángel Gurría, signifie que « aujourd'hui, la classe moyenne ressemble de plus en plus à un bateau qui naviguerait en eaux troubles ». Non, jamais « la fin du travail » annoncée - qui entraînerait de facto la fin du capitalisme - n’a été avérée, puisqu’ avant le Covid-19, jamais autant de gens n’avaient travaillé dans l’Union Européenne. La tendance de la croissance sans salaire était plutôt celle d’une modalité de « plein emploi » qui a abouti à l’augmentation de la précarité, de l'insécurité et de la pauvreté des travailleurs.

L’Espagne est en tête de liste au regard de tous ces facteurs qui peuvent être résumés en 1) augmentation du travail non standardisé 2) renforcement des secteurs à faible productivité 3) stagnation des salaires 4) croissance de l’économie collaborative 5) difficultés d’accès au logement, et elle est deuxième dans le classement des pays de l’OCDE concernant les pauvres en âge de travailler. Ce cadre dont nous partons n’est pas tombé du ciel, il est plutôt le résultat d’un projet de société excluant et fonctionnel aux intérêts des économies du nord de l’Europe et des élites nationales ; celles qui ont été défendues avec tant de ferveur par le Ministre de l’Économie de l’époque, Cristóbal Montoro, lorsqu’il rejetait l’ajustement fiscal à la moyenne européenne parce que cette différence représentait « notre avantage concurrentiel pour les industries comme le tourisme »

Aujourd’hui, on parle à nouveau de la nécessité de renouveler les bases du contrat social, et nous notons comment, dans des voix aussi disparates que celle du Pape François ou celle du Financial Times, le revenu de base s’est introduit avec forcedans le débat public. Sa pertinence, les possibilités de sa mise en place et les dangers et avantages qu'elle peut apporter ont fait couler beaucoup d’encre. Toutefois, ce qui importe au sujet du revenu de base, c’est le cadre général dans lequel il est introduit, pas uniquement la discussion technique sur la mesure en tant que telle. Le revenu de base n’est ni bon ni mauvais en soi, mais il est défini par le contexte dans lequel il est inséré et par le sens socialqu’il adopte. C'est là que se situe le conflit politique : s'agit-il d'un droit ou pas, comment est-il financé, est-il uniquement axé sur la réduction de la pauvreté ou sert-il à accroître la liberté ? Pour être démocratique, le revenu de base doit s’inscrire dans une ambition plus grande qui va au-delà de l’élaboration de politiques publiques concrètes, et qui entre pleinement dansla politique au sens large, celle qui ouvre la discussion sur les paramètres et les piliers  du vivre-ensemble, ou sur notre définition du juste et  du souhaitable.

Au lieu de simplement atténuer les effets nocifs du mode de fonctionnement actuel, il s’agit de changer la manière dont nous fonctionnons, la façon dont la société est organisée, ainsi que les critères qui définissent la condition de citoyenneté. Il ne s’agit pas simplement d’offrir « des aides à ceux qui en ont le plus besoin », surveillées par des « itinéraires d’inclusion », de continuer à insister sur le contrôle des pauvres, et ce à partir d’une approche qui persiste à fixer la condition de citoyenneté au creuset salarial propre au siècle dernier. La puissance transformatrice du revenu de base ne réside pas dans la réduction de la pauvreté tandis que tout le reste demeurerait inchangé. Sa puissance consiste à forger un nouveau type de droit qui, associé au reste des droits à l’existence, accroisse la marge de liberté individuelle et collective et nous fasse avancer vers une ère fondée sur ce que nous pouvons appeler les droits inconditionnels. Des droits à l’existence détachés de la condition du travail par le biais de services publics comprenant l’accès au logement et un revenu monétaire inconditionnel, dans le but de rendre la vie indépendante de la nécessité de se soumettre au contrôle et à la contrainte du travail imposé par la nécessité. Il s'agit de se passer du mantra actuel "il vaut mieux avoir un emploi, aussi mauvais soit-il, que de ne pas en avoir" vers un scénario où "il vaut mieux ne pas avoir d’emploi du tout que de devoir accepter un travail de merde". Pour qu’une telle chose soit possible, il faudrait des garanties d'existence inconditionnelles (revenu de base, loyer social et abordable, services publics, etc…) qui nous permettent de refuser un tel travail.

Tout cela est matériellement possible. Le capitalisme augmente la productivité comme aucune autre forme sociale ne l’a fait auparavant. Cependant, étant donné qu’il est régi par sa propre loi immanente, il ne le fait pas dans le but d'améliorer la vie de la population, mais d'accroître son extorsion et l’extraction de plus-value. D’une part, Marx nous rappelle que la tendance du capitalisme est celle d’augmenter le temps disponible, le temps de non-travail ; mais, en même temps, puisque sa richesse consiste à augmenter la valeur et non pas la valeur d’usage, il a besoin paradoxalement de traduire cette libération de temps en une plus grande dépendance de la société par rapport au travail, comme souligné au début de cet article. Dans cette contradiction entre l’augmentation du temps disponible et l’intensification del’enchaînement au travail, le capital« sert, malgré lui, d'outil pour créer les possibilités du temps social disponible, pour réduire à un minimum décroissant le temps de travail de toute la société ».Autrement dit, il est possible aujourd’hui de penser une société qui tourne autour du droit à l’existence, tout comme il a été possible autrefois de penser la journée de travail de 8 heures et les congés payés. Ce qui permet sa viabilité et le transforme en droit, c’est la force sociale qui, contre ceux qui répètent que c’est impossible, arrache du temps au capital et le transforme en temps de vie libéré de sa férule. Le pivot de la liberté est, aujourd’hui comme hier, la soif sociale d’émancipation et la volonté de pouvoir au service de celle-ci.

Le progrès humain ne naît ni de la bonté, ni du fonctionnement inhérent au capitalisme, qui ne s’intéresse à la technologie qu’en tant qu’elle sert à réduire le travail payé. C’est la raison pour laquelle au XIXème siècle le capitalisme a insisté pour utiliser les femmes, au lieu de chevaux, pour haler les canaux : parce que c’était moins cher. L’histoire avance quand une position de pouvoir permet de dire non! là où la nécessité oblige à dire oui, forçant ainsi le capital à abandonner « sa zone de confort » et à impulser une transformation du tissu productif. C’est précisément dans la possibilité de refuser le travail imposé que réside l’instinct de liberté et la force motrice qui obligent le capital à s’adapter et à offrir une option conforme à une société dont les capacités sont bien au-dessous des possibilités actuelles.

La propagande libérale passe son temps à prétendre que l’argent est mieux dans les poches des citoyens, mais dès qu’ils entendent parler de loyer accessible et de revenu de base, ils paniquent et s'agrippent à leur arme. Ils n’aiment pas non plus l’argent économisé grâce à la santé et l’éducation publique, au lieu de faire payer aux citoyens des polices d’assurance et des écoles privées ou concertées. Ceux qui insistent pour que chacun « poursuive ses rêves » sont les mêmes qui se scandalisent lorsque le droit à l’existence ou le droit au temps garanti est mentionné, parce que, d’après eux, c’est une « invitation à ne rien faire ».

Alors, où en sommes-nous ? La motivation la plus importante pour faire quelque chose n'était-elle pas la poursuite de ses rêves ? La pensée qui lie le rejet de la précarité à « ne rien faire » repose sur une vision conservatrice de l’anthropologie humaine par laquelle on ne « bouge » et on n’« innove » que sous la contrainte de la peur, de la nécessité et de la concurrence. C’est faux. Des inventions et des découvertes, qui vont de la théorie de la relativité au tableau périodique, en passant par le GPS, l'aspirine, l'Internet, l'anesthésie et la deuxième loi de la thermodynamique, sont le résultat de travaux qui n'étaient pas destinés à des fins commerciales.

Les environnements et les écosystèmes dans lesquels les idées se forgent en toute liberté sont beaucoup plus déterminants que les incitations économiques et la peur, ce qui nous permet d’en déduire qu'une société dont les droits à l'existence sont garantis est une société plus intelligente qui utilise mieux son potentiel. L’établissement des conditions pour permettre à tous de jouir de leur liberté, une liberté qui soit au-dessus de la liberté de l’argent, n’ouvre pas seulement la voie, comme le rappelle Aristote, à accroitre la justice et l’amitié « parce qu’ont beaucoup en commun ceux qui sont égaux », mais aussi à jeter les bases d’une nouvelle renaissance intellectuelle et civilisatrice. Les meilleures idées ne naissent pas de l’exclusion privée, au contraire, elles sont produites par la coopération et elles émergent d'autant plus que les cerveaux les partagent et s'enrichissent, car les idées, comme l'a dit Thomas Jefferson, « sont comme l'air que nous respirons et ne peuvent pas, par nature, être soumises à la propriété ».

Ce qui ressortira de cet effondrement que nous sommes en train de vivre pourrait être, soit de nouvelles valeurs gravées sur de nouvelles tables, c’est-à-dire une nouvelle idée de citoyenneté et de liberté fondée sur le Droit à l’existence, soit, au contraire, une société effondrée et divisée qui sacralise plus que jamais les plus puissants. Lancer, dès maintenant, un projet civilisateur qui freine l’assaut de la mort et qui soit en même temps capable d’ouvrir un horizon et une volonté qui visent à abandonner la richesse propre de la modernité capitaliste: valeur, argent, travail et marchandises. Une richesse fondée sur le temps libre et sur un temps propre n’est pensable que si nous osons, d’abord, imaginer ce qui aujourd’hui semble impensable ; n’est réalisable que si nous osons aller au-delà du bien et du mal, au-delà du travail et du capital. Sauver la liberté du détournement néolibéral ; lutter pour que ce qui aujourd’hui semble impossible, devienne demain insuffisant.

Santé, revenus, logement, droits à l’existence !

Traduit de l'espagnol au français par Alejandra Soto.

Le texte original, en espagnol, est à retrouver ici.

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